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{Нова Європа} Le retour difficile, controversé et nécessaire de l’Ukraine en Europe – Vitaliy Portnikov

La collection d’essais d’intellectuels ukrainiens « Nova Europa » a été initiée par le New Europe Center (Ukraine) et publiée par la Staroho Leva en 2018. Dans cette collection d’essais, des intellectuels ukrainiens célèbres partagent leur vision de la Nouvelle Europe et de la place de l’Ukraine en son sein. Pour plus d’informations sur le projet, veuillez cliquer ici.

Le retour en Europe est devenu la principale idée nationale de la société ukrainienne ces dernières années. L’accord d’association avec l’Union européenne a été perçu par beaucoup de gens comme la principale garantie de la non-absorption de l’Ukraine par Moscou. Le Maїdan a commencé sous les drapeaux européens ce qui est un phénomène exceptionnel pour l’Europe, où l’UE est perçue d’abord comme une bureaucratie et ensuite comme une idée. Et quelques années après la victoire de la révolution de la Dignité, l’intégration à l’Union Européenne reste considérée comme la garantie du non-retour au passé soviétique. Mais il s’agit toujours de la politique. Et l’Europe n’est pas une organisation, mais un continent dont l’Ukraine fait et fera partie sans aucun doute. Et pour comprendre quelle union nous allons rejoindre, nous devons comprendre ce continent dans toute sa diversité.

L’Union Européenne est unique. Mais il y a plusieurs Europes, et ce n’est pas rare que les frontières des civilisations passent par les États eux-mêmes. En ce sens, l’Ukraine n’est pas une exception sur le continent. Le sud, l’ouest, le centre et l’est de l’Europe se distinguent les uns des autres beaucoup plus que le sud, l’ouest, le centre et l’est de l’Ukraine. Différentes idées sur les valeurs, différentes influences de l’État et de l’Église, différentes cultures, différentes attitudes face au travail, différentes prospérités… La Grande-Bretagne ou la France sont les pays où la lutte pour la démocratie et les droits est probablement la page la plus importante de l’histoire nationale. En Espagne ou au Portugal, les dictatures ont été au pouvoir jusque dans les années 1970. La Pologne, la Hongrie et les États baltes n’ont pas passé l’épreuve de la démocratie dans la première moitié du XXème siècle, sont devenus des États autoritaires et après la Seconde Guerre mondiale ont été occupés par l’URSS. La démocratie dans ces pays est le résultat de l’effondrement de l’empire et de la lutte contre celui-ci. Et la Biélorussie, berceau romantique du Grand-duché de Lituanie, est toujours sous le règne d’un dictateur primitif. En France, tous les citoyens du pays sont considérés comme Français. Et pour les pays des Balkans, le marqueur ethnique est une caractéristique qui est aussi importante que la citoyenneté. Les Français ont une législation spéciale qui favorise le développement de leur langue maternelle. Les Serbes considèrent l’alphabet cyrillique comme un patrimoine national. Et les Irlandais, qui ont acquis leur indépendance dans la lutte difficile contre la Grande-Bretagne, ont, en fait, perdu leur langue maternelle. Et tous ces pays, c’est l’Europe.

‘Pêche à la ligne en eaux troubles: une carte sério-comique de l’Europe’, Fred W. Rose, Londres, 1899.

Notre retour sur le continent doit être le retour des réalistes. On a toujours observé un certain idéalisme dans la société ukrainienne par rapport à l’Union Européenne. La grande majorité de nos compatriotes perçoivent toujours l’Europe comme un continent riche – c’est pourquoi ils souhaitent adhérer à l’UE. Cependant, c’est une vision très simpliste. Il y a des pays riches et des pays pauvres dans l’Union Européenne. Il y a des gens riches aussi bien que des gens pauvres. Si l’Union Européenne réussit à atteindre son ambitieux objectif d’intégrer des Balkans Occidentaux (et sans cela, on ne peut pas même rêver à l’intégration ukrainienne), il y aura encore plus de pays pauvres. Les pays les plus riches d’Europe – la Norvège et la Suisse – ne font, en fait, pas partie de l’UE et cela a du sens: à quoi bon partager la richesse avec les autres ?

