Menu Fermer

Magda Szabó : les destins féminins dans la tourmente de l’histoire hongroise

Magda Szabó était l’une des écrivaines contemporaines les plus influentes de la littérature hongroise jusqu’à sa mort, en 2007. Ses romans les plus célèbres et les plus connus sont sans aucun doute La Porte ou Abigaël – considéré comme un classique dans sa Hongrie natale.

Preuve de sa polyvalence littéraire, ses autres œuvres les plus connues sont des romans de fiction comme Rue Katalin ou La ballade d’Iza, ainsi que des poèmes comme L’agneau, sa première œuvre publiée, et des pièces de théâtre, comme Le roi Béla. Magda Szabó a également écrit de nombreux livres pour enfants tout au long de sa prolifique carrière.

Une éducation protestante et érudite

Née à Debrecen, la ‘Rome calviniste’ de Hongrie, en 1917, Magda Szabo est issue d’un milieu bourgeois et protestant.

L’éducation qu’elle a reçue de son père, un homme très savant et multilingue – elle conversait avec lui en latin, en français, en allemand et en anglais – a eu un impact significatif sur son écriture, mais a également contribué à faire d’elle un élément suspect aux yeux du régime communiste qui allait bientôt s’installer en Hongrie : du point de vue de l’appareil communiste, ses livres sont rapidement devenus le symbole par excellence d’une culture bourgeoise et cosmopolite à réprimer.

Elle a étudié le hongrois et le latin à l’université de Debrecen et y a obtenu son diplôme en 1940. Dès lors, Szabó est devenue enseignante, d’abord dans sa ville natale, puis dans un internat protestant à Hódmezővásárhely pendant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire moderne hongroise. Elle a brièvement travaillé au Ministère de la Religion et de l’Éducation dans les premiers temps du régime communiste.

Ce n’est qu’en 1949 que sa vie a pris une autre tournure, devenant intimement liée au destin de son propre pays. La même année, elle reçoit le prix Baumgarten après la publication de son recueil de poèmes Retour à l’humain – un prix qui lui est retiré le même jour. A partir de ce moment, considérée comme un ennemi de classe par le régime, Szabó fut ensuite licenciée de son travail au Ministère, tandis que les œuvres de son mari, le poète Tibor Szobotka, étaient également interdites.

L’ère de la ‘nouvelle lune

Cette marginalisation, qui a duré jusqu’en 1959, a façonné le destin littéraire de Szabó. Elle a rejoint à Újhold, un groupe d’auteurs hongrois dont le nom peut être traduit en français par ‘nouvelle lune‘, et qui réunissait certains des écrivains et artistes hongrois les plus importants de cette époque – dont la poétesse Ágnes Nemes Nagy, l’une des figures fondatrices du mouvement, le critique Balázs Lengyel ou encore les poètes János Pilinszky et Sándor Weöres. Régulièrement sollicités par les autorités hongroises pour tenter de les convaincre d’écrire pour le régime, les membres de la ‘nouvelle lune’ ont gagné en notoriété en refusant de se conformer au canon littéraire communiste. Szabo elle-même a admis qu’elle faisait souvent semblant d’avoir perdu toute inspiration pour éviter d’écrire pour le régime.

Les écrivains de la ‘nouvelle lune’ s’étaient alors fait une promesse, que Magda Szabó finit par rapporter elle-même : ils s’étaient engagés à ne pas avoir d’enfants, afin que les autorités n’aient aucun moyen de pression sur eux en menaçant leurs familles, la technique d’intimidation la plus courante. Son expérience avec ce groupe d’écrivains renégats, le danger de cultiver des relations sociales, ainsi que la vulnérabilité de leur situation précaire, sont autant d’éléments qui occupent une place centrale dans nombre de ses romans.

Ses œuvres sont souvent centrées sur des relations uniques, mais plutôt ordinaires, entre membres de la famille, amis ou amants. La porte raconte ainsi l’histoire d’une relation entre une jeune écrivaine cultivée et sa bonne, qui possède une force presque surnaturelle et dont la seule faiblesse est son affection pour la première. Dans Rue Katalin, Szabó met l’accent sur la solitude et la vulnérabilité d’une âme humaine en proie à l’amour : « Dans la vie de chacun, il n’y a qu’une seule personne dont le nom peut être crié au moment de la mort« , écrivait-elle.

Le poisson d’or

À la fin des Années 50, période caractérisée par l’ère de la « déstalinisation » et la libéralisation du gouvernement de János Kádár, les membres de la ‘nouvelle lune’ ont de nouveau été autorisés à publier leurs travaux. La politique culturelle de Kádár était organisée autour de la devise « Ceux qui ne sont pas contre nous sont avec nous » et du ‘triple T’: « Tiltott, Tűrt, Támogatott » (« Interdiction, tolérance, soutien »).

En 1958, La fresque de Magda Szabó a été publiée, suivie en 1959 par Le faon. Ces publications ont marqué le début de la réintégration des membres de la ‘nouvelle lune’ dans le paysage littéraire hongrois, ainsi que le début du cheminement personnel de Magda Szabó vers la gloire et la reconnaissance individuelle. Son écriture a été introduite dans le monde occidental grâce à l’écrivain allemand et prix Nobel Herman Hesse : après avoir lu une traduction interdite d’un de ses romans, il appela son éditeur en toute hâte pour lui annoncer qu’il avait déniché « un poisson d’or« .

Magda Szabó

L’une des écrivaines hongroises les plus célèbres au monde

Magda Szabó est finalement devenue l’une des écrivaines hongroises les plus traduites et les plus primées de sa génération. Ses livres ont été traduits dans plus de trente langues, et les prix qu’elle a reçus vont du prix Kossuth, l’un des plus prestigieux de Hongrie, au prix français Femina pour La porte.

Mais quelle est l’essence de l’écriture de Magda Szabó, en particulier de ses romans ? Deux aspects sont particulièrement frappants à la lecture de ses livres : La passion de Szabó pour les personnages féminins fascinants et aux multiples facettes ; et ses liens étroits avec l’histoire, tant d’un point de vue personnel que national.

Dès ses premiers romans, Magda Szabó a parsemé ses histoires de personnages féminins, ce qui contrastait fortement avec le manque de représentation féminine dans les romans hongrois de l’époque. Non seulement ses personnages principaux sont généralement des femmes – Eszter dans Le faon, Irén, Blanka et Henriett dans Rue Katalin, Emerence et la narratrice dans La porte, Gina dans Abigaël – mais ses romans tournent résolument autour de personnages féminins qui, pour la plupart, partagent une autre caractéristique : leur lien intime avec l’Histoire, reflet de la propre vie de Magda Szabó.

Des personnages féminins au coeur de l’histoire

L’imbrication des destins individuels et collectifs est propre aux caractéristiques de son écriture. Ses trois principaux romans, Abigaël, La porte et Rue Katalin, traitent de l’idée d’un destin individuel bouleversé par des circonstances historiques. Dans Abigaël, Gina Vitay, une jeune fille de quatorze ans originaire de Budapest, est envoyée dans un pensionnat de la province de Matula pendant la Seconde Guerre mondiale. À la manière d’un ‘Bildungsroman’, Szabó établit un parallèle entre le sort de cette jeune fille furieuse de son éloignement de son père et de sa ville bien-aimés, et la façon dont les Hongrois ont vécu la guerre.

Rue Katalin couvre une période encore plus large : de l’entre-deux guerres au régime communiste, trois amis d’enfance, Bálint, Irén et Blanka doivent faire face à leurs propres amours, amitiés et difficultés, aux circonstances historiques inexorables et tragiques, ainsi qu’à la mort du quatrième d’entre eux, Henriett. Dans La porte, la question de l’histoire se pose de manière plus discrète, à travers la figure d’Émerence, l’un des personnages principaux, qui a vécu tout le XXe siècle.

Une jeune fille de 15 ans pendant l’Insurrection de Budapest (1956)

« J’emporterai tous mes secrets avec moi »

Mais Magda Szabó aborde aussi avec passion son histoire personnelle dans ses romans : avec Ancien puit, Für Elise ou Une histoire à l’ancienne, elle se remémore sa propre vie et met ses souvenirs sur papier, ainsi que l’histoire de ses parents et de ses ancêtres. Et elle a le plus souvent donné une place centrale à Debrecen, sa ville natale, qui a gardé une place spéciale dans son cœur tout au long de sa vie.

« J’enseigne à Hódmezővásárhely depuis septembre 1942, je vis à Pest depuis avril 1945. Trente-trois ans, c’est beaucoup de temps, assez pour toute l’histoire de la vie du Christ. Ce n’était pas suffisant pour moi de le reconnaître : J’ai déménagé. La patrie, bien sûr, jusqu’à la mort, c’est toujours Debrecen« , avoua-t-elle.

Mais bien qu’elle soit l’une des écrivaines hongroises les plus célèbres et les plus reconnues dans le monde, malgré ce qu’elle a révélé d’elle-même à travers ses romans et d’autres livres, Magda Szabó a emporté avec elle son mystère et sa personnalité, comme elle l’a elle-même écrit dans Gateaux au miel pour Cerberus: « Quand je mourrai, j’emporterai tous mes secrets avec moi, et il n’y aura pas un seul critique littéraire vivant qui pourra découvrir qui j’étais alors, quelle était ma personnalité, ou ce qui était réellement vrai dans telle ou telle scène. Le miroir que j’ai tourné sur le monde se brisera à ma mort« .

Article écrit par Louise Ostermann Twardowski et publié originalement sur le site de notre partenaire Kafkadesk.

Posted in Articles, Articles récents, Europe Centrale

Mais aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *