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La Russie en Europe centrale et orientale: quels vecteurs d’influence?

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David Teurtrie

David Teurtrie est Docteur en géographie et spécialiste des enjeux géopolitiques russe et eurasiatique. Monsieur Teurtrie est Chercheur associé au Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE) à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Il est actuellement en poste dans le Sud-Caucase.

Cet entretien est le premier épisode de la série « Puissances Étrangères », une série d’entrevues réalisées par Euro Créative dont l’objectif est de découvrir le rôle et l’influence des puissances étrangères en Europe centrale et orientale. Le présent entretien a été réalisé par Apolline Carras.

Apolline Carras: Cela fait près de six mois que Joe Biden a été élu à la présidence des Etats-Unis. Dès sa victoire, on a pu sentir un changement de ton vis-à-vis de la Russie. En parallèle, les relations de la Russie avec l’Union Européenne sont marquées par des tensions croissantes. Toujours dans le contexte du changement d’administration aux Etats-Unis, que peut-on attendre de ces relations?

David Teurtrie: Sur le court terme, on constate effectivement un nouveau refroidissement dans les relations entre la Russie et l’Occident avec la nouvelle administration Biden. C’était en grande partie attendu à Moscou, raison pour laquelle les élites Russes ne cachaient pas leur préférence pour un maintien de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, même si en réalité le contentieux américain dépasse la question de la couleur politique de l’administration américaine.

Il est vrai qu’il y a une sensibilité démocrate liée à la mise en avant plus prononcée de la question des droits de l’homme, ainsi qu’un contentieux presque personnel entre Vladimir Poutine et les personnalités issues de l’administration Obama dont Joe Biden et de nombreuses personnalités de son équipe sont issus. On se rappelle par exemple que Obama avait qualifié la Russie de puissance régionale, ce qui avait particulièrement agacé le Kremlin. Je constate cependant qu’il y a une évolution sur ce point, puisque dans son dernier discours important sur la Russie, Joe Biden l’a qualifié de grande puissance. Est-ce une perception qui change de la Russie, qui a effectivement effectué un retour sur la scène internationale depuis une dizaine d’années? Ou bien est-ce aussi une façon pour le nouveau président américain de ne pas insulter l’avenir?

En effet, au-delà d’un certain nombre de mesures qu’il a prises récemment pour marquer ses débuts en politique étrangère sous le signe de la fermeté vis-à-vis de la Russie, la perspective de l’ouverture d’un dialogue à moyen terme entre la Maison Blanche et le Kremlin reste d’actualité. Joe Biden a prévu une rencontre au sommet avec Vladimir Poutine qui aura lieu à la mi-juin. On se rappelle d’ailleurs que le président Trump n’est finalement parvenu à organiser un sommet avec Vladimir Poutine qu’une seule fois au cours de son mandat. Les choses pourraient aller plus vite paradoxalement avec Biden, y compris parce qu’il ne peut pas être accusé d’être pro-russe. Il y a plus de facilité à dialoguer avec le Kremlin sans risquer certaines accusations de complaisance – contrairement à son prédécesseur.

Pour les Européens, la question des rapports avec Moscou sera nécessairement en lien avec l’état des relations russo-américaines: si elles se durcissent, il y a le risque que la majorité des pays européens suivent l’administration américaine, ce qui posera inévitablement la question de l’autonomie de l’Union Européenne dans sa politique extérieure. Au contraire, si on entre dans une phase de détente, cela sera plus simple pour l’UE et ses États membres.

Dans le premier cas, il y a un risque d’accroissement des divergences entre Européens: certains pays privilégient la solidarité atlantique qui se traduit parfois par un alignement quasi-total sur les positions américaines illustrées par les expulsions de diplomates. L’argument avancé de la solidarité est assez étonnant dans ce cas puisque l’expulsion de diplomates est traditionnellement un acte symbolique fort lié à des événements concrets de la relation bilatérale (espionnage etc). Le journal Le Monde a consacré un article à cette question et a souligné que lors de ces quatre dernières années, il y a eu plus de diplomates russes expulsés en Occident qu’au cours des deux dernières décennies de la Guerre Froide. C’est dire qu’on est arrivés dans une situation assez étonnante, qui renvoie à l’incapacité des uns et des autres à dialoguer, et pose la question plus large de savoir si l’Europe a une politique cohérente vis-à-vis de la Russie: au-delà des sanctions et des expulsions.

Parallèlement, certains pays européens ont une position plus ouverte. On constate que l’Allemagne prend ses distances avec les discours de confrontation. Elle semble plutôt dans une volonté d’apaisement, on voit même des signaux plutôt favorables à la Russie. C’est notamment le cas au sujet du vaccin Sputnik et de son utilisation. Et sur le dossier du Nord Stream 2, Angela Merkel ne cède pas à la pression américaine même si se pose la question de la position de son successeur à la chancellerie. En effet, les Verts allemands qui sont susceptibles de participer au prochain gouvernement se disent opposés à sa construction. La ligne allemande n’est donc pas forcément très claire sur le moyen-terme. Mais au-delà des sensibilités différentes qui s’expriment, les grands pays européens, emmenés par l’Allemagne, semblent plutôt souhaiter un apaisement entre la Russie et l’Union européenne.

Apolline Carras: Revenons justement sur le dossier Sputnik V. La Hongrie et la Slovaquie ont déjà reçu des livraisons du vaccin russe tandis que, la région PACA et certains Länders allemands précommandent du Sputnik alors que l’Agence européenne du médicament n’a pas encore validé le vaccin. Est-ce que la Russie est en train de gagner la “guerre” des vaccins face à l’Europe?

David Teurtrie: Cette question renvoie à plusieurs niveaux. On peut déjà s’interroger sur l’expression de “guerre des vaccins”. En tant que citoyen, elle me semble un peu étrange, dans la mesure où les vaccins sont avant tout liés à la santé publique et devraient relever d’une logique de coopération. Cela dit, la crise actuelle nous révèle que les vaccins sont un enjeu de puissance auquel l’opinion publique est désormais sensibilisée. Pour les pays qui bénéficient de ces vaccins, qui sont en capacité de les concevoir et de les fabriquer, c’est autant une question d’influence que de retombées économiques très importantes, étant donné que plusieurs milliards de doses de vaccins sont à distribuer à l’échelle de la planète. En l’occurrence, on peut se poser des questions sur le fait que les vaccins occidentaux soient homologués très rapidement par l’UE, tandis que ce processus semble beaucoup plus long pour le vaccin russe.  On peut y voir un problème de concurrence entre grands laboratoires, voire une forme de guerre économique.

La Russie est-elle en train de gagner sur ce terrain? Je ne suis pas sûr que ce qu’on nous présente souvent comme une victoire russe soit aussi nette qu’il n’y paraît, du moins en Europe. Les crises politiques (en Slovaquie par exemple) et diplomatique autour de l’utilisation du vaccin russe, loin d’illustrer l’influence de la Russie, montrent au contraire que coopérer avec la Russie crée la polémique, et c’est un frein à la capacité russe à exporter. Cela renvoie aux difficultés pour la Russie à dépasser la logique de confrontation avec les puissances euro-atlantiques, qui touche également des domaines qu’on pourrait penser préservés. Il est vrai cependant que la Russie est parvenue à démontrer qu’elle est l’une des rares puissances capable de concevoir des vaccins contre le coronavirus, ce qui, en terme de soft power, est plutôt inattendu, la Russie étant décrite généralement comme une puissance déclinante qui n’a plus la capacité d’innover autrement que dans ses domaines traditionnels comme l’armement. Il est vrai aussi qu’elle est parvenue à faire accepter son vaccin dans un grand nombre de pays en dehors de l’Europe. De ce point de vue-là, il devient de plus en plus difficile pour l’UE d’ignorer le vaccin russe. Il est aussi intéressant que la Russie soit parvenue à faire de l’utilisation de son vaccin un enjeu majeur en Europe, alors même qu’elle n’ouvre pas son propre marché aux vaccins occidentaux.

Apolline Carras: Vous parlez d’image de la Russie et des polémiques qui y sont associées en Europe. On voit que les relations avec la Russie restent un point de tension important au sein même de l’UE. Les pays d’Europe centrale et orientale ont des contentieux avec la Russie, notamment historiques, et ils ont tendance à reprocher aux pays d’Europe occidentale de traiter avec Moscou sans tenir compte de leur point de vue. La Russie est consciente de ces divisions.  Selon vous, sur quelles modalités base-t-elle son action envers l’Europe, sur les plans politique et économique?

David Teurtrie: Effectivement, il y a en Europe de l’Est un certain nombre de pays qui ont un contentieux historique avec le voisin russe ainsi que la perception d’une menace russe qui  a été réactivée avec le conflit ukrainien. Au contraire, on comprend bien en regardant la carte de l’Europe que la France ne se sent pas particulièrement concernée par cette menace potentielle. Cela se vérifie également à l’échelle historique.

L’Europe centrale et orientale est elle-même divisée sur cette question. En Bulgarie par exemple, la question russe oppose la population (majoritairement russophile) et les élites beaucoup plus favorables à l’intégration euro-atlantique. Surtout, il y a des différences majeures entre les pays eux-mêmes. On sait bien que la Hongrie d’Orbán cultive ses relations avec la Russie tant au niveau économique et politique. La Serbie est aussi un pays qui entretient des relations très étroites avec Moscou. Il est donc difficile d’affirmer qu’il y a une opposition très nette entre les pays d’Europe occidentale qui seraient complaisants avec Moscou et des pays d’Europe centrale et orientale qui seraient hostiles. La situation est plus complexe, y compris en Europe occidentale. Certains pays comme la France et l’Allemagne sont traditionnellement partisans d’une ligne plus modérée, d’autres prônent une ligne plus dure, à l’instar de la Grande-Bretagne. Cette opposition qu’on avance très souvent entre les deux parties d’Europe qui auraient une vision différente de la Russie est donc à nuancer.

« Moscou cultive ses relations avec des partis politiques souverainistes et eurosceptiques. Mais le but réel de Moscou est-il d’affaiblir l’UE- selon la logique du “diviser pour mieux régner », ou bien de se rapprocher de partis qui ont un discours pro-russes? »

Sur la politique de Moscou vis-à-vis de l’Europe, ce qui est sûr, c‘est que le Kremlin considère que l’Union Européenne en tant qu’organisation lui est défavorable. D’une part, parce que la Russie n’en fait pas partie, et qu’un certain nombre de règles européennes renvoient sinon à une forme de protectionnisme, du moins à des barrières vis-à-vis des Etats tiers. C’est le cas dans le secteur énergétique, qui est un domaine stratégique pour les relations entre la Russie et l’Union Européenne. La législation européenne est centrée sur une volonté de diversification et d’indépendance énergétique, et dans certains cas elle a été même très clairement mise en œuvre pour contrer certains projets russes. On se rappelle que le gazoduc South Stream, qui devait relier l’Union Européenne à la Russie, a finalement été abandonné en bonne partie parce que Bruxelles a fait pression sur les Etats européens qui comptaient s’impliquer dans ce projet. Ainsi, même dans les domaines où l’on pourrait penser que la coopération relève de l’évidence, puisque la Russie est un grand exportateur d’hydrocarbures et l’Union Européenne est un grand importateur, il y a cette impression à Moscou que l’Union Européenne lui est hostile. Par ailleurs, la Russie et l’Union Européenne sont en concurrence en Europe orientale. En effet, Moscou souhaite garder une aire d’influence dans son étranger proche, les républiques, ex-soviétiques. Or l’Union Européenne a des instruments spécifiques pour ces pays, notamment le Partenariat Oriental. Ainsi, s’il est vrai que le Kremlin préfère  discuter directement avec les pays européens plutôt qu’avec l’UE en tant que structure, les élites russes constatent que Bruxelles va même encore plus loin en dialoguant avec des Etats membres d’organisations régionales pro-russes, sans reconnaître ces organisations en tant que telles. Je rappelle que l’Union économique eurasiatique- créée par la Russie avec un certain nombre de ses voisins- a proposé à de nombreuses reprises un dialogue direct avec l’UE qui a toujours été refusé par cette dernière.

Moscou dispose d’instruments relativement limités vis-à-vis de Bruxelles tant la différence est importante entre la puissance économique de l’UE prise dans son ensemble et celle de la Russie. Moscou use de ce qu’on a pu appeler l’arme énergétique. C’et un facteur d’influence réelle auprès de certaines élites- on pense notamment à Gerhard Schröder qui est à la tête de Nord Stream- mais ce n’est pas décisif quand il s’agit de prendre des sanctions au sein de l’UE, car même des Etats comme la Hongrie votent ces sanctions comme les autres.

Par ailleurs, Moscou cultive ses relations avec des partis politiques souverainistes et eurosceptiques. Mais le but réel de Moscou est-il d’affaiblir l’UE – selon la logique du “diviser pour mieux régner », ou bien de se rapprocher de partis qui ont un discours pro-russes? C’est une question qui reste entière. En effet, au-delà de cette perception russe de l’UE qui lui est défavorable en tant que structure, il y a aussi l’espoir des élites russes que l’Europe parvienne à une forme d’autonomie vis-à-vis des Etats-Unis et engage un dialogue direct avec la Russie sans l’entremise américaine. La situation est donc complexe et il faut là aussi se garder de lectures trop linéaires.

Apolline Carras: On a évoqué les instruments politiques et économiques. Le Kremlin peut également s’appuyer sur un certain soft power, qui est porté par les diasporas et l’Orthodoxie. Il ne se prive pas de les instrumentaliser, notamment dans le cas des minorités russes et russophones. Est-on en train d’assister en Europe à la création de nouvelles démarcations autour de lignes identitaires mêlant langue russe et religion orthodoxe?

David Teurtrie: Il existe effectivement d’importantes populations russes et russophones en Europe. D’une part, les populations présentes dans les Etats voisins de la Russie au moment de l’éclatement de l’URSS et qui peuvent d’une manière assez naturelle regarder vers la Russie. D’autre part, un phénomène diasporique avec les russophones qui ont émigrés vers les pays d’Europe occidentale et qui forment des communautés plus ou moins nombreuses- principalement en Allemagne. Il paraît dans ce contexte assez logique que la Russie tente de s’appuyer sur cette proximité culturelle avec ces populations pour tenter d’étendre son influence en Europe. Est-ce que c’est de nature à créer des lignes de démarcations  identitaires? Tout dépend de quelle Europe on parle. Si on prend l’Europe dans son ensemble, je doute qu’on puisse vraiment parler d’une ligne de démarcation qui serait liée à la langue russe.

Il en va de même de l’Orthodoxie qui est largement structurée en Églises nationales, et si l’Eglise russe est la plus importante d’entre elles, elle n’a pas d’autorité sur les autres Églises en dehors de son territoire canonique, qui recouvre approximativement les pays de l’ex-URSS. De plus, il y a une concurrence très forte entre les Patriarcat de Moscou et le Patriarcat de Constantinople, qui sont divisés sur la question ukrainienne, ce qui a par ailleurs affaibli les positions du Kremlin dans ce domaine. Ce dernier pouvait se présenter comme le porte-étendard de l’Orthodoxie, ce qui n’est plus tout à fait le cas à l’heure actuelle, du fait de ce conflit intra-orthodoxe.

Cette question renvoie à un autre aspect, celui du droit des minorités russophones dans les pays voisins de la Russie. C’est une question très importante, qui me semble trop souvent analysée sous l’angle géopolitique, alors qu’in fine le fait de parler russe ou d’exercer ses droits cultuels ou culturels, devrait être une évidence au sein de l’UE. Or, on peut constater que ceux-ci sont remis en cause dans un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale. Je rappelle que plusieurs centaines de milliers d’habitants russophones d’Estonie et de Lettonie n’ont toujours pas la citoyenneté de ces pays, 30 ans après la chute de l’URSS. Ils sont privés de leurs droits civiques depuis l’indépendance de ces pays, ce qui pose problème dans l’Europe actuelle. On voit aussi que même leurs droits culturels et linguistiques sont remis en cause avec des législations de plus en plus restrictives vis-à-vis de la langue russe. Or, ces politiques discriminatoires ont plutôt tendance à légitimer les positions du Kremlin auprès de ces populations. On a une situation qui y ressemble de plus en plus en Ukraine, avec des législations là-aussi de plus en plus restrictives vis-à-vis de l’utilisation du russe, qui est une langue très largement utilisée dans ce pays. Je crois qu’il y a une problématique forte, celle de bien faire la différence entre la politique du Kremlin et ses volontés d’instrumentalisation d’un côté, et les droits légitimes, civiques, linguistiques et culturels des populations russophones de l’autre.

Apolline Carras: Restons si vous le voulez bien autour des questions de soft power, en évoquant les médias. Russia Today compte aujourd’hui près de 530 millions de spectateurs à travers le monde. En 2017, une décision de justice américaine a désigné Russia Today comme une chaîne de propagande. Selon le même motif, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a banni 3 chaînes d’informations réputées russes. Cette décision risque-t-elle de créer un précédent en Europe?

David Teurtrie: Merci pour cette question, qui touche à des aspects extrêmement importants de pluralisme de l’information et à la capacité de l’Occident et de ses élites d’accepter des points de vue différents qui émanent de puissances non-occidentales. Qualifiés d’instruments de propagande, les médias russes, notamment aux Etats-Unis, renvoient sans doute au fait que ces médias ne se cachent pas de relayer les points de vue officiels russes, notamment en ce qui concerne la politique extérieure. Dans le même temps, on peut constater que les grands médias américains se font le relais le plus souvent de la politique étrangère des Etats-Unis. On se rappelle par exemple des conflits irakiens, au sujet desquels de nombreux médias occidentaux n’ont pas fait preuve de beaucoup d’esprit critique.

L’idée n’est pas de faire un parallèle systématique entre les médias russes et les médias occidentaux, mais de se poser la question de savoir si l’espace informationnel occidental- qui est quand même très pluraliste et bénéficie désormais non seulement des médias audiovisuels mais aussi de l’internet et de beaucoup d’autres sources d’informations- est véritablement menacé par Russia Today et d’autres médias russes. Je me permets d’en douter un peu. Je rappelle par ailleurs que durant la Guerre froide, l’Union soviétique bénéficiait de puissants relais d’informations au sein d’un certain nombre de pays occidentaux, singulièrement en France avec un Parti communiste fort qui disposait de ses organes d’informations qui avaient pignons sur rue – et dont certains bénéficiaient d’une audience importante en France. Je m’interroge donc sur ces volontés d’interdiction et sur ce que cela nous dit de l’état de nos démocraties.

Le cas ukrainien est l’illustration de ces questionnements sur l’objectivité occidentale du traitement de l’information. En réalité le président Zelensky n’a pas interdit trois chaînes d’informations russes mais trois chaînes ukrainiennes proches de l’opposition. Ces chaînes avaient soutenues le candidat Zelensky alors qu’il était porteur d’une volonté de négociation avec la Russie pour trouver des compromis et parvenir à mettre un terme au conflit dans le Donbass. Or ces derniers mois, Volodymyr Zelensky a évolué sur des positions qui ne sont pas sans rappeler celles de Petro Porochenko qui s’était rapproché des thèses nationalistes à la fin de sa présidence. Or, ces chaînes sont proches du parti “pro-russe” “Plateforme d’opposition- Pour la vie”, qui s’était imposé ces derniers mois comme le premier parti d’opposition dans les sondages. De ce point de vue, l’interdiction de ces chaînes d’informations qui véhiculent une vision alternative au discours officiel en Ukraine et qui sont proches du principal parti d’opposition, n’est évidemment pas une avancée pour la démocratie en Ukraine.

Apolline Carras: 2020 a été une année qui a mis en difficulté le pouvoir russe. Aussi bien en termes de politique intérieure – notamment avec l’affaire Navalny, la vidéo du “Palais de Poutine”, la gestion de la pandémie de COVID-19 – mais aussi concernant la politique extérieure – continuation et renforcement des sanctions contre Nord Stream 2, contestations contre le régime Bélarus, etc. Si on suit une logique de Realpolitik, doit-on craindre que Moscou se montre plus agressif, notamment dans le Donbass?

David Teurtrie: C’est un risque tout à fait plausible, dans la mesure où agiter la menace extérieure est un classique de Realpolitik, et qui est particulièrement facile à agiter dans la Russie actuelle, avec des conflits aux frontières dans lesquels Moscou est très impliqué. On a vu avec ce déploiement de troupe assez impressionnant aux frontières immédiates de l’Ukraine que Moscou était en mesure de considérer cette option. Maintenant, l’option militaire est-elle utilisée uniquement pour des raisons intérieures? Sans doute pas. Est-elle utilisée pour faire oublier un certain nombre de turpitudes et tenter de masquer les développements de l’affaire Navalny, c’est possible.

Les Russes semblent fatigués par les aventures à l’international, que ce soit les interventions du Kremlin en Syrie, contrée assez lointaine, ou même les conflits à l’étranger proche.

Cependant, lorsque l’on s’intéresse aux sondages récents, autant les Russes ont soutenu très fortement l’annexion de la Crimée – Poutine n’ayant jamais été aussi populaire – autant on constate que la population est de plus en plus sensible aux questions économiques. Les Russes semblent fatigués par les aventures à l’international, que ce soit les interventions du Kremlin en Syrie, contrée assez lointaine, ou même les conflits à l’étranger proche. Ainsi, c’est une option qui peut être utilisée, c’est évident, mais qui a aussi ses limites. J’en veux pour preuve le dernier discours de politique générale du président russe très largement axé sur les problèmes sociaux-économiques. Il n’a abordé qu’à la marge les questions internationales.

Apolline Carras: La reprise du conflit au Haut-Karabakh est une autre crise qui s’est déroulée en 2020 dans l’étranger proche. A l’heure qu’il est le conflit semble être, sinon résolu, au moins stoppé grâce à un cessez-le-feu négocié par Moscou. On a pu dire que la situation avait semblé ambivalente, l’Arménie espérant plus de soutien de la part de son allié historique russe. Cet épisode a été présenté comme une victoire stratégique pour Moscou, mais qu’en est-il des perspectives de long terme sur la présence et l’influence russe dans le Caucase?

David Teurtrie: La politique russe dans son étranger proche renvoie à un paradoxe: l’activisme russe à l’international – en Syrie, en Afrique du Nord (Libye), le dossier iranien ou encore la diplomatie vaccinale – est à mettre en balance avec ses capacités limitées dans son étranger proche. On pourrait pourtant penser que c’est l’espace dans lequel ses capacités lui permettent d’avoir l’influence la plus forte: c’est un espace qui fait partie de l’URSS, dans lequel on retrouve d’importantes populations russophones, etc.

Or, on voit bien que cette influence est remise en cause: de manière frontale en Ukraine et en Géorgie, de manière plus discrète dans un certain nombre d’autres pays. En bref, on est loin d’une domination russe sans partage dans cet espace. Les limites du retour de la Russie sur la scène internationale renvoient aux difficultés de la Russie à proposer un agenda politique attrayant à ses voisins. Même les pays les plus proches les plus proches de la Russie se posent des questions sur sa politique étrangère quand ils observent comment elle est appliquée, notamment dans le Donbass.

Pour ce qui est du Caucase-Sud, on a eu beaucoup de commentaires sur le fait que la Turquie a été à la manœuvre, que la Russie n’a pas directement réagi à cette implication très forte d’Ankara dans le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, et qu’en plus la Russie n’a pas pris fait et cause pour cette dernière alors même qu’elles ont fait partie de la même structure de défense (l’Organisation du Traité de sécurité collective). De fait, ces derniers mois, on a pu avoir l’impression que Moscou, en dehors du conflit ukrainien, est sur le retrait. Il y a peut-être là la perception des  limites de ces capacités dans la zone. Il y a peut-être aussi sans doute une prise en compte des leçons de la crise ukrainienne. Sans l’avouer officiellement, le Kremlin a peut-être pris conscience des dégâts que cette crise a créé dans ses relations avec l’ensemble de ses voisins, et tente d’être plus prudent, y compris dans le Caucase.

Dans le même temps, Moscou ne pouvait pas réellement intervenir aux côtés de l’Arménie dans ce conflit car il s’agissait d’un territoire, contesté certes, mais qui appartient à l’Azerbaïdjan du point de vue du droit international. En réalité, Moscou a attendu que la situation sur le terrain parvienne à un point où elle avait la capacité d’imposer, non seulement un cessez-le-feu, mais également une présence militaire russe dans le Haut-Karabakh. Moscou avait proposé le déploiement d’une force d’intervention dès les années 1990 mais l’Azerbaïdjan avait toujours refusé. Le paradoxe de la situation est qu’une fois que l’Azerbaïdjan a reconquis par lui-même cette région, il a accepté que la Russie déploie ses troupes. Comprendre les raisons de ce changement de position azéri sur la présence militaire russe dans le Haut-Karabakh éclairera sans doute le conflit sous un autre jour. Dans tous les cas, la façon dont Moscou a géré cette situation lui a été favorable. Maintenant, est-ce susceptible de permettre un retour durable de la Russie dans le Sud Caucase, ou est-ce finalement seulement un gain à court terme?

Pour que ce soit une réussite russe, il faudrait que les moyens économiques suivent, et pas seulement la projection de forces armées. Certes il y a la volonté de rétablir des infrastructures de transports entre la Russie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie qui permettraient une activation des liens économiques entre ces pays mais c’est loin d’être réalisé, car les relations restent très difficiles entre Bakou et Erevan.

Au-delà du fait que la Turquie soit parvenue à adopter une position proactive, la question d’une domination russo-turque de la région reste en suspens. Ce qui est très impressionnant dans cette crise, c’est le fait que les pays occidentaux, l’UE et les Etats-Unis, ont été quasiment absents. En tout cas, ils n’ont eu pratiquement aucune influence sur le conflit et sur la façon dont il a été résolu par Moscou. C’est aussi la raison pour laquelle Moscou reste intéressé par un dialogue avec la Turquie qui lui permette de marginaliser les pays occidentaux dans la région.

Apolline Carras: En juin de l’année dernière la Russie a tenu un référendum pour, entre autres, permettre à Vladimir Poutine de se représenter pour un nouveau mandat présidentiel. Si on voulait faire un parallèle avec la situation au Bélarus, pourrait-il y avoir la crainte du côté du Kremlin de voir dans le destin de Lukashenka ce qui risque d’attendre Vladimir Poutine s’il continue de refuser de laisser la main dans un futur proche?

David Teurtrie: On voit deux dirigeants qui restent à la tête de leur pays au-delà de ce que la constitution prévoyait au moment de leur élection. Cette question soulève des parallèles à première vue évidents. Il est intéressant de constater que le Kremlin a tenté de garder ses distances vis-à-vis du partenaire bélarusse. On a pu entendre dans les médias russes des critiques importantes concernant l’action du président Lukashenka. C’était plutôt inattendu surtout si on pense au fait que les médias russes sont très largement porteurs de la vision portée par le Kremlin en politique étrangère.

« Ces changements institutionnels posent la question plus large de la capacité de la Russie à effectuer une transmission du pouvoir qui soit acceptée à la fois par la société russe et par les élites. Pour l’instant, Moscou n’y est pas parvenue. »

Y a-t-il une crainte d’un scénario bélarusse en Russie? Pour y répondre au moins en partie, il faudrait savoir si Vladimir Poutine a l’intention de se succéder à lui-même. On a un élément de réponse avec le changement de constitution mais il y a deux interprétations possibles, en l’occurrence. Certains pensent que l’affaire est claire et que Vladimir Poutine a l’intention d’effectuer deux mandats supplémentaires, et d’effectuer ainsi un règne pratiquement inégalé. Deuxième interprétation, qui reste celle d’un certain nombre d’observateurs, c’est qu’il ne va pas forcément vouloir rester à la tête du Kremlin. Ce changement de constitution aurait été effectué avant tout pour lui permettre de terminer sa présidence en position de force vis-à-vis de son entourage, vis-à-vis des différents clans qui gravitent dans les sphères du pouvoir russe, afin d’être en capacité de gouverner jusqu’à la fin et d’éviter ainsi une guerre des clans qui aurait menacé la stabilité du pays.

C’est une deuxième interprétation qui renvoie aussi à un scénario intermédiaire, celui d’un Vladimir Poutine qui ne reste pas à la présidence russe mais qui se prépare une place au sein du système du pouvoir russe, qui lui permet de continuer de contrôler en partie la politique du pays sans rester à sa tête directement. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une crainte du pouvoir de ce que la stabilité du régime soit remise en cause.

Je pense qu’on a affaire à des tâtonnements sur la meilleure façon de gérer l’après-Poutine. Soit l’après-Poutine, c’est Poutine lui-même, soit c’est avec Poutine. Pour le pouvoir russe, ce sont les deux options sur la table. Ces changements institutionnels posent la question plus large de la capacité de la Russie à effectuer une transmission du pouvoir qui soit acceptée à la fois par la société russe et par les élites. Pour l’instant, Moscou n’y est pas parvenue. C’est vraiment un problème majeur pour la Russie à la fois pour son développement interne et sa crédibilité à l’international.


L’équipe d’Euro Créative remercie David Teurtrie pour le temps qu’il nous a accordé lors cet entretien.

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