Menu Fermer

Croatie: Zoran Milanović, nouveau Président croate

Source photo: EPA-EFE/DANIEL KASAP

Par Romain LE QUINIOU.

Le 5 Janvier, Zoran Milanović a remporté l’élection présidentielle croate face à la Présidente sortante Kolinda Grabar-Kitarović. Ancien Premier Ministre (2011-2016) et figure incontournable du Parti Social Démocrate (SDP), Milanović a remporté cette élection avec 52,67% des suffrages selon les résultats de la Commission électorale. La future ex-Présidente « KGK », candidate indépendante (comme l’oblige la Constitution croate) mais soutenue indirectement par l’Union Démocratique Croate (HDZ) a de son côté totalisé 47,33% des voix. Un résultat qui laisse envisager un rejet assez clair de la Présidente en exercice plutôt qu’un fort soutien à l’ancien Premier Ministre. Ce dernier, souvent critiqué pour son précédent bilan en tant que Premier Ministre et pour son arrogance devra gagner la confiance de ses compatriotes au fil de son mandat (cinq ans).

Une campagne électorale globalement décevante remportée par un social-démocrate malgré un renforcement de la droite radicale

Sa défaite, Grabar-Kitarović la doit principalement à une campagne présidentielle totalement ratée. Très largement en tête des sondages il y a quelques mois, plusieurs bourdes et déclarations embarrassantes ont fait chuter dramatiquement sa côte de popularité. Citons par exemple le soutien vidéo formulé par des personnalités controversées telles que Julienne Bušić (condamnée pour le détournement d’un avion civil en 1976).

Lors de ces élections, Grabar-Kitarović a décidé de mener une campagne très à droite afin de contrer l’ascension fulgurante de Miroslav Škoro, ‘chanteur populiste’ autoproclamé et candidat indépendant soutenu par divers groupes de la droite radicale. Revendiquant ses origines modestes, KGK s’est focalisée sur la défense des valeurs traditionnelles et la glorification du patriotisme. Elle a ainsi proposé une vision politique largement conservatrice n’hésitant pas à jouer également la carte nationaliste quitte à s’aventurer parfois dans le révisionnisme historique. L’hommage rendu à Slobodan Praljak – ancien Général s’étant suicidé après avoir été condamné par le Tribunal Pénal International (TPIY) – fut considéré par beaucoup de croates comme le geste de trop. Cette stratégie risquée a placé Grabar-Kitarović en deuxième position (26,55%) lors du premier tour, juste devant son rival Miroslav Škoro (24,45%) mais derrière le candidat social-démocrate (29,55%).

Source: Europe Elects

Devant de tels résultats, l’espoir d’une réélection était hautement légitime au sein du camp KGK. Cependant les choix de la Présidente sortante n’ont finalement pas porté leurs fruits lors du second tour. D’une part, ils n’ont pas permis un ralliement massif de l’électorat de Škoro. Ceci est notamment visible dans les régions de Slavonie (Nord-Est du pays) où KGK arrive en tête au second tour sans pour autant remporter de larges victoires. À titre d’exemple, KGK atteint seulement 54% dans le district d’Osijek en plus d’être défavorisée par une faible participation (51%). D’autre part, sa stratégie de séduction envers la droite radicale a finalement convaincu bon nombre d’électeurs indécis de voter contre elle. C’est notamment le cas des populations urbaines qui ont vu en Milanović le moins mauvais des choix possibles. Ainsi, dans le district de Zagreb, 60% des votants ont accordé leur confiance à l’ancien Premier Ministre (avec une participation à 58%). Il remporte de la même façon les trois plus grandes villes du pays (Zagreb, Split et Rijeka).

De fait, la stratégie plutôt discrète mais sérieuse de Zoran Milanović a été un franc succès. En proposant le retour à une « Croatie normale » (« Normalna Hrvatska« ) plus tolérante et définitivement tournée vers l’avenir (il rejette la vision passéiste de son opposante), l’ancien Premier Ministre a remporté un succès quasi inespéré il y a quelques mois. En outre, ses engagements pour une plus grande égalité entre tous les citoyens croates (avec une meilleure intégration des citoyens issus de minorités) et pour une amélioration de la justice ont fait mouche.

Photo: PIXSELL-Goran Stanzl

Cette élection a également mis en évidence deux caractéristiques de l’état actuel de la vie politique croate. Premièrement, en dépit de la victoire du candidat SDP, la vie politique croate tend à se (re)déplacer vers la droite radicale. Cela se voit à travers l’émergence de l’indépendant Miroslav Škoro qui a totalisé presque 25% malgré des idées radicales telles que la volonté d’utiliser l’armée pour une gestion plus ferme de la crise migratoire à la frontière croate-bosnienne. Avec ce score encourageant, il pourrait décider de lancer un mouvement politique structuré pour les prochaines législatives (fin 2020). Parallèlement, l’aile droite du parti de centre-droit HDZ n’hésite plus à jouer sur ce terrain comme l’a prouvé la campagne de KGK. En conséquence, le débat politique tend à se figer sur les questions relatives à l’héritage historique (régime oustachi, Années 1990). Deuxièmement, et ceci est notamment lié au constat précédent, les véritables problèmes de fond qui touchent présentement la Croatie et ses citoyens ne sont pas ou peu abordés. Ainsi, durant cette campagne présidentielle la morosité de l’économie croate, la corruption endémique ou l’inquiétant exode de la jeunesse sont restés trop souvent en dehors du débat. Devant le peu de solutions concrètes proposées par les politiciens, la défiance tend à se renforcer au sein de la population.

2020: année de haute importance pour la Croatie

L’importance de l’année 2020 va bien au-delà de cette élection présidentielle. En effet, la fonction présidentielle en Croatie se veut largement honorifique. Celle-ci se concentre surtout sur un rôle de représentation. Néanmoins, le Président exerce une influence non-négligeable sur l’orientation de la politique étrangère de son pays. Un détail qui a une importance particulière en cette année 2020.

En effet, depuis le 1er Janvier et pour six mois, la Croatie assume la présidence du Conseil de l’Union Européenne. La Croatie devra ainsi coordonner plusieurs dossiers capitaux pour les développements futurs de l’Union. Mentionnons ainsi la gestion des dossiers du Brexit et du prochain budget communautaire mais aussi de la question de l’élargissement européen dans la région des Balkans Occidentaux. Et sur cette dernière question, la Croatie doit saisir l’opportunité de jouer un rôle prédominant au niveau européen, en tant qu’État membre frontalier disposant de nombreux intérêts dans cette région. Milanović – résolument pro-européen – milite d’ailleurs en ce sens puisque selon lui: « Les Croates cherchent leur place en Europe, qui est malgré tous les problèmes le meilleur endroit où vivre, le projet le plus pacifique au sein duquel la Croatie doit trouver sa place« . L’arrivée de Milanović à la présidence pourrait d’ailleurs ouvrir des perspectives en ce sens du fait d’une attitude jugée plus conciliante envers les États voisins (Bosnie-Herzégovine et Serbie en tête) que sa prédécesseure.

2020 marquera également une année importante pour la Croatie au niveau domestique du fait de la tenue d’élections législatives fin 2020. Cette élection présidentielle peut ainsi être perçue comme un tour de chauffe avant ce prochain rendez-vous électoral. La défaite de Kolinda Grabar-Kitarović apparait aujourd’hui comme une défaite pour le parti HDZ destabilisé par les dissensions existant entre les partisans du modéré Andrej Plenković (actuel Premier Ministre) et ceux de l’aile droite du parti. Proche de Plenković, le Ministre de l’Intérieur Davor Božinović a d’ores et déjà appelé à identifier les erreurs commises lors de cette campagne. Alors que des élections internes sont prévues au Printemps, l’échec de l’aile droite pourrait bien renforcer la position de Plenković et des modérés. Les prochaines élections législatives s’annoncent très ouvertes et pourraient mettre à mal le duopole politique SDPHDZ établi sans discontinuité depuis 1990. Comme nous l’avons vu précédemment, de nombreux défis doivent être relevés par les politiciens croates et ces élections législatives s’annoncent déterminantes pour la direction future du pays.

Posted in Articles, Articles récents, Balkans Occidentaux

Mais aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *