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“Je t’aime, moi non plus” Morawiecki à Paris, énième acte d’une relation compliquée

Macron et Morawiecki – Source: Elysée.fr

Le Premier ministre Mateusz Morawiecki est attendu ce mercredi 17 mars à Paris pour y rencontrer le Président Emmanuel Macron. Une visite qui s’inscrit dans une séquence de multiples rencontres de haute importance initiée en février dernier. Côté français, Franck Riester (Ministre délégué au Commerce Extérieur et à l’Attractivité), une délégation du MEDEF (principale organisation patronale) et Clément Beaune (Secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes). Côté polonais, Jaroslaw Gowin (Vice-Premier ministre pour le Développement, le Travail et la Technologie). 

Si la plupart de ces visites ont semble-t-il permis des discussions encourageantes dans divers domaines, celle de Clément Beaune s’est de son côté soldée par une passe d’armes diplomatique. Ces dernières semaines ont ainsi parfaitement illustré la complexité de cette relation bilatérale qui ne manque pourtant pas d’opportunités, pour les deux parties. 

Alors que les détails précis de la visite du Premier Ministre polonais n’ont pas filtré jusqu’ici, il faut espérer que les récents développements ne viendront pas troubler ce rendez-vous important. Une visite qui devrait notamment permettre la poursuite du dialogue au niveau de la coopération économique. En effet, au-delà d’une relation commerciale de plus en plus approfondie, d’importants dossiers sont actuellement discutés au niveau bilatéral. 

C’est évidemment le cas du nucléaire civil. Le sujet avait été central lors de la visite de Franck Riester alors accompagné du patron d’EDF, Jean-Bernard Lévy. La France – en concurrence avec les États-Unis et la Corée du Sud – espère bien remporter ce chantier qui aura la part belle au sein de la “juteuse » transition environnementale polonaise. 

Au-delà de ce sujet spécifique, les récentes visites ont mis en valeur de larges secteurs de coopération potentielle. La visite du MEDEF menée par Geoffroy Roux de Bézieux – accompagné de nombreux chefs d’entreprises – avait alors mis l’accent sur trois domaines en particulier: l’énergie, les projets d’infrastructure et de transport ainsi que le numérique. De son côté, Gowin a insisté sur des coopération possibles dans les secteurs de la santé, de l’espace et du rail tout en mentionnant des domaines plus pointus tels que la microélectronique ou l’hydrogène. Les perspectives de développement de cette coopération économique sont donc multiples à l’aube d’une relance post-Covid – et post-Brexit – au sein de laquelle la Pologne devrait jouer un rôle particulièrement intéressant. 

En parallèle, cette visite de haut rang devrait aussi permettre d’engager la discussion sur des sujets plus politiques et à dimension européenne sur lesquels Paris et Varsovie semblent converger. Mentionnons tout d’abord des sujets évidents et connus tels que la relance économique ou le renforcement d’une véritable politique industrielle européenne – en coopération avec l’Allemagne. Ensuite, il s’agit de sujets plus précis tels que la mise en place d’une taxation européenne contre les géants du numérique – cheval de bataille français depuis de nombreux mois – ou la “taxe carbone” aux frontières.

Ces convergences ne peuvent cependant pas faire oublier l’existence de nombreuses divergences qui complexifient l’essor de cette relation. Ces divergences se concentrent principalement sur les questions de l’État de droit – une notion d’ailleurs interprétée différemment à Paris et à Varsovie – alors que la France, parmi d’autres partenaires, s’inquiète d’un affaiblissement des principes démocratiques en Pologne. Dernier exemple en date, le projet d’une taxe publicitaire envers les médias privés soupçonnée d’être une menace directe envers la liberté de la presse. Dans un entretien à Gazeta Wyborcza, Beaune s’était d’ailleurs empressé d’écarter tout lien entre ce projet et les convergences franco-polonaises envers une taxe contre les géants du numérique. Il s’agit là de deux choses bien différentes. 

Cela illustre donc la possibilité pour Paris de critiquer ouvertement ou de faire connaître ses “lignes rouges” concernant certaines décisions des autorités polonaises – ou de tout autre État membre. Varsovie en a également le droit bien entendu. Cependant, la façon de le faire importe considérablement. A ce titre, la visite de Clément Beaune et la crise diplomatique qui s’en est suivie semble problématique. Pour rappel, ce dernier avait déclaré avoir été empêché de se rendre dans une zone “sans idéologie LGBT”. Des propos rapidement démentis par le Ministère des Affaires Etrangères polonais. L’affaire a alors fait grand bruit dans les médias français et aux quatres coins de l’Europe. 

Le problème ici est que cette affaire s’inscrit dans un effort de communication important de la part de Clément Beaune à destination à la fois d’une partie de l’électorat français (de par la défense de valeurs dites progressistes) et à la communauté européenne (alors même qu’une initiative portée par le député Renew Pierre Karleskind au Parlement Européen visant à faire de l’UE une zone de libertés LGBT était en instance de vote). En face, cette sortie médiatique de Clément Beaune est perçue comme une attaque. Elle pourra ainsi servir en temps voulu d’illustration à la rhétorique selon laquelle la Pologne est assiégée par des forces politiques venant de Bruxelles et plus largement d’Europe de l’Ouest visant à détruire ses valeurs traditionnelles. 

Cette passe d’armes n’est finalement que la dernière en date de nombreuses autres. Les autorités françaises et polonaises ont choisi délibérément de sacrifier cette relation bilatérale sur l’autel de considérations de politique intérieure à grand renfort de communication. Leur relation politique est donc devenue malsaine en cela qu’elle se base sur une polarisation idéologique ultra-simplifiée entre “conservateurs” et “progressistes”. C’est la continuité du jeu électoral européen du printemps 2019 et cette tendance devrait continuer de plus belle avec le départ du Fidesz du Groupe PPE. 

A l’aube de la visite de Morawiecki, on ne peut que souhaiter une prise de hauteur de la part des autorités des deux pays à propos de cette relation bilatérale. Une relation bilatérale d’une importance extrême qui doit enfin être perçue comme capable d’apporter des bénéfices mutuels à Paris comme à Varsovie. Et plus largement, une relation franco-polonaise efficiente ne pourra que venir renforcer positivement l’Union européenne et en particulier son unité politique. Alors que l’UE sortira affaiblie de la crise du Covid-19, deux partenaires européens de cette envergure ne peuvent se permettre de maintenir des relations politiques désastreuses pour des intérêts politiques finalement très limités. Ainsi, faisons passer nos intérêts communs au-dessus de nos divergences – sans pour autant renier celles-ci. A ce titre, c’est bien la vigueur et l’importance de la relation économique franco-polonaise qui pourrait sauver cette relation bilatérale des abimes.

Cet article a été publié initialement sur le site de notre partenaire Visegrad Insight en anglais.

Posted in Articles, Articles récents, Europe Centrale

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