Il y a également la traditionnelle perception de l’Union européenne en tant que garantie de la non-absorption de l’Ukraine par la Russie voisine. C’est pourquoi les intérêts de ceux qui rêvaient aux richesses à la suite de l’adhésion à l’UE coïncidaient avec les intérêts des partisans de l’indépendance, des anti-impérialistes dévoués. Il faut voir la vérité en face : la signature d’un accord d’association avec l’Union Européenne – ainsi que des processus d’intégration à venir – constitue une garantie importante de la non-participation de l’Ukraine aux projets d’intégration de la Russie. Cependant, il est évident que l’intégration européenne ne garantit pas la protection contre l’influence russe. La volonté de retenir l’Ukraine hors de l’Europe à tout prix est l’erreur géopolitique de Moscou. L’ Ukraine, qui existait avant le Maїdan de 2013-2014, aurait pu devenir un véritable « cheval de Troie » de la Russie dans l’UE. L’influence de Moscou sur les pays d’Europe centrale est évidente. Si la société ukrainienne ne réussit pas à passer l’examen de souveraineté et de démocratie, elle pourra rejoindre ces pays à la prochaine étape de l’histoire, même au sein de l’Union européenne.

Alors, à quoi bon adhérer à l’UE s’il n’y a aucune garantie pour l’avenir ? La réponse est simple : au nom des normes et des chances. C’est vrai que dans un avenir proche, l’Ukraine restera un pays pauvre à tendance populiste et peut-être même autoritaire. C’est vrai que la lutte contre la Russie restera un défi majeur pour notre pays. C’est vrai que dans l’Union Européenne, on peut également être pauvre, défavorisé, corrompu, autoritaire – de façons différentes, les pays de l’UE souffrent de toutes les maladies que nous n’aimons pas chez nous, en Ukraine. Mais adhérer à l’Union Européenne est une vraie chance pour les décennies à venir. La chance de construire un État moderne. La question est désormais de savoir si nous réussirons à saisir cette chance ou non. Il faut en tout cas essayer.

Aujourd’hui l’absence de cette opportunité est évidemment la principale différence entre l’Ukraine et les pays voisins. C’est pourquoi l’association européenne est devenue si importante pour nous. Et c’est pourquoi il est si dangereux de nous concentrer uniquement sur l’aspect économique de l’Europe. Nous pouvons imaginer qu’elle sera la déception de la population ukrainienne si, suite à l’intégration, le niveau de vie de la population n’augmente pas rapidement. La réponse à cette question sera le phénomène observé déjà dans les pays où la population s’attendait principalement à un effet rapide – l’émigration massive. Et en comparaison avec cette émigration, le départ actuel des Ukrainiens ne ressemblera qu’à une goutte de pluie avant l’averse. Car dans ce cas-là non seulement le marché du travail polonais, mais aussi l’ensemble du marché de travail européen seront ouverts à nos compatriotes. Et ces derniers vont évidemment profiter de cette offre, n’en doutez pas ! Donc, si, après notre adhésion à l’UE, nous ne voulons pas devenir un pays des travailleurs migrants venant de Russie et d’Asie centrale, il faut commencer dès aujourd’hui à penser aux normes européennes et au patriotisme ukrainien – les deux principaux piliers de notre État.

L’application effective de ces piliers nous aidera également à mieux supporter une autre déception évidente –  géopolitique. Après tout, si nous avons de la chance, si nous atteignons notre objectif, le destin de l’Ukraine sera de se transformer d’un État tampon entre l’Europe et l’Eurasie en une périphérie orientale de l’Union Européenne. Il ne s’agit même pas de politique, mais de géographie, même si ce constat n’est pas très agréable pour nous. C’est pourquoi, à mon avis, la « périphérie actuelle » – la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie – a, donc, besoin de l’intégration européenne de l’Ukraine. À la suite de l’intégration de l’Ukraine, la Pologne devient, en fait – tant sur le plan politique que sur celui de l’infrastructure – le pays central de la région. Et de ce point de vue, on peut prédire que l’enthousiasme de la Pologne pour un projet européen va se renforcer. Mais qu’adviendra-t-il de l’enthousiasme ukrainien ? Allons-nous comprendre qu’il vaut mieux faire partie de l’organisme européen et euro-atlantique – même si l’Ukraine n’est que la « porte de l’Europe », comme l’historien Sergueї Plokhiy l’a évoqué – plutôt que rester pour toujours un État tampon et une girouette ?

A vrai dire, pour changer notre rôle géopolitique nous avons besoin de la Russie, tout comme la Pologne a besoin de l’Ukraine aujourd’hui. Il ne s’agit évidemment pas de la Russie impériale de Poutine avec son agression et sa dégradation, mais de la Russie démocratique, pro-européenne et réaliste. Si une telle Russie apparaît un jour, si les processus d’intégration européenne touchent au moins à sa partie européenne, à la Biélarussie, et même au Kazakhstan – ce qui est la conséquence logique de l’effondrement inévitable de l’Union économique eurasienne – l’Ukraine pourrait donc devenir le centre de l’Europe de l’Est. Mais c’est une perspective lointaine, une perspective pour les 50 prochaines années. Pour le moment, nous devons vivre dans le monde actuel, en Europe actuelle. Et dans la région actuelle, celle qui nous a été offerte par la géographie.

À propos de géographie, nous ne devons pas oublier que pendant plusieurs siècles, nous étions une région périphérique russe, que tous nos chemins et nos liens étaient étroitement liés à Moscou et aux autres villes de l’ancien empire. La guerre avec la Russie change peu à peu cette perspective. Et même aujourd’hui, malgré toutes les controverses au niveau politique, l’Ukraine et la Pologne commencent à ressembler à un seul organisme. Avions, trains, autobus, voitures, gens – tout cela se déplace avec une intensité qui n’a pas été observée pendant des décennies qu’avec Moscou. Et, à mon avis, nous pouvons atteindre à peu près la même intensité avec nos autres voisins. C’est le début de la véritable diffusion de l’Europe centrale et orientale, déclenchée par des besoins objectifs politiques, sociaux et démographiques. Ce n’est que la première étape de ce processus historique, mais elle rendra cette partie de l’Europe, la Pologne et l’Ukraine elle-même, méconnaissable – même si elle ne garantit pas l’absence de nouvelles crises et incompréhensions.

Cette diffusion crée également de véritables défis politiques pour l’Ukraine. Jusqu’à présent, en fait, il n’y avait pas de vrai État sur son territoire, il y avait plutôt une mauvaise imitation d’État. La population ukrainienne est pratiquement dépourvue d’instinct étatique. Ayant des habitudes paternalistes, l’Ukraine ne comprend pourtant pas que le devoir de construire un État ce n’est pas le devoir qu’on a devant un pouvoir abstrait, mais le devoir devant ses descendants, qui doivent vivre dans un meilleur État que celui où nous vivons actuellement. Cependant, cette situation – à cause de la guerre, de la mort, de la crise – change peu à peu. Et il reste encore de nombreuses épreuves difficiles, qui ne feront que prouver l’importance de la construction d’un État civilisé, et qui vont devenir l’antithèse de l’anarchie ukrainienne classique et du populisme débridé des cercles politiques.

Dans cette situation, toutefois, l’influence des traditions politiques des pays voisins ayant une longue expérience de la construction de l’État augmentera. La rupture avec la tradition autoritaire russe a déjà eu lieu, mais la question est de comprendre ce que la Pologne et la Hongrie peuvent nous offrir. Elles sont en train de construire le système de la nouvelle Europe centrale qui est plutôt paternaliste et gouvernée par des leaders de moins en moins démocratiques. Et il s’avère que ce modèle correspond aux convictions d’un grand nombre des citoyens de ces pays. Ainsi, dans les années à venir, ce modèle va soit s’effondrer sous la pression des nouvelles tendances politiques et de la renaissance du libéralisme soit il deviendra également le modèle ukrainien. Et c’est une vision objective. L’État démocratique ne peut tout simplement pas survivre étant entouré de pays gouvernés par de tels leaders autour de ses frontières. Donc, si on me demande si le résultat de l’intégration européenne pour l’Ukraine pourrait être une défaite des processus démocratiques, je répondrai par l’affirmative. Oui, il faut avouer que c’est tout à fait possible. On peut éviter cette défaite, mais cela ne dépend pas seulement des Ukrainiens eux-mêmes. Cela dépend complètement des processus politiques dans la région d’Europe centrale. Et c’est également la réalité. L’Ukraine peut retourner en Europe comme un pays démocratique, riche, dépourvue de corruption et paisible. Ou peut-être comme un pays autoritaire, pauvre, corrompu et en conflit. Et cela représenterait également le retour de l’Ukraine en Europe.

Rytis Daukantas, Politico, 2018.

Je comprends que ces perspectives diffèrent de l’image que les politiciens et les experts dessinent d’après les modèles déjà établis aux Ukrainiens. Mais ces perspectives permettent au moins d’envisager diverses possibilités du développement, y compris des possibilités d’intégration. Lors de la présentation de mon livre, un des invités a déclaré avec amertume que « l’Europe sent l’eau de Javel pour les Ukrainiens ». Cette odeur de l’eau de Javel ne permet pas de voir le vrai continent avec tous ses avantages et inconvénients, ses victoires et défaites. Toutefois, les bureaux stériles de Bruxelles ou de Strasbourg ne sont pas non plus le meilleur endroit pour faire connaissance avec une vraie Europe, pour comprendre la perspective européenne de l’Ukraine.

À la différence de nombreux citoyens ukrainiens et de nombreux hommes politiques européens, je n’ai pas de doutes quant à la perspective européenne de notre pays. Si l’Ukraine réussit à survivre à l’affrontement difficile avec la Russie, elle deviendra partie intégrante de l’Europe, membre de l’OTAN et de l’UE. Ce n’est pas une affaire de notre volonté ni de celle de l’Europe – c’est simplement une tendance historique ennuyeuse et débridée. Nous y reviendrons.

Cependant, ce n’est pas là que réside le problème. Le problème est que, grâce à cette tendance, nous pouvons revenir – sans changer ou évoluer profondément pour autant. De plus, notre retour pourrait provoquer des changements négatifs en Europe au lieu d’apporter des changements positifs en Ukraine elle-même. Et la principale tâche de ceux qui pensent à l’avenir ukrainien et européen est de trouver un moyen de prévenir ceci. Comment trouver la voie vers de véritables changements. Comment transformer l’éternelle imitation ukrainienne de l’État, de la civilisation et de la moralité en un vrai État, une vraie civilisation et une vraie moralité – sans céder dans le domaine des intérêts nationaux.

C’est un but ambitieux – bien plus ambitieux que le processus de l’intégration européenne elle-même : il faut remplir les critères, voter des lois, créer les institutions et les structures qui sont si nécessaires pour nos amis et nos créanciers – et qui nous paraissent tellement ridicules… Cependant, la vraie vie est arrivée dans notre pays le 1erdécembre 2013 – et j’espère véritablement que cette vie ne finira jamais.


Vitaliy Portnikov

Vitaliy Portnikov est un célèbre Journaliste et Publiciste Ukrainien. Il est observateur à Radio Svoboda (« Radio Liberté » en français) mais aussi le Présentateur de la chaîne Espresso TV. Pour finir, Vitaliy Portnikov est également un auteur régulier d’articles analytiques sur New Europe Center.

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