Budapest tisse sa toile dans les Balkans

Cet article a été écrit par Lilian Lallemand, contributeur chez Euro Créative. Les propos dans l’article ci-dessous n’engagent que l’auteur de cet article. 

 

Le retour au pouvoir de Viktor Orbán en 2010 en Hongrie, après un premier mandat de Premier ministre entre 1998 et 2002, a marqué le début de la transformation progressive du pays en une “démocratie illibérale”. Un régime politique où le pouvoir repose sur la légitimité électorale, mais où les contre-pouvoirs sont affaiblis et l’État de droit progressivement contourné ou restreint par le gouvernement en place.

Face aux critiques et aux sanctions de l’Union européenne (UE) pour non-respect des valeurs fondamentales inscrites dans les traités, Budapest a adopté une approche transactionnelle au sein des institutions européennes, consciente des risques d’un isolement politique. Pour pallier cette position minoritaire, la Hongrie s’efforce de constituer un réseau d’alliés politiques susceptibles, une fois parvenus au pouvoir dans leurs pays respectifs, de l’aider à infléchir les décisions communautaires. Dans cette logique, Viktor Orbán a également développé un maillage d’influence au-delà des frontières de l’Union.

Les Balkans occidentaux[1] occupent une place centrale dans cette stratégie. Le parti au pouvoir, le Fidesz, soutient et inspire les comportements autoritaires de certains gouvernements ou formations politiques de la région. La Hongrie tire notamment parti d’une politique d’élargissement qui, pendant longtemps, a privilégié la stabilité au détriment des valeurs démocratiques, négligeant ainsi les dérives de certains dirigeants. L’élargissement de l’UE est devenu un levier d’influence pour la Hongrie, qui cherche à renforcer sa présence en Europe du Sud-Est. Elle y déploie un clientélisme économique actif, exporte son modèle illibéral et s’érige en interlocuteur privilégié des régimes populistes.

Cet article se propose d’offrir un panorama de la présence hongroise dans les Balkans occidentaux, à travers : ses relations politiques étroites avec certains gouvernements locaux, ses investissements dans les domaines sécuritaire, économique et énergétique, et son rôle croissant dans les débats autour de l’élargissement de l’UE. Budapest se présente ainsi comme le plus fervent soutien à l’intégration européenne des Balkans occidentaux mais défend une vision de l’Europe bien différente de celle portée par Bruxelles.

Viktor Orbán, parrain idéologique et modèle des “stabilocrates”

Les Balkans occidentaux connaissent un phénomène de stabilocratie, un mode de gouvernance caractérisé par un autoritarisme modéré, un clientélisme répandu, ainsi que par des discours affichant un soutien pro-européen sans mise en œuvre effective de réformes démocratiques substantielles. Dans ce contexte, la Hongrie a su développer des relations étroites avec plusieurs dirigeants et mouvements politiques locaux, avec en premier lieu la Serbie d’Aleksandar Vučić.

Budapest et Belgrade entretiennent aujourd’hui des relations bilatérales particulièrement étroites, renforcées par une proximité idéologique et personnelle entre leurs dirigeants respectifs, Viktor Orbán et Aleksandar Vučić. Ces relations se caractérisent par un soutien politique mutuel et une convergence géopolitique notable. Orbán soutient activement l’adhésion de la Serbie à l’UE, dans l’espoir qu’un tel élargissement fasse de Belgrade un allié fidèle au sein des institutions européennes. Les deux capitales adoptent une politique étrangère pragmatique, parfois ambiguë : elles maintiennent des liens étroits avec la Chine et affichent une certaine proximité avec la Russie, malgré les tensions régionales liées à la guerre en Ukraine.

Cette coopération se fonde également sur la présence d’une importante minorité hongroise en Serbie, principalement installée en Voïvodine, une région autonome du nord du pays. Cette communauté, estimée à environ 250 000 personnes, constitue un relais politique et culturel essentiel pour Budapest. Nombre d’entre eux possèdent la double nationalité, ce qui leur permet de voter à la fois aux élections serbes et hongroises. Le parti de l’Alliance des Magyars de Voïvodine (SVM), historiquement proche du Fidesz[2], joue un rôle clé dans cette dynamique, membre de la majorité gouvernementale menée par le Parti progressiste serbe (SNS)[3], il encourage activement la diaspora hongroise à soutenir Viktor Orbán lors des scrutins nationaux[4].

À cela s’ajoute le soutien matériel apporté par la Fondation Prosperitati, une structure financée par l’État hongrois, qui soutient des projets agricoles, immobiliers et entrepreneuriaux en Voïvodine[5]. Toutefois, malgré ces investissements, l’impact de cette politique reste limité, en raison du déclin démographique de la communauté hongroise, confrontée à l’assimilation, à une natalité faible et à une émigration croissante. Malgré ces défis, le vote des électeurs de Voïvodine demeure stratégique pour le Fidesz, en particulier en vue des élections législatives hongroises de 2026. Il l’est également pour le SNS, en cas de nouvelles élections anticipées dans le contexte de la crise politique actuelle traversée par le pays. Dans les deux scénarios, chaque voix revêt une importance capitale pour maintenir la majorité absolue du parti au pouvoir.

Autre pays, autre amitié et partenariat stratégique. Depuis 2019, les relations entre Viktor Orbán et Milorad Dodik, ancien président de la Republika Srpska (l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine), qui cherche à préserver son poste, se sont considérablement renforcées. La Hongrie a apporté à plusieurs reprises son soutien aux ambitions politiques de Dodik, y compris à ses velléités séparatistes, en s’opposant notamment aux sanctions proposées par l’UE en réponse à ses actions jugées provocatrices. Celles-ci remettent en cause l’architecture institutionnelle fragile de la Bosnie-Herzégovine, héritée des Accords de Dayton de 1995. Dans ce contexte, la Hongrie s’est imposée comme un partenaire financier stratégique pour la Republika Srpska, en lui accordant des subventions et des prêts à des conditions avantageuses. Ces financements ont permis à l’entité de rembourser une partie de sa dette publique tout en ouvrant aux entreprises hongroises des opportunités économiques dans la zone, souvent sans passer par les procédures d’appel d’offres. Ce soutien perdure alors même que Milorad Dodik fait l’objet de sanctions imposées par les États-Unis et le Royaume-Uni, et a été condamné en février 2025 par la Cour d’État de Bosnie-Herzégovine à une peine d’un an de prison et six ans d’inéligibilité. Il a été reconnu coupable d’avoir défié les décisions de la haute représentation internationale présente dans le pays, un verdict qui a été confirmé par la Cour d’appel de Bosnie[6]. Malgré cela, Budapest continue de lui apporter un soutien politique et économique actif, illustrant la volonté de Viktor Orbán de défendre ses alliés régionaux, même lorsqu’ils se retrouvent en rupture avec les normes internationales et font l’objet de condamnations officielles de la part de Bruxelles[7].

En Macédoine du Nord, le parti conservateur VMRO-DPMNE est un autre allié de longue date du Premier ministre hongrois. Toutefois, il se distingue de figures telles que Dodik et Vučić par une gestion du pouvoir difficilement qualifiable d’illibérale et qui ne repose pas sur des liens étroits avec la Russie. Le soutien de la Hongrie à ce parti est ancien, comme en témoigne l’accueil, en 2018, de l’ancien Premier ministre Nikola Gruevski, condamné dans son pays pour corruption et abus de pouvoir. Malgré une interdiction judiciaire de quitter le territoire, Gruevski a fui la Macédoine du Nord et obtenu l’asile politique à Budapest, tandis que toutes les demandes d’extradition formulées par Skopje ont été rejetées par les autorités hongroises.

Le retour au pouvoir du VMRO-DPMNE en juillet 2024 a rapidement été suivi par un accord de prêt d’un milliard d’euros accordé par la Hongrie. Ce financement, octroyé par Exim Bank, une banque publique, a suscité de nombreuses interrogations. Rapidement, des doutes ont émergé quant à l’origine réelle des fonds. Certains analystes ont évoqué la possibilité que ce prêt soit adossé à des financements d’origine chinoise, bien que cela n’ait pas été officiellement confirmé[8]. L’opposition nord-macédonienne a exprimé ses inquiétudes face à l’augmentation potentielle de la dette extérieure du pays et au manque de transparence entourant les conditions du prêt[9]. Là encore, Budapest n’hésite pas à soutenir la Macédoine du Nord dans le cadre de l’élargissement de l’UE, n’hésitant pas à souffler sur les braises du pessimisme, dans un pays qui a connu de grandes déceptions au cours de ce processus.

 

Un partenaire sécuritaire ambiguë

La Hongrie s’est fortement investie dans les questions de stabilité et de sécurité des Balkans occidentaux. L’armée hongroise participe activement aux missions de maintien de la paix de l’UE et de l’OTAN, notamment l’EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine et la KFOR au Kosovo. Des officiers hongrois occupent régulièrement des postes de commandement au sein de ces missions[10], soulignant l’intérêt stratégique de Budapest pour la sécurité régionale. Ces engagements permettent également à ses forces armées de renforcer leur interopérabilité avec d’autres membres de l’Alliance atlantique.

Cependant, la participation de la Hongrie à la mission EUFOR Althea fait l’objet de critiques croissantes à Sarajevo, en raison de son soutien politique constant à Milorad Dodik. En mars 2025, Željko Komšić, membre croate de la présidence tripartite de Bosnie-Herzégovine, a officiellement demandé au président du Conseil européen, António Costa, que le contingent hongrois soit remplacé par des troupes d’un autre État membre. Cette requête repose sur l’accusation de partialité présumée car le soutien affiché de Budapest à Dodik compromettrait, la neutralité exigée dans le cadre d’une opération de maintien de la paix[11].

Parallèlement à ses engagements multilatéraux, la Hongrie entretient une coopération bilatérale renforcée avec la Serbie dans le domaine de la sécurité et de la défense. En avril 2025, Belgrade et Budapest ont signé un accord de coopération stratégique, prévoyant l’intensification des activités militaires conjointes : exercices communs, formations croisées, coopération dans l’acquisition d’armements. Le président Aleksandar Vučić a même qualifié cet accord d’étape vers une alliance militaire entre les deux pays. Toutefois, cette déclaration doit être nuancée, la Hongrie est membre de l’OTAN, tandis que la Serbie reste militairement neutre, conformément à sa stratégie de sécurité nationale, et ne manifeste aucune volonté d’adhérer à l’Alliance. Par ailleurs, aucune clause d’assistance mutuelle n’est incluse dans cet accord[12]. Il est perçu, en grande partie, comme une réponse diplomatique à la déclaration conjointe de coopération en matière de défense signée par l’Albanie, la Croatie et le Kosovo le 18 mars 2025[13].

Autre problématique sécuritaire majeure pour Budapest dans la région : les questions migratoires. Marquée par les flux de réfugiés provoqués par l’éclatement de la Yougoslavie, très impactée par la crise migratoire de 2015, la Hongrie associe désormais étroitement la sécurité régionale à la lutte contre l’immigration irrégulière, en particulier le long de la « route des Balkans », qui relie la Turquie à l’Europe occidentale. Cette voie migratoire représente un défi majeur pour les autorités hongroises, qui ont fait de la réduction des flux migratoires une priorité. Dans ce cadre, Budapest a renforcé sa synergie avec certains partenaires européens, ainsi que sa coopération avec la Macédoine du Nord et la Serbie. En novembre 2022, un accord tripartite a été signé entre Budapest, Vienne et Skopje, visant à renforcer la présence policière à la frontière serbo-macédonienne[14]. Grâce à son alliance avec Vučić, Orbán a pu faire ériger une clôture le long de la frontière sud de la Hongrie. Cette politique migratoire restrictive, souvent accusée de violer le droit européen et critiquée par plusieurs États membres de l’UE, suscite de vives controverses. Pourtant, dans les faits, la Hongrie bénéficie d’un soutien tacite de la part d’une majorité de pays membres, qui partagent ses préoccupations sans toujours les exprimer ouvertement. Toutefois, la fermeture de cette frontière a entraîné des effets secondaires préoccupants, notamment une intensification des activités de criminalité organisée, en particulier des réseaux de passeurs[15]. Cette dynamique a contraint les autorités serbes à renforcer significativement leur dispositif sécuritaire à la frontière nord du pays.

Une diplomatie économique et des enjeux énergétiques

La présence économique de la Hongrie dans les Balkans occidentaux s’est considérablement intensifiée au cours des dernières années. Entre 2015 et 2022, les exportations hongroises vers cette région ont augmenté de près de 150 %, atteignant plus de 4,5 milliards d’euros en 2022[16]. Plus de la moitié de ces échanges commerciaux concernent la Serbie, où la Hongrie figure désormais parmi les cinq principaux partenaires économiques[17]. Cette dynamique est portée par un ensemble d’entreprises publiques et privées hongroises, particulièrement actives dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures et des télécommunications. De nombreuses entreprises engagées dans cette expansion sont étroitement liées au Fidesz[18], ce qui laisse penser que cette stratégie ne repose pas uniquement sur des considérations économiques, mais s’inscrit dans une vision géopolitique soutenue par le gouvernement Orbán.

La région est perçue comme un corridor stratégique essentiel à la sécurité énergétique de la Hongrie, en particulier depuis le déclenchement de l’agression russe en Ukraine. Avant la guerre, la Hongrie était déjà l’un des États membres de l’UE les plus dépendants de la Russie pour son approvisionnement en énergie, avec plus de 80% à 90% de ses importations de pétrole et de gaz naturel provenant de Moscou. Alors que Bruxelles appelle à une réduction progressive de la dépendance au gaz russe, Budapest a fait le choix inverse : elle a renforcé ses liens énergétiques avec la Russie, poursuivant et augmentant ses achats de gaz[19]. Cette politique contribue non seulement à maintenir, mais aussi à étendre l’influence du Kremlin dans les Balkans occidentaux.

La Hongrie continue d’être alimentée par le gazoduc Turkish Stream – Balkan Stream, qui traverse la Bulgarie et la Serbie. De plus, Budapest pousse activement pour l’extension de l’oléoduc Droujba (“Amitié”) vers le territoire serbe[20]. En partenariat étroit avec Belgrade[21], la Hongrie ne favorise pas la diversification énergétique de son voisin[22], malgré l’existence de projets alternatifs, comme l’extension de l’oléoduc croate JANAF, connecté aux ports adriatiques, ou encore le transport de gaz naturel liquéfié (GNL) azéri depuis les terminaux grecs en mer Égée.

Dans le domaine des infrastructures, l’un des projets phares est la modernisation de la ligne ferroviaire à grande vitesse Budapest–Belgrade, soutenue par la Chine dans le cadre de l’initiative Belt and Road (Nouvelle Route de la soie). Ce projet illustre la capacité de la Hongrie à capitaliser sur les ambitions géopolitiques de Pékin pour étendre sa propre influence dans la région, en dépit des critiques liées à la transparence, à l’endettement et aux impacts socio-environnementaux des projets chinois[23].

Dans la continuité de cette stratégie, des accords ont été signés en juin 2025 avec le Monténégro pour la modernisation du réseau ferroviaire national, suggérant une possible extension de la ligne Budapest–Belgrade jusqu’au port de Bar. Cette extension permettrait de désenclaver davantage la Hongrie, en créant un axe direct supplémentaire vers la mer Adriatique[24], et de faire du pays un hub logistique entre l’Est et l’Union européenne, tout en intégrant durablement la région aux circuits commerciaux chinois.

Un soutien controversé de l’intégration européenne

La Hongrie considère l’élargissement de l’Union européenne aux Balkans occidentaux comme une priorité stratégique au service de ses propres intérêts nationaux. Elle s’est imposée comme l’un des défenseurs les plus fervents d’une intégration accélérée de la région. Toutefois, cette posture s’accompagne d’une instrumentalisation politique de la question de l’élargissement, comme en témoigne une approche différenciée entre les candidatures. Budapest soutient activement l’adhésion des Balkans occidentaux tout en menant une campagne ouverte contre celle de l’Ukraine, opposant ainsi les deux dynamiques d’élargissement[25]. Dans le même temps, elle plaide en faveur d’une intégration rapide de la Serbie, en dépit d’une dégradation continue de l’État de droit et du pluralisme démocratique à Belgrade. Cette attitude reflète une vision sélective de l’élargissement, davantage guidée par des considérations géopolitiques et idéologiques que par le respect des critères d’adhésion.

Cette orientation a été particulièrement visible entre 2019 et 2024 à travers l’action d’Olivér Várhelyi, commissaire européen au voisinage et à l’élargissement, proche du Fidesz. Accusé par plusieurs eurodéputés et ONG de refléter les positions de Viktor Orbán, Várhelyi a été critiqué pour sa tolérance vis-à-vis des dérives illibérales de certains pays candidats, au mépris des principes démocratiques et des conditionnalités habituelles du processus d’adhésion.

L’approche hongroise de l’élargissement diverge ainsi sensiblement de celle prônée par Bruxelles. Elle tend à minimiser les exigences en matière de démocratie, d’État de droit et de droits fondamentaux, au profit d’une logique d’adhésions rapides, moins soumises à des mécanismes de conditionnalité. Cette stratégie contribue à affaiblir le caractère normatif et transformateur du processus d’élargissement de l’UE, et nuit à sa crédibilité auprès des sociétés civiles des Balkans occidentaux, qui voient parfois dans l’Union un levier de démocratisation.

Bien que la Hongrie ait érigé la politique d’élargissement en priorité de sa présidence du Conseil de l’Union européenne au second semestre 2024, les avancées concrètes sont restées limitées. Si des progrès notables ont été enregistrés pour l’Albanie et le Monténégro, les négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord sont restées bloquées en raison du veto de la Bulgarie, fondé sur des différends identitaires et linguistiques persistants. De son côté, la Serbie n’a ouvert aucun nouveau chapitre de négociation. Cette stagnation s’explique par l’absence de progrès dans le processus de normalisation avec le Kosovo, les dérives autocratiques du SNS toujours plus visibles, ainsi que par le refus de Belgrade de s’aligner sur les sanctions européennes imposées à la Russie depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. Ces blocages illustrent les limites de la capacité de Budapest à faire avancer concrètement l’agenda d’élargissement, malgré sa volonté affichée de jouer un rôle moteur en la matière.

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En conclusion, la politique de la Hongrie dans les Balkans occidentaux répond avant tout à ses intérêts nationaux, qu’il s’agisse de sa stratégie idéologique, de l’expansion de ses débouchés économiques ou de son rôle, parfois ambigu, en tant que vecteur d’influence d’acteurs extra-européens tels que la Russie ou la Chine. Malgré son activisme affiché en faveur de l’intégration européenne des pays de la région, l’action de Budapest manque de crédibilité. D’une part, elle souffre de ses propres manquements aux normes fondamentales de l’UE et d’autre part, elle n’incite pas les pays candidats à entreprendre des réformes structurelles, profondes et essentielles pour avancer sur la voie de l’intégration. La hiérarchisation des candidatures, qui reflète une politique étrangère fortement serbo-centrée, affaiblit également la cohérence du discours hongrois.

Par ailleurs, la position de la Hongrie est profondément paradoxale, elle s’engage activement dans les missions internationales de stabilisation tout en soutenant des acteurs controversés comme Milorad Dodik et ses projets révisionnistes. Au final, la stratégie hongroise incarne ainsi les limites actuelles de la politique d’élargissement de l’UE, tiraillée entre intérêts nationaux divergents, manque de volonté politique commune et dilution des conditionnalités démocratiques.

À l’horizon 2026, l’évolution de la politique étrangère hongroise dans la région dépendra largement des développements politiques domestiques. En cas de changement de gouvernement et de sortie de l’ère Orbán, un réalignement sur une ligne plus pro-européenne pourrait faire évoluer les priorités stratégiques de Budapest. Plus largement encore, une réflexion prospective s’impose sur une période post-Fidesz, tant en ce qui concerne la place de la Hongrie dans l’UE que son rôle régional.

Enfin, il est important de souligner que, malgré ses contradictions, la Hongrie demeure l’un des rares États membres à avoir maintenu une attention constante à la politique d’élargissement, à un moment où une grande partie de l’Europe s’en est progressivement désintéressée jusqu’au déclenchement de la guerre en Ukraine.

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[1] Le terme « Balkans occidentaux » désigne les pays des Balkans qui ne sont  pas membre de l’UE : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Monténégro, Macédoine du Nord et Serbie.

[2] Petsinis, Vassilis. 2025. “The Ethnic Hungarian Minority in Serbia: Between Ethnopolitics and European Politics.” Ethnopolitics, June, 1–21. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/17449057.2025.2516930#abstract.

[3] « Minority Party to Continue in the Serbian Government after Elections. » Hungary Today, 8 Dec. 2023, hungarytoday.hu/minority-party-to-continue-in-the-serbian-government-after-the-elections/.

[4] Sinkovic, Norbert, and Akos Keller-Alant. « Orban-Linked NGO in Serbia Responsible for Distributing Postal Votes to Ethnic Hungarians. » Radio Free Europe/Radio Liberty, August 18, 2022. https://www.rferl.org/a/hungary-serbia-orban-fidesz-no-bid-contract-investigation/31994585.html

[5] « Economic Development Program in Vojvodina Further Strengthens Local Prosperity. » Hungary Today, 4 Oct. 2024, hungarytoday.hu/economic-development-program-in-vojvodina-further-strengthens-local-prosperity/.

[6] « Court Confirms Prison Sentence For Bosnian Serb Leader Dodik, Who Rejects Case. » Radio Free Europe/Radio Liberty, 1 Aug. 2025. https://www.rferl.org/a/court-confirms-prison-sentence-bosnian-serb-leader-dodik/33492110.html.

[7] Inotai, Edit. « Hungary Throws Diplomatic Weight Behind Bosnian Serbs During Dodik Visit. » Balkan Insight, 15 May 2024, https://balkaninsight.com/2024/05/15/hungary-throws-diplomatic-weight-behind-bosnian-serbs-during-dodik-visit/.

[8] Samardjiev, Aleksandar. « North Macedonia, a Controversial Loan. » Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa, 10 February 2025. https://www.balcanicaucaso.org/eng/Areas/North-Macedonia/North-Macedonia-a-controversial-loan-236064.

[9] Marusic, Sinisa Jakov. « North Macedonia Opposition Condemns Loan from Hungary. » Balkan Insight. 12 July 2024. https://balkaninsight.com/2024/07/12/north-macedonia-opposition-condemns-loan-from-hungary/.

[10] Le général László Sticz a commandé la mission EUFOR Althea entre janvier 2024 et janvier 2025, tandis que le général Ferenc Kajári, actuellement chef d’état-major adjoint des forces armées hongroises, a dirigé la mission KFOR de l’OTAN d’octobre 2021 à octobre 2022.

[11] Hetzmann, Mercédesz. « La Bosnie-Herzégovine demande officiellement le remplacement des Casques bleus hongrois dans le pays. » Daily News Hungary, 8 mars 2025. https://dailynewshungary.com/fr/bosnia-herzegovina-peacekeepers-change/.

[12] Stojanović, Marija . »Can the new document on defence cooperation between Serbia and Hungary be interpreted as a ‘military alliance’? » European Western Balkans, April 4, 2025. https://europeanwesternbalkans.com/2025/04/04/can-the-new-document-on-defence-cooperation-between-serbia-and-hungary-be-interpreted-as-a-military-alliance/.

[13] Brey, Thomas. « Western Balkans peace threatened by new military alliances? » Deutsche Welle, April 11, 2025. https://www.dw.com/en/western-balkans-peace-threatened-by-new-military-alliances/a-72179306.

[14] Szpala, Marta. « Anti-migration cooperation between Vienna, Budapest and Belgrade. » Centre for Eastern Studies (OSW), November 21, 2022. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2022-11-21/anti-migration-cooperation-between-vienna-budapest-and-belgrade.

[15] Karaj, Vladimir, Siviero,Tommi and Dragojlo, Sasa. « As Borders Tighten, Violence Rises on Migrant Route Through the Balkans. » Balkan Insight, November 20, 2024. https://balkaninsight.com/2024/11/20/as-borders-tighten-violence-rises-on-migrant-route-through-the-balkans/.

[16] Ármás, Julianna, and Viola, Contia. « The Western Balkans as a Hungarian Foreign Policy Priority. » Hungarian Institute of International Affairs, March 11, 2024. https://hiia.hu/en/the-western-balkans-as-a-hungarian-foreign-policy-priority/.

[17] Sejdiu, Mehdi. 2024. “Hungary and Kosovo, a Cautiously Active Relationship,” Foreign Policy Review, vol. 17, Hungarian Institute of International Affairs, pp. 76–100, 82–83. https://hiia.hu/en/foreign-policy-review-2024/

[18] Robert Lansing Institute. 2025. The Budapest Loophole: Viktor Orbán’s Corrupt Empire and Russia’s Backdoor into Europe. July 11, 2025. https://lansinginstitute.org/2025/07/11/the-budapest-loophole-viktor-orbans-corrupt-empire-and-russias-backdoor-into-europe/.

[19] Inotai, Edit. « Hungary Turns Itself into Hub for Russian Gas. » Balkan Insight, December 11, 2024. https://balkaninsight.com/2024/12/11/hungary-turns-itself-into-hub-for-russian-gas/.

[20] « Druzhba via Hungary – The impact of the construction of a new oil pipeline on Serbia’s energy security. » Belgrade Centre for Security Policy, May 5, 2023. https://bezbednost.org/en/publication/druzhba-via-hungary-the-impact-of-the-construction-of-a-new-oil-pipeline-on-serbia-s-energy-security/.

[21] En juin 2023, les entreprises publiques Srbijagas (Serbie) et MVM (Hongrie) ont signé un accord portant sur la création d’une coentreprise dédiée au commerce du gaz naturel, baptisée SERBHUNGAS.

Stojanovic, Milica, and Inotai, Edit. « Serbia and Hungary Set Up Joint Natural Gas Company. » Balkan Insight, June 20, 2023. https://balkaninsight.com/2023/06/20/serbia-and-hungary-set-up-joint-natural-gas-company/.

[22]

[23] L’effondrement du auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, qui a causé la mort de quatorze personnes, a déclenché un large mouvement de protestation réclamant la tenue d’élections législatives anticipées en Serbie. Cet accident est directement lié à ces travaux de rénovation ferroviaire.

[24] « Si nous voulons que la Hongrie puisse accéder à la mer, non seulement via Trieste, mais aussi par le Sud ou le Sud-Est, notre route passe par la Serbie jusqu’au Monténégro. » — Viktor Orbán, à l’issue de son entretien avec Milojko Spajić, Premier ministre du Monténégro, le 1er juillet 2025. https://miniszterelnok.hu/en/declaration-a-la-presse-de-viktor-orban-a-lissue-de-son-entretien-avec-milojko-spajic-premier-ministre-du-montenegro-2025-07-01/

[25] « L’adhésion de l’Ukraine à l’UE est dans l’impasse avec le blocage de Viktor Orban. » France 24, 18 Avril 2025. https://www.france24.com/fr/europe/20250418-union-europ%C3%A9enne-adh%C3%A9sion-ukraine-impasse-blocage-hongrie-viktor-orban.

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