Par Jérôme Fagelson– Janvier 2026
Jérôme Fagelson est expert et consultant en énergie et géopolitique, ayant occupé plusieurs postes dans le négoce d’énergie sur différents marchés européens notamment en Europe Centrale et de l’Est.
Depuis février 2022, l’Europe centrale et orientale (PECO) n’est plus seulement le théâtre d’un affrontement cinétique sur les marchés de l’Union européenne, elle est devenue le laboratoire d’une révolution infrastructurelle sans précédent. Longtemps perçue comme la « périphérie captive » des réseaux énergétiques hérités de l’ère soviétique, la région a opéré une mue stratégique qui redéfinit aujourd’hui l’équilibre de l’ensemble du Continent. De la Baltique à l’Adriatique, le paradigme de la dépendance subie a cédé la place à une volonté de souveraineté projetée, où l’énergie n’est plus uniquement une commodité, mais le vecteur principal d’un réalignement géopolitique profond. Cette note se propose d’analyser les mécanismes de ce grand découplage, entre rupture avec Moscou, renaissance de l’atome et émergence de nouveaux pivots régionaux.
L’érosion de l’hégémonie russe : du chantage à l’effacement
La fin de la mainmise russe sur le secteur énergétique est le résultat d’une double dynamique : l’accélération d’une transition déjà amorcée par les États baltes et la nécessité vitale pour les puissances régionales de désintoxiquer leurs infrastructures critiques des actifs moscovites.
Le déclin du gaz russe par pipeline et l’émancipation par le gaz naturel liquéfié (GNL)
Le basculement de la géographie gazière européenne constitue sans doute la rupture la plus manifeste de ces dernières décennies. Si l’invasion de l’Ukraine en 2022 a sonné le glas des flux Est-Ouest, c’est le modèle pionnier de la Lituanie, initié dès 2014 avec le terminal de Klaipėda, qui a servi de boussole aux PECO. En inversant la logique des flux GNL, la Pologne, la Croatie, la Grèce, la Turquie et même l’Allemagne ont transformé leurs façades maritimes en aspirateur à gaz. On est passé d’un marché régional à un marché mondial.
Cette mutation consacre l’échec de la stratégie russe des gazoducs de contournement : les projets Nord Stream 1 et 2, destinés à verrouiller l’axe germano-russe sous la Baltique, ne sont plus que des infrastructures fantômes, tandis que le transit historique via l’Ukraine est arrivé à expiration de son contrat le 31 décembre 2024. Seul rescapé de cette architecture continentale, le gazoduc TurkStream joue désormais un rôle ambigu, servant de dernier cordon ombilical pour une poignée de pays enclavés comme la Hongrie ou la Serbie, tout en faisant de la Turquie un hub de redistribution opportuniste mélangeant molécules russes et arrivages du monde entier via GNL.
L’Europe a ainsi vu fleurir, en un temps record, une constellation de terminaux méthaniers, définitifs ou flottants, permettant d’imposer une nouvelle pluralité de fournisseurs allant de la Norvège au Qatar, en passant par les États-Unis. Le danger serait maintenant de tomber dans l’autre outrance, dépendre du GNL américain. Du monopole à la concurrence parfaite. En décembre 2025, le vote du Parlement européen actant la sortie du gaz russe pour l’automne 2027 n’a fait que graver dans le marbre une réalité physique déjà bien ancrée : le GNL a brisé les tubes de Gazprom. Cette transformation est particulièrement visible en Pologne où l’activation du Baltic Pipe et l’extension de Świnoujście ou en République Tchèque avec ČEZ qui a réservé une partie des créneaux dans le terminal méthanier flottant de Eemshaven (le premier terminal à avoir vu le jour en Europe après le début de la guerre en Ukraine) ont permis un découplage total, tandis que plus au sud, le terminal croate de Krk et le hub grec d’Alexandroupolis dessinent désormais une dorsale d’approvisionnement libérée des impératifs du Kremlin. Le Conseil de l’Union Européenne a finalement entériné légalement cette approche, ce pivot déjà observé en partie sur le terrain le 26 janvier 2026 en adoptant officiellement le règlement fixant la fin définitive des importations d’énergies fossiles russes (gaz naturel et GNL) à l’horizon 2027. Ce sera un test grandeur nature pour cette nouvelle approche stratégique.
