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Le plus vieil Islam d’Europe – Histoire et actualités de l’Islam dans les Balkans avec Xavier Bougarel

Xavier Bougarel est historien, chercheur au CNRS, spécialiste de l’Islam dans les Balkans et auteur du livre Les musulmans de l’Europe du Sud-Estdes Empires aux États balkaniques.

Des propos recueillis par Ena Sorić et Arthur Kenigsberg

© AP Photo, Sulejman Omerbasic

La période du ramadan touche à sa fin, cette fête religieuse a été marquée par des conditions spéciales cette année du fait de l’épidémie de Covid-19. Comment le ramadan s’est-il déroulé dans les Balkans ? 

Je ne peux parler que de la Bosnie-Herzégovine, mais je pense que la situation est similaire dans les autres pays balkaniques. En Bosnie-Herzégovine, le ramadan a commencé́ avec des conditions de confinement assez dures, en particulier tous les restaurants et cafés étaient fermés. La Communauté islamique a aussi décidé de fermer les mosquées, donc les fidèles ne pouvaient pas se rendre aux prières habituelles pour la période du ramadan. Enfin, la Communauté islamique a appelé à ne pas organiser d’iftars, de repas de rupture du jeûne, en grands groupes comme cela se fait habituellement, mais de les limiter au cercle familial et de donner de la nourriture aux cantines populaires qui existent en Bosnie-Herzégovine. 

Au cours du ramadan ces conditions se sont relâchées, puisque les restaurants et les terrasses ont rouvert et que la Communauté islamique a elle aussi décidé de rouvrir certaines mosquées, mais en organisant des prières plus courtes avec des mesures sanitaires spéciales. Normalement pendant le ramadan de longues prières appelées « teravije » se tiennent le soir, mais elles n’ont pas été organisées cette année et on est resté sur des prières courtes pour éviter la multiplication des contacts. Apparemment les iftars se sont surtout faits en famille. Depuis dix ou quinze ans l’habitude a été prise d’organiser de grands iftars auxquels peuvent participer plusieurs centaines de personnes dans un restaurant ou dans une salle de sport, ces iftars pouvant être organisés par des partis politiques, des notables ou des entreprises, mais apparemment ils n’y en a pas eu cette année. L’iftar est resté une cérémonie familiale, dans les conditions du Coronavirus.

Bosnie : Rupture de jeûne sous le Pont de Mostar 
Photographie : Sanjin Fajic, Agence Anadolu

Pourriez-vous dresser un portrait général des trois grandes religions monothéistes dans les Balkans ?

Par rapport à d’autres régions de l’Europe, les Balkans se distinguent par le fait qu’y coexistent plusieurs religions monothéistes. La principale est la religion orthodoxe, puisqu’une grande majorité des habitants de la région est orthodoxe. Une particularité de la religion orthodoxe est que les églises sont nationales, donc chaque pays a sa propre Eglise et son propre patriarche, d’où des liens étroits entre identité nationale et identité religieuse, comme on peut le voir dans le cas de la Grèce, de la Serbie ou de la Bulgarie. 

À côté de la communauté orthodoxe coexistent deux communautés religieuses minoritaires au niveau régional. La première est la communauté musulmane, les musulmans représentant environ 12 à 15 % de la population des Balkans, mais étant concentrés dans des pays où ils peuvent être majoritaires, tels que l’Albanie, le Kosovo ou la Bosnie-Herzégovine. Théoriquement l’Islam n’est pas lié à une identité nationale, l’Islam est une religion universelle, mais dans les faits chaque pays à sa propre communauté islamique, a ses propres institutions religieuses, donc là aussi l’identité religieuse et l’identité nationale sont assez étroitement liées, même si ce n’est pas aussi marqué que chez les orthodoxes. 

La troisième communauté religieuse importante, c’est la communauté catholique qui pèse peu dans la population totale des Balkans, mais est majoritaire en Croatie et en Slovénie, puisque les catholiques y représentent plus de 90% de la population. Il y a aussi des catholiques en Bosnie-Herzégovine, qui constituent entre 10 et 15% de la population. Enfin, il y a une minorité de catholiques en Albanie. 

Il y avait avant dans les Balkans des communautés juives assez importantes, en particulier à Thessalonique, qui était la grande ville juive de la région. Mais ces communautés ont été décimées pendant la Seconde Guerre mondiale, plus encore qu’ailleurs en Europe, et donc les juifs des Balkans sont maintenant très peu nombreux.

 D’où vient l’Islam dans les Balkans ? 

La présence de l’Islam dans les Balkans est liée à celle de l’Empire ottoman. Du XVème au XXème siècle, la majeure partie des Balkans s’est trouvée sous l’autorité de l’Empire ottoman, qui était un Empire musulman. Au cours de la période ottomane une partie des populations locales s’est donc convertie à l’Islam, particulièrement en Bosnie Herzégovine et dans l’espace albanais, c’est-à-dire en Albanie, au Kosovo et en Macédoine. 

Dans ces pays situés à l’Ouest des Balkans, c’est surtout la conversion de populations locales qui explique la forte présence de population musulmane. Cette conversion est due à plusieurs facteurs, tels que la fragilité des Eglises chrétiennes à l’époque de la conquête ottomane et dans les siècles qui ont suivi, dans une zone frontière où la limite entre orthodoxie et catholicisme n’était pas forcément très claire. Il y avait des populations « flottantes » entre ces deux religions chrétiennes, qui étaient donc plus susceptibles de se convertir à une nouvelle religion. De plus, dans l’Empire ottoman, les musulmans avaient un certain nombre de privilèges, notamment sur le plan fiscal, ce qui explique aussi les conversions massives à l’islam à l’époque de la domination ottomane. 

Dans l’Est des Balkans, c’est-à-dire en Bulgarie, en Grèce et dans la Dobroudja en Roumanie on a affaire à des populations musulmanes qui se sont en partie converties localement et pour une autre partie sont venues d’Anatolie, ce qui explique la présence de turcophones en Bulgarie, en Grèce et en Roumanie alors qu’il n’y en a pratiquement pas dans l’Ouest des Balkans. En Macédoine ou au Kosovo, lorsque des personnes parlent turc c’est plus une marque d’urbanité, d’appartenance à la civilisation urbaine, qu’un marqueur ethnique.

Au cours de la période ottomane une partie des populations locales s’est donc convertie à l’Islam, particulièrement en Bosnie Herzégovine et dans l’espace albanais, c’est-à-dire en Albanie, au Kosovo et en Macédoine. 

Source : lhistoire.fr

Jusqu’à quel point diriez-vous que les guerres en ex-Yougoslavie ont été des guerres confessionnelles ? 

Fondamentalement, les guerres des années 1990 étaient des guerres pour créer plusieurs États nationaux à partir de l’État plurinational qu’était la Yougoslavie. Plusieurs projets nationalistes se sont affrontés, qui cherchaient à créer des États les plus homogènes et les plus étendus possible. C’est ce qu’on a traduit par les termes de « Grande Serbie », « Grande Croatie » ou « Grande Albanie », à savoir la volonté de rassembler toute la population serbe, croate ou albanaise dans un seul État et d’en expulser les autres populations par le biais du nettoyage ethnique. De ce point de vue, les guerres yougoslaves sont avant tout des guerres nationales et politiques, dont l’enjeu est la création de l’État-nation.

Ces guerres ne sont religieuses que dans la mesure où les identités nationales et les identités religieuses sont étroitement liées dans les Balkans, ou du moins dans l’espace yougoslave, puisque c’est beaucoup moins le cas par exemple en Albanie, où tous les Albanais ont la même identité nationale qu’ils soient musulmans, orthodoxes ou catholiques. Dans l’espace yougoslave identité nationale et identité religieuse se recoupent. Donc pour marquer leur domination nationale les nationalistes se sont attaqués à des symboles religieux, par exemple pour construire un État national serbe les nationalistes serbes ont détruit les symboles de la présence musulmane, à savoir principalement les mosquées. Ils ont fait de même avec les églises catholiques en Croatie. C’est en cela que les guerres des années 1990 sont religieuses.

 Elles le sont aussi parce que les autorités religieuses et les églises ont accepté de jouer le jeu des nationalistes. De façon générale les institutions religieuses ont soutenu les projets nationalistes auxquels elles étaient liées, que ce soit l’Eglise orthodoxe pour les Serbes, l’Eglise catholique pour les Croates, ou les institutions religieuses islamiques pour les Bosniaques et les Albanais du Kosovo. 

Il y a très peu de cas où des institutions religieuses se sont opposées aux projets nationalistes et à la violence du nettoyage ethnique. La principale exception est sans doute l’Église catholique, et plus précisément encore une partie de l’ordre franciscain qui se sont opposés à la politique nationaliste croate en Bosnie Herzégovine, et ont défendu l’idée d’une Bosnie-Herzégovine unie, contre les projets de création d’un petit État croate sur une partie du territoire bosnien. Cette opposition de l’Église catholique à la politique des nationalistes croate en Bosnie-Herzégovine est le principal cas, voir le seul, où des institutions religieuses se sont opposées directement aux projets politiques nationalistes à l’oeuvre en ex-Yougoslavie dans les années 1990. 

Ces guerres ne sont religieuses que dans la mesure où les identités nationales et les identités religieuses sont étroitement liées dans les Balkans, ou du moins dans l’espace yougoslave, puisque c’est beaucoup moins le cas par exemple en Albanie, où tous les Albanais ont la même identité nationale qu’ils soient musulmans, orthodoxes ou catholiques.

Être musulman dans les Balkans, c’est une nationalité ou une confession ? On dit souvent que l’ancien Président de Bosnie-Herzégovine Izetbegović jouait sur cette confusion entre ces deux notions… 

Izetbegović n’a pas créé cette ambiguïté, qui existait avant qu’il arrive au pouvoir en 1990. Il faut distinguer la Bosnie-Herzégovine et les autres pays balkaniques, que ce soit l’Albanie, le Kosovo, la Bulgarie, ou encore la Grèce qui est un autre cas particulier. Dans la plupart des pays balkaniques, être musulman renvoie à l’appartenance religieuse. Au Kosovo si vous dites que vous êtes musulmans, vous parlez de votre appartenance religieuse, et ensuite vous pouvez préciser si vous êtes Albanais, Turc,  Rom ou Bosniaque, donc la distinction entre identité religieuse et identité nationale est relativement claire. C’est la même chose en Bulgarie où les Turcs sont musulmans, les Pomaks slavophones le sont aussi et il n’y a donc pas de confusion entre identité religieuse et identité nationale. On se sert des symboles religieux pour affirmer son identité nationale, mais on ne fait pas référence au même groupe lorsque l’ont parle des Turcs et des musulmans. 

Le cas de la Bosnie-Herzégovine est particulier parce que les slavophones musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Sandžak, ont été reconnus dans les années 1960 comme une des six nations constitutives de la Yougoslavie à côté des Serbes, des Croates, des Macédoniens, des Slovènes et des Monténégrins. Or ce groupe de population de slaves musulmans a été reconnu comme nation sous le nom national de « Musulman », écrit avec un « M » majuscule pour indiquer l’appartenance nationale, alors que l’appartenance religieuse « musulman » s’écrivait avec un « m » minuscule. Çette subtilité a évidemment créé bien des confusions et des ambiguïtés jusque dans les années 1990. 

Dans les années 1990 apparaît une situation nouvelle, puisque la nation musulmane change de nom en septembre 1993 lors de l’Assemblée bosniaque à Sarajevo qui adopte un nouveau nom national, à savoir le nom « Bosniaque ». Donc à partir de 1993 on ne parle plus de nation musulmane, mais de nation bosniaque, et on pourrait donc dire que le nom de cette nation s’est sécularisé. Mais ce changement a lieu dans un contexte où les dirigeants religieux et politiques des musulmans de Bosnie-Herzégovine insistent de plus en plus sur l’Islam comme élément central de la nouvelle identité nationale bosniaque. D’où un certain nombre de paradoxes ! 

A la période communiste où les dirigeants politiques cherchaient à minimiser la place de l’Islam dans l’identité nationale musulmane, ce qui était presque absurde, succède une autre période où les dirigeants politiques et religieux cherchent à placer l’Islam au coeur de l’identité nationale bosniaque. On passe donc d’un paradoxe à l’autre. Mais c’est une situation très particulière à la Bosnie-Herzégovine et au Sandžak, qui ne se retrouve pas dans les autres pays des Balkans, ou du moins pas de façon aussi flagrante. 

Le premier Président de la Bosnie-Herzégovine Alija Izetbegović

Existe-t-il selon vous ce que l’on pourrait appeler un Islam des Balkans ? Est- ce un Islam différent de ceux que nous connaissons sur d’autres parties du globe ? 

Les musulmans des Balkans ont, de façon générale, une même expérience historique. Avec le retrait de l’Empire ottoman tous les musulmans balkaniques se sont retrouvés en situation de minorité religieuse, sauf les Albanais d’Albanie, puisque l’Albanie comptait environ 70% de musulmans à sa création en 1912. Mais les musulmans d’Albanie se vivent comme minoritaires en Europe. Donc la première caractéristique de l’Islam balkanique c’est d’être un Islam minoritaire situé dans un espace national ou régional dominé par les orthodoxes, et devant donc s’adapter à un environnement plus large. 

L’autre caractéristique de l’Islam balkanique, à l’exception de la Grèce, c‘est d’avoir connu pendant un demi-siècle des régimes communistes qui ont provoqué́ une sécularisation très forte des sociétés balkaniques. La religion a été limitée à la sphère privée, dans les mosquées ou dans le cercle familial. Cette sécularisation des sociétés balkaniques se traduit par des formes de pratique religieuse, ou d’absence de pratique religieuse, spécifiques aux Balkans. Les musulmans des Balkans sont culturellement musulmans dans le sens où ils sont issus d’une famille musulmane, d’un milieu social imprégné par la culture musulmane. Mais les pratiquants ne représentent qu’une minorité de ces « musulmans sociologiques ». 

Le renouveau religieux, ou plutôt le supposé renouveau religieux, que l’on constate depuis les années 1990 et la fin des régimes communistes ne remet pas fondamentalement en cause cette sécularisation des sociétés balkaniques. Il y a depuis les années 1990 une plus grande présence des institutions religieuses dans l’espace public et une plus grande visibilité de la pratique religieuse, par exemple avec le port du voile pour les femmes ou de la barbe pour les hommes, mais les pratiquants continuent à ne représenter qu’une minorité de la population. Cette spécificité distingue les Balkans d’autres régions du monde, la Turquie ou le Maghreb par exemple, où la pratique religieuse est beaucoup plus répandue. 

Donc la première caractéristique de l’Islam balkanique c’est d’être un Islam minoritaire situé dans un espace national ou régional dominé par les orthodoxes, et devant donc s’adapter à un environnement plus large. 

Grande Mosquée de Mulla Veseli et la Cathédale Orthodoxe St. Uroš dans le centre de Ferizaj/Uroševac  
(Valdete Hasani)

Nous aimerions revenir sur la déclaration d’Emmanuel Macron de 2019 à propos de la Bosnie- Herzégovine, lorsqu’il qualifié le pays de bombe à retardement – faisant référence au terrorisme. Que pensez-vous de cette déclaration ?

Je ne connaissais pas cette déclaration. Oui, la Bosnie-Herzégovine est une bombe à retardement, mais avant tout sur le plan politique ! Les problèmes politiques de la Bosnie-Herzégovine ne sont pas réglés et il suffirait que l’environnement régional se tende davantage pour que de nouveaux risques de guerre apparaissent. 

Par contre, en ce qui concerne la menace terroriste, je ne vois pas en quoi la Bosnie-Herzégovine est plus une bombe à retardement que la France ou la Grande-Bretagne. Dans les faits il y a eu quelques actions terroristes attribuées à des éléments djihadistes en Bosnie-Herzégovine, mais d’une part ces attaques terroristes se comptent sur les doigts de la main et d’autre part elles n’ont jamais visé les intérêts occidentaux. Ces attentats ont visé la communauté croate en Bosnie centrale dans les années 1990, puis des musulmans dans les années 2000, comme lors de l’attentat qui a fait un mort dans la ville Bugojno. La victime en question était un policier musulman. 

Vous n’avez pas une seule attaque contre des intérêts occidentaux dans les Balkans ou en Europe occidentale commise par des musulmans des Balkans. Je ne comprends donc pas pourquoi Emmanuel Macron parle de bombe à retardement en ce qui concerne les risques de terrorisme.

Qu’en est-il plus généralement du phénomène de radicalisation dans les Balkans ? A-t-on a tendance à grossir le trait ?

Je pense qu’on grossit le trait, et surtout qu’on ne comprend pas ce qui se passe dans les Balkans. La principale caractéristique de l’Islam balkanique depuis les trente dernières années, c’est sa pluralisation interne. Sous les régimes communistes, l’Islam était contrôlé par les institutions religieuses qui étaient elles-mêmes contrôlées par le pouvoir politique, et il n’y avait pas d’expression possible de l’Islam en dehors de ce cadre institutionnel. L’Islam était relativement monolithique et contrôlé directement par la hiérarchie religieuse et indirectement par les autorités politiques. 

Avec la libéralisation politique des sociétés balkaniques et leur ouverture au monde, on assiste à une perte du monopole des institutions religieuses sur la pratique de l’Islam et par conséquent à sa pluralisation interne. Désormais il existe en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans mille façons différentes d’être musulman. C’est cela la grande transformation de l’Islam balkanique dans les trente dernières années. Et dans le cadre de cette pluralisation il est inévitable que des courants extrémistes apparaissent, qui n’existaient pas auparavant dans l’Islam balkanique, et plus particulièrement les courants néo-salafistes.  

Ces courants néo-salafistes proviennent souvent du monde extérieur. Dans les années 1990, des missionnaires, des humanitaires sont arrivés du monde musulman, et en particulier du monde arabe, ainsi que certains musulmans venus faire le djihad en Bosnie. Dans le même temps des musulmans des Balkans sont partis faire leurs études dans les pays arabes, dans les universités d’Arabie Saoudite, du Koweït ou de Jordanie, et sont revenus dans les Balkans influencés par les idées néo salafistes.  

Emmanuel Macron avait qualifié la Bosnie-Herzégovine de « bombe à retardement »
John THYS / AFP

Donc ces courants extrémistes existent, mais il faut resituer ce phénomène dans le cadre d’une pluralisation plus générale de l’Islam. Les courants néo-salafistes obligent les autres musulmans qui ne se reconnaissent pas dans le néo-salafisme à mieux définir quel est leur Islam.  Donc la présence néo-salafiste provoque des recompositions religieuses bien au-delà du seul courant néo-salafiste, et qui ne vont pas toutes dans la même direction. 

Au sein même du néo-salafisme il faut distinguer plusieurs courants. On a souvent tendance à mélanger par exemple les néo-salafistes et les djihadistes, alors que la majorité des courants néo-salafistes prônent un retour à l’Islam des origines, très rigoriste, une pratique religieuse très orthodoxe, mais ne sont pas forcément des partisans du djihad.  Dans les Balkans les djihadistes sont une minorité à l’intérieur de la minorité néo-salafiste. Donc quand on parle de radicalisation ou de menace terroriste de l’Islam dans les Balkans, on parle en fait d’une minorité de la minorité.  

On ne compte pas plus que quelques centaine de djihadistes, qu’il faut rapporter aux millions de musulmans vivant dans les Balkans. Cette minorité est largement sous le contrôle des polices locales, et représente donc une menace relativement mineure. Plusieurs centaines de musulmans des Balkans sont partis combattre en Syrie et un bon nombre d’entre eux y ont laissé leur vie. On ne sait pas exactement combien sont rentrés et on sait encore moins leurs intentions une fois rentrés, mais là encore on parle de phénomènes très minoritaires. 

Pensez-vous que l’Islam dans les Balkans puisse être un frein pour l’intégration de ces pays à l’Union Européenne ? Nous faisons notamment référence aux possibles inquiétudes dans l’imaginaire de certaines sociétés européennes à ce propos, notamment en France.

La présence de l’Islam dans les Balkans peut représenter un frein dans l’imaginaire des nations européennes qui sont déjà dans l’Union européenne. La peur d’intégrer des pays où la population est majoritairement musulmane peut exister, mais il ne faut pas oublier qu’un certain nombre de pays balkaniques ayant une population musulmane sont déjà dans l’Union européenne et. La Grèce, la Bulgarie, la Roumanie ont des populations musulmanes locales. Il y a des députés turcs de Bulgarie au Parlement européen et cela ne pose pas de problème particulier. Donc je ne vois pas pourquoi l’arrivée de députés de confession musulmane venant de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo ou d’Albanie poserait plus de problèmes ! 

Pour des raisons géopolitiques et politiques, les seuls pays dont l’entrée dans l’Union européenne reste très hypothétique sont les trois pays des Balkans dont la population est majoritairement musulmane, à savoir l’Albanie, le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine. La Serbie n’est pas dans l’Union Européenne mais les négociations sont relativement avancées. Les trois pays qui restent en marge ce sont les trois pays dont la population est majoritairement musulmane, même si cela n’est pas un facteur explicatif. Cette situation renvoie en fait à des enjeux politiques et géopolitiques plus larges.

La situation politique du Kosovo d’une part, de la Bosnie-Herzégovine d’autre part, n’est pas encore réglée et c’est cela qui bloque leur intégration. Mais on se retrouve de fait avec trois pays dont la population est majoritairement musulmane, stoppés dans leur progression vers l’Union Européenne. Le danger est que les musulmans des Balkans eux-mêmes se perçoivent comme exclus de l’Union Européenne seulement parce que musulmans.  Même si, je le répète, à mon avis ce n’est pas le cas ! Mais les musulmans peuvent le percevoir ainsi et ces blocages peuvent être présentés ainsi par certains acteurs politiques ou religieux mal intentionnés. De ce point de vue je pense qu’il y a un risque à laisser ces États se marginaliser quand le reste des pays balkaniques s’intègre peu à peu dans l’Union européenne.

Le danger est que les musulmans des Balkans eux-mêmes se perçoivent comme exclus de l’Union Européenne seulement parce que musulmans.  Même si, je le répète, à mon avis ce n’est pas le cas !

Finalement, est ce que l’Islam représente une porte d’entrée dans les Balkans pour certaines puissances étrangères, comme la Turquie ou l’Arabie Saoudite ? Sont-elles les sources d’un Islam plus radical dans la région ?

Après l’ouverture des frontières en 1990 de nombreux acteurs religieux originaires du monde musulman sont arrivés dans les Balkans : non seulement les représentants de différents États, mais aussi des partis politiques, des mouvements confrériques, des ONG, des organisations humanitaires, des prédicateurs, en bref toute sorte d’acteurs religieux et politiques.

Plus précisément, des années 1990 jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001 ces influences extérieures sont venues essentiellement du monde arabe, de pays tels que l’Arabie Saoudite, le Koweït ou la Jordanie. Ces acteurs venant du monde arabe étaient pour la plupart néo-salafistes et ont contribué au développement du néo-salafisme dans les Balkans. Après les attentats du 11 septembre les États-Unis ont exercé de très fortes pressions pour que ces acteurs partent des Balkans, et en particulier pour que les moudjahidines venus combattre  en Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995 quittent le pays.

Il y avait également un autre acteur important sur le plan politique dans les années 1990, à savoir l’Iran. Ce pays a armé et formé une partie de l’armée bosnienne, à savoir les unités qu’on appelait les brigades musulmanes et qui étaient constituées sur le modèle des Gardiens de la Révolution. Mais l’influence de l’Iran, qui était forte en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990, s’est beaucoup réduite par la suite, là encore du fait des pressions américaines. 

Depuis les années 2000, les acteurs émergeants dans les Balkans sont la Turquie et différents acteurs turcs. La présence turque dans la région est très diverse.  Il y a d’abord le Diyanet, la présidence des affaires religieuses turque, qui développe des relations avec les institutions religieuses de chaque pays balkanique, particulièrement en Bulgarie où le Diyanet finance et encadre les écoles religieuses musulmanes. Nous avons donc une situation particulière où une institution de l’État turc prend en charge les écoles religieuses musulmanes d’un Etat voisin. Ce même Diyanet est présent de façon moins forte dans d’autres pays balkaniques comme la Macédoine du Nord, l’Albanie ou la Bosnie-Herzégovine.  Vous avez aussi certains membres de l’AKP, le parti d’Erdogan, qui tissent des liens avec des politiciens locaux dans les Balkans. Il y a donc une grande variété d’acteurs venant de Turquie et ceux-ci contribuent plus à la pluralisation de l’Islam balkanique qu’à sa radicalisation. Ils contribuent à la diversification des interprétations de l’Islam, à la création pour ainsi dire d’un marché religieux dans lequel les musulmans locaux peuvent faire leur choix. 

Le président turc Erdogan s’adresse aux Turcs de la diaspora lors d’un meeting électoral à Sarajevo
Photo : Olivier Bunic/AFP

Ces différents acteurs étrangers importent aussi dans les Balkans leurs rivalités. Celles-ci peuvent opposer différents pays, avant tout la Turquie, l’Iran et l’Arabie Saoudite. Elles peuvent également mettre en jeu différents acteurs d’un même pays. Quand les acteurs turcs sont arrivés massivement dans les Balkans dans les années 2010, ils ont été accueillis à bras ouverts. Les musulmans des Balkans ne faisaient pas trop la différence entre le Diyanet, les institutions officielles et le mouvement de Fethullah Gülen, et vous pouviez avoir dans la presse religieuse de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo ou de Bulgarie des articles faisant les louanges du Diyanet à côté d’autres articles favorables à Fethullah Gülen. 

Après la rupture entre l’AKP et Fethullah Gülen, les acteurs turcs ont sommé les acteurs religieux des Balkans de choisir leur camp, ce que ceux-ci n’ont pas forcément accepté de faire. Mais ce conflit entre l’AKP et Fethullah Gülen a mis en garde les institutions religieuses des pays balkaniques contre une trop forte implication des acteurs turcs dans les affaires religieuses locales. À mesure que les acteurs religieux extérieurs arrivaient dans les Balkans, les acteurs locaux ont peu à peu aussi appris à gérer des rapports en réalité très complexes. La naïveté et l’idéalisme des premières années ont fait place à des attitudes plus réalistes et plus prudentes.

Pour finir, auriez-vous trois livres à conseiller pour comprendre l’Islam dans les Balkans ? 

Vous ne m’en voudrez pas si je fais d’abord la publicité du livre que j’ai écrit avec Nathalie Clayer Les musulmans de l’Europe du Sud-Estdes Empires aux États balkaniques, paru en 2013 aux éditions Karthala. C’est une étude synthétique sur l’Islam balkanique du 19e au 21e siècle.  Je peux aussi vous recommander deux livres en anglais. Le premier est The Revival of Islam in the Balkans d’Arolda Elbasani et Olivier Roy, et le deuxième est le livre Muslim lives in Eastern Europe de Kristen Ghodsee, une anthropologue américaine. C’est une très bonne étude sur l’Islam en Bulgarie. Ce sont les trois livres que je vous recommande sur ce sujet !  

Toute l’équipe d’Euro Créative remercie Xavier Bougarel pour sa disponibilité et le temps qu’il nous a accordé.

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