Le pétrole serbe : un pragmatisme transactionnel sous l’ombrelle hongroise
Cependant, le reflux de l’influence russe n’est pas uniforme et prend des formes parfois plus subtiles, à l’image du secteur pétrolier dans les Balkans. La Serbie, liée à Moscou par le biais de la compagnie NIS –Naftna industrija Srbije-, a dû manœuvrer avec une agilité singulière pour éviter la paralysie de son système de raffinage sous le poids des sanctions occidentales. Le rachat récent par le géant hongrois MOL (qui doit encore être validé par les autorités américaines et européennes à l’heure où nous écrivons) de la majorité des parts de NIS auprès de Gazprom marque un tournant majeur. L’acquisition pour 400 millions d’ euro en 2008, soit une bouchée de pain, s’accompagnait d’un volet politique avec un véto dans la question du Kosovo ¹ au conseil de sécurité de l’ ONU ainsi qu’ une politique de soft power comme le sponsoring du club de football de l’ Etoile Rouge de Belgrade. Ce mouvement, que l’on pourrait qualifier de « transactionnel », permet à Belgrade de placer ses actifs stratégiques à l’abri des pressions américaines tout en renforçant l’axe politique entre Aleksandar Vučić et Viktor Orbán. Pour Budapest, cette expansion est l’occasion de tisser sa toile énergétique dans les Balkans occidentaux, intégrant la Serbie dans sa propre sphère d’influence allant jusqu’à construire un nouvel oléoduc jusqu’à la frontière serbe pour 320 millions d’euros. Pour Moscou, la vente à MOL représente un repli ordonné : en cédant ses parts à un acteur européen réputé pour son pragmatisme vis-à-vis du pétrole russe, Gazprom s’assure que NIS restera, à terme, un débouché pour l’or noir de l’Oural, tout en externalisant le risque géopolitique à un allié circonstanciel. C’est le choix de la continuité.
La décarbonation comme vecteur de sécurité nationale
Loin d’être une simple réponse aux engagements climatiques de Paris ou de Bruxelles, la transition énergétique dans les PECO s’est muée en un impératif de sécurité nationale, où l’atome et les énergies renouvelables font office de bouclier contre la volatilité des marchés extérieurs.
L’atome : la renaissance d’un bouclier stratégique
Dans un contexte où l’indépendance est le maître-mot, le nucléaire s’est imposé comme l’unique alternative capable d’assurer une souveraineté de long terme. Pour des nations comme la Pologne, la République Tchèque ou la Roumanie, le choix du partenaire technologique est devenu le prolongement naturel des alliances militaires au sein de l’OTAN. En janvier 2026, le projet de Lubiatowo-Kopalino en Pologne symbolise cette nouvelle ère : en confiant son ingénierie au consortium américain Westinghouse-Bechtel tout en intégrant des technologies européennes pour les turbines comme la solution française d’Arabelle Solutions (filiale d’EDF), Varsovie dessine une autonomie stratégique hybride. On retrouve les mêmes acteurs en Slovaquie tandis que les Tchèques ont eux confié la construction de leurs nouvelles unités nucléaires de Dukovany aux Coréens de Korea Hydro & Nuclear Power (KHNP). Le projet Paks 2 en Hongrie offre lui des coopérations entre pays où la Serbie se verrait bien prendre une part dans la centrale en échange de droits de soutirage. Parallèlement, un effort pan-européen a été consenti pour briser la dépendance envers Rosatom pour la fourniture de combustible nucléaire grâce entre autres au français Framatome. Toujours dans les projets coopératifs, on peut mentionner Cernavoda 3&4 et son contrat d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction signé sous l’égide du Canada avec des participations italiennes, français et coréennes à confirmer. L’émergence des Petits Réacteurs Modulaires (PRM ou SMR en anglais) vient compléter ce tableau, avec une Roumanie pionnière et une République Tchèque où la prise de participation de ČEZ de 20% dans les projets de Rolls-Royce illustre une volonté d’occuper tous les segments de la chaîne de valeur nucléaire, au risque de poser certaines questions par rapport à l’avenir des nouveaux projets de centrales. En Slovaquie, le projet Phoenix vient lui chercher à convertir des centrales à charbon en PRM ajoutant un ancrage local.
L’essor des renouvelables : une autonomie décentralisée
En complément de la puissance de base nucléaire, la région connaît un boom sans précédent des énergies renouvelables. En 2025, la Hongrie a franchi le seuil critique de 8,5 GW de capacité installée. Ce déploiement massif crée une situation inédite : par temps clair, la production solaire surpasse désormais largement la demande moyenne (située autour de 7 GW en Hongrie), injectant un surplus d’énergie qui sature les réseaux locaux. L’installation de panneaux solaires est massive dans la région, la Roumanie qui compte près de 3 fois moins d’habitants que la France a installé seulement moitié moins de panneaux solaires que la France en 2025. Cependant, cette abondance expose une fragilité structurelle : l’étroitesse du « tube » électrique. Le véritable défi de 2026 ne réside plus dans la production, mais dans la gestion du décalage entre l’offre méridienne et les pics de demande. Pour éviter l’écrêtement massif de cette énergie gratuite, la région s’est lancée dans une course au stockage. C’est ainsi que la Grèce et la Hongrie imposent désormais le stockage couplé pour stabiliser leurs réseaux. Cette poussée des énergies renouvelables vient attaquer la rentabilité des centrales à charbon. En République tchèque le groupe énergétique Sev.en prévoit de fermer trois centrales (Chvaletice, Počerady et Kladno) d’ici mars 2027 en raison de leur faible rentabilité, tandis que l’objectif national est une sortie complète du charbon en 2033.
L’enjeu est désormais de transformer cette production intermittente en un flux résilient capable de circuler via des interconnexions transfrontalières modernisées. Cette mutation est vitale pour la compétitivité industrielle : en capturant les surplus solaires pour les restituer lors des pointes de consommation du soir, ces pays brisent le dernier levier de pression des prix de l’énergie.
Vers une nouvelle architecture : le flanc oriental fortifié
La réorganisation physique des flux et des capacités de production aboutit à la naissance d’une nouvelle architecture géopolitique européenne, où le flanc oriental n’est plus une terminaison, mais un pivot central.
L’avènement du corridor vertical et le hub des trois mers ²
L’évolution la plus structurante de la décennie réside dans l’effondrement du modèle de transit horizontal (Est-Ouest), héritage d’une dépendance soviétique devenue anachronique, au profit d’une architecture de flux verticale. Ce basculement ne représente pas seulement un changement de direction des molécules, mais une refonte totale de la sécurité continentale : l’Europe du Sud-Est, longtemps reléguée au rang de « cul-de-sac » énergétique, s’est muée en une artère stratégique capable d’irriguer le continent du Sud vers le Nord. La route transbalkanique, autrefois dédiée au transit du gaz russe vers la Turquie, a vu ses flux s’inverser pour acheminer le GNL américain ou gaz azéri vers le Nord. Le hub d’Alexandroupolis en Grèce est devenu le point névralgique de cette nouvelle circulation, facilitée par une coopération technique inédite entre les gestionnaires de réseaux régionaux. Cette intégration permet non seulement de sécuriser l’approvisionnement des Balkans, mais offre également à l’Ukraine une opportunité de stockage et de transit indispensable à sa propre résilience.
L’innovation n’est pas seulement physique, elle est contractuelle. Les gestionnaires de réseaux (TSO) ont introduit des produits de capacité groupés, comme la « Route 1 », qui permet aux traders de réserver un transit ferme de la Grèce jusqu’à l’Ukraine sous un tarif unique et compétitif. Ces « bundles » éliminent l’empilement complexe des tarifs nationaux et font de la route Transbalkanique — autrefois l’instrument de la domination de Gazprom — un vecteur de liquidité. Cette fluidité permet à l’Ukraine de transformer ses réservoirs massifs (plus de 30 Gm3) en un coffre-fort énergétique régional, stockant le surplus de GNL estival pour le restituer lors des pics de consommation hivernaux. 2026 est l’année de la transformation des frontières avec de nouvelles infrastructures comme la station de compression Rehden 2 qui permettra d’injecter en flux inversité vers l’Est (VIP Brandov). Plus au sud, le renforcement de la dorsale bulgare et roumaine permet de propulser le GNL débarqué à Alexandroupolis vers l’Ukraine, avec une capacité au point d’interconnexion Isaccea-Orlovka qui bondira de 85 GWh/j à plus de 206 GWh/j (environ 7,5 Gm3/an). Au Nord, les terminaux de la Baltique jouent un rôle symétrique, transformant la Pologne et la Lituanie en garants de la sécurité énergétique de l’hinterland européen.
Plus à l’ouest, l’Italie est devenu un couloir parallèle depuis l’installation de deux nouveaux terminaux méthaniers flottants à Piombino et à Revenne mais également avec de nouvelles capacités pour le gazoduc TAP acheminant du gaz azéri jusqu’à Melendugno dans les Pouilles. Ce surplus de gaz, 1,2 milliard de m3, soit l’équivalent de la consommation annuelle de la Slovénie, a permis à Socar (entreprise étatique gazière azéri) de signer des contrats d’approvisionnement à long terme pour fournir du gaz en Allemagne et en Autriche à partir de ce mois de janvier 2026. Nous à la création d’un ossature européenne énergétique doublée, diversifiant l’approvisionnement et réduisant les possibles pressions que ce soit en termes d’approvisionnement pour faire remonter du gaz vers des pays enclavés qu’en termes d’origine.
Ce réseau « vertical » ne se contente plus de transporter du gaz ; il sanctuarise une autonomie européenne où chaque molécule peut désormais circuler librement, de la mer vers les terres, au gré des opportunités de marché et non plus des diktats géopolitiques.
La Roumanie : nouvelle forteresse énergétique de la Mer Noire
Au cœur de ce dispositif, la Roumanie s’élève comme le futur pivot incontournable de la région. Le projet Neptun Deep en Mer Noire, dont les travaux ont été érigés en priorité nationale depuis 2023, devrait faire de Bucarest le premier producteur de gaz de l’Union européenne d’ici 2027. Ce gisement est bien plus qu’une ressource économique ; il est le socle sur lequel repose la sécurité de la Moldavie et le rééquilibrage des forces dans les Balkans. En devenant un exportateur net, la Roumanie consolide le flanc oriental et offre à l’UE une alternative crédible et stable face aux incertitudes persistantes sur les marchés mondiaux tout en offrant une source énergétique qui puisse produire une électricité de base mais également s’adapter à la production renouvelable.
Ce renforcement de la situation énergétique roumaine achève de transformer la région en un bloc cohérent, capable de peser sur les décisions communautaires et de résister aux tentatives de déstabilisation extérieures.
La mutation énergétique de l’Europe centrale et orientale depuis 2022 constitue un basculement historique dont nous commençons à peine à mesurer l’ampleur. En brisant la mainmise russe, en misant sur un nucléaire de nouvelle génération et en inversant la logique de ses flux, la région a cessé d’être une zone tampon vulnérable pour devenir le nouveau bastion de la souveraineté énergétique européenne. L’émergence de l’Initiative des Trois Mers comme bloc infrastructurel cohérent redessine les équilibres de pouvoir au sein de l’Union. Si les défis restent nombreux, notamment en matière de stockage et de coût de l’énergie, le flanc oriental dispose désormais des leviers nécessaires pour assurer son avenir, prouvant que la géopolitique de l’énergie est, plus que jamais, le socle de la puissance au XXIe siècle.
¹ La Serbie refuse de reconnaître l’indépendance du Kosovo au nom de son intégrité territoriale constitutionnelle et de l’importance historique et religieuse de cette région, considérée comme le berceau de la nation serbe
² L’Initiative des Trois Mers est une plateforme de coopération regroupant treize États membres de l’Union européenne situés entre les mers Baltique, Adriatique et Noire, visant à renforcer leur intégration et leur sécurité par le développement d’infrastructures communes dans les secteurs de l’énergie, des transports et du numérique.
Version anglaise / English version : https://eurocreative.fr/the-great-pivot-reconfiguring-energy-power-relations-in-central-and-eastern-europe/

Président fondateur d’Euro Créative, spécialiste Europe centrale



