Comprendre la crise énergétique en Moldavie et en Transnistrie

Cet article a été écrit par Clémence Arnould, rédactrice pour Euro Créative.

La société russe Gazprom a annoncé, le 28 décembre 2024, qu’à partir du 1er janvier 2025, elle cesserait d’approvisionner la Moldavie en gaz, celui-ci étant directement envoyé vers la Transnistrie. La raison invoquée n’est pas le non-renouvellement de l’accord de transit entre la Russie et l’Ukraine, mais une dette contractée par la Moldavie. Cette dette, que la Moldavie conteste, est à l’origine d’une crise énergétique voire humanitaire en Moldavie, et dans le territoire séparatiste pro-russe de Transnistrie.

Fin de l’approvisionnement de la Moldavie et de la Transnistrie en gaz russe

Cette crise énergétique résulte de la dépendance de la Moldavie et de la Transnistrie au gaz russe, ainsi que de l’interdépendance énergétique des deux rives du Dniestr. Cette situation est d’autant plus complexe que les deux territoires s’opposent sur le statut de la Transnistrie : la Transnistrie a autoproclamé son indépendance en 1990 mais reste, selon le droit moldave et le droit international, un territoire de la République de Moldavie. En outre, les deux territoires sont dirigés par des autorités politiquement rivales : la Moldavie par un gouvernement pro-européen, et la Transnistrie par un gouvernement pro-russe.

Depuis décembre 2022, la Moldavie reçoit du gaz de deux sources : d’une part, la Russie, dans le cadre du contrat de fourniture signé en novembre 2022 entre Gazprom et Moldovagaz ; d’autre part, l’Union européenne (UE), via l’entreprise publique moldave Energocom. Depuis mars 2023, l’intégralité du gaz fourni par Gazprom est acheminée vers la Transnistrie, où il est utilisé pour produire de l’électricité dans la centrale thermoélectrique de Kuchurgan[1]. Une partie de cette électricité couvre les besoins domestiques de la Transnistrie, et l’autre est envoyée vers la Moldavie. Le gaz fourni par l’UE est quant à lui entièrement destiné à la rive droite du Dniestr. Par conséquent, la Transnistrie reste entièrement dépendante de l’approvisionnement en gaz russe, tandis que la Moldavie y est largement dépendante : elle reçoit du gaz et de l’électricité de l’UE, mais 75 % de ses besoins en électricité sont toujours assurés par la centrale de Kuchurgan, qui fonctionne à partir de gaz russe.

La cessation des importations de gaz russe en Moldavie, et par conséquent en Transnistrie, n’est pas due au non-renouvellement de l’accord de transit russo-ukrainien. Gazprom et Moldovagaz[2] restent liées par un contrat en vigueur jusqu’au 1er octobre 2026. L’approvisionnement en gaz de la Moldavie aurait d’ailleurs pu être assuré par d’autres voies. Dès septembre 2024, face à l’incertitude entourant la poursuite du transit via l’Ukraine, les autorités moldaves ont adressé une demande à Gazprom pour utiliser d’autres voies d’acheminement, notamment le gazoduc transbalkanique reliant la Bulgarie et la Roumanie.

La cessation de l’approvisionnement est liée à la dette que Gazprom accuse la Moldavie d’avoir contracté. À la fin de l’année 2021, l’entreprise russe affirme que cette dette s’élève à 709 millions de dollars, comprenant 433 millions de dollars de créances principales, auxquels s’ajoutent les frais de retard de paiement. Le 6 septembre 2023, le ministre moldave de l’Énergie, Victor Parlicov, a déclaré qu’un audit international[3], réalisé par la société norvégienne Wikborg Rein Advokatfirma et la société britannique Forensic Risk Alliance, avait révélé que Moldovagaz ne devait que 8,6 millions de dollars à Gazprom. Victor Parlicov affirme que le gouvernement « n’a pas l’intention de payer des dettes inexistantes ». En réaction, la société russe a annoncé, dans un communiqué du 28 décembre 2024, qu’à partir du 1er janvier 2025, elle mettrait fin aux livraisons de gaz à la Moldavie, invoquant « des violations contractuelles de la part des autorités moldaves et leur refus de régler la dette liée à l’approvisionnement ».

Des « conséquences irrémédiables » infligées à l’entité séparatiste pro-russe

La fin des approvisionnements en gaz russe a un impact moindre pour la Moldavie, qui parvient à couvrir ses besoins grâce à des importations européennes. Par ailleurs, le Parlement moldave a déclaré un état d’urgence de 60 jours à partir du 16 décembre 2024, prévoyant des mesures drastiques pour économiser de l’énergie. Ces mesures d’urgence témoignent d’une certaine impréparation du gouvernement moldave, qui risque de lui être reprochée. Ce n’est en effet pas la première fois que Moscou utilise l’énergie comme levier de pression : déjà fin 2022, Gazprom avait brutalement réduit de 30 % ses livraisons de gaz à la Moldavie, provoquant une forte inflation des prix de l’énergie. Le gouvernement moldave aurait pu tirer des enseignements de cette expérience pour mieux anticiper le risque d’une nouvelle crise, notamment en achetant du gaz à un prix moindre durant l’été pour constituer des réserves.

Les conséquences sont néanmoins bien plus graves pour la Transnistrie. Tiraspol dépend entièrement des livraisons russes pour le chauffage, l’industrie et l’électricité. Au 1er janvier 2025, le président de la Transnistrie, Vadim Krasnoselsky, a déclaré que la région disposait de réserves de gaz suffisantes pour seulement dix jours d’utilisation limitée dans le nord et environ le double dans le sud. Le 2 janvier, le ministre du développement économique de la région, Sergueï Obolonik, a qualifié la situation de « crise grave » aux « conséquences irréversibles », et a déclaré que « toutes les entreprises industrielles sont inactives, à l’exception de celles qui se livrent à la production alimentaire »[4]. Cette crise énergétique s’est finalement transformé en crise humanitaire : le président de la Transnistrie a rapidement signalé que 15 000 immeubles étaient privés de chauffage et d’eau chaude, et que 72 000 foyers n’avaient plus accès au gaz[5]. Vadim Krasnoselsky a, à postériori, fait état de conséquences importantes sur l’économie de la région : le volume de production au début de 2025 a diminué de 56% par rapport à la même période en 2024 ; tandis que les exportations (hors ressources énergétiques) en janvier 2025 ont diminué de 60% par rapport à janvier 2024[6].

La stratégie coutumière du « chantage énergétique » russe

Si la dette est officiellement invoquée pour justifier l’arrêt des exportations de gaz vers la Moldavie, cette décision s’inscrit en réalité dans une stratégie d’instrumentalisation des ressources énergétiques par la Russie. La déstabilisation économique, provoquée par la cessation des livraisons de gaz, vise à « créer la panique et le chaos », selon les mots du Premier ministre Dorin Recean, ainsi qu’à affaiblir la popularité du gouvernement pro-européen et de la Présidente Maia Sandu. L’objectif de Moscou est d’attiser le mécontentement contre le pouvoir en place afin de favoriser les partis pro-russes et leur donner une chance d’obtenir une majorité lors des élections législatives de 2025. Cela permettrait à Moscou de replacer Chișinău sous son joug, alors que son projet européen se concrétise :  en novembre 2024, le « oui » l’a emporté lors du référendum sur l’adhésion de la Moldavie à l’UE, et Maia Sandu a obtenu une majorité au second tour de la présidentielle face au candidat pro-russe Alexander Stoianoglo. Toutefois, ce rapprochement avec l’UE reste fragile ; ces deux votes ayant été remportés de justesse.

L’approvisionnement en gaz de la Transnistrie a également été interrompu, alors même que cette enclave est dirigée par une administration pro-russe. A première vue, ce territoire d’environ 367 000 habitants ne serait qu’un dommage collatéral du conflit énergétique entre la Russie et la Moldavie. Toutefois, cette coupure répondrait aussi à des motivations politiques. Cette hypothèse semble la plus plausible, compte tenu du refroidissement des relations entre la Russie et la Transnistrie depuis le début de la guerre en Ukraine. Cette déstabilisation pourrait résulter de la volonté de raviver l’opposition de la Transnistrie à la Moldavie, en la rendant responsable de l’arrêt des importations. Moscou chercherait également à rappeler à l’ordre le directeur de la puissante holding transnistrienne Sheriff, Victor Gouchan, ainsi que le président de la Transnistrie, Vadim Krasnosselski. Depuis le début de la guerre en Ukraine, tous deux auraient pris leurs distances avec Moscou et adopté une posture jugée trop conciliante envers Chișinău et Bruxelles. Cette stratégie des deux hommes viserait à éviter de figurer sur les listes de sanctions européennes : 80 % des exportations transnistriennes sont destinées aux pays de l’UE, et une grande partie des biens de Victor Gouchan est enregistrée en Allemagne et en Ukraine. La Russie chercherait ainsi à leur rappeler que la Transnistrie reste entièrement dépendante du Kremlin.

Entre illusions et prémices d’un rapprochement avec l’UE

Face à des risques humanitaires sérieux, la Moldavie a proposé à la Transnistrie de lui fournir du gaz depuis le marché européen. Cependant, le 10 janvier, le Conseil suprême de Transnistrie a rejeté cette offre, préférant prolonger l’état d’urgence économique jusqu’au 8 février dans l’espoir d’une reprise des exportations russes. Mais face à la persistance de la crise, Vadim Krasnosselski a finalement déclaré, le 18 janvier, que « la Transnistrie [était] prête à acheter du gaz naturel via Moldovagaz »[7]. Le 1er février, la Moldavie a ainsi livré du gaz européen à la Transnistrie, grâce à une subvention de 20 millions d’euros allouée par l’UE. Vadim Krasnosselski a remercié la Commission européenne pour « [sa] coopération et [son] efficacité », marquant le premier rapprochement entre Tiraspol et Bruxelles depuis plus de trente ans[8]. Dans le cadre d’une stratégie globale d’indépendance et de résilience énergétiques pour la Moldavie[9], adoptée le 4 février, Bruxelles a proposé une enveloppe financière de 250 millions d’euros pour la Moldavie, et de 60 millions pour la Transnistrie. L’enveloppe destinée à la Transnistrie est conditionnée à « des mesures pour lutter contre les atteintes aux libertés fondamentales et aux droits de l’Homme dans la région de Transnistrie, et excluant les activités à forte intensité énergétique ».

Mais ce premier rapprochement ne fut qu’une illusion puisque le 10 février, Vadim Krasnoselsky a annoncé que la fourniture de gaz à la Transnistrie serait assurée, à partir du 14 février, par une société hongroise MET Gas and Energy Marketing[10], grâce au soutien financier de la Russie[11]. Il précise que la Transnistrie abandonne définitivement toute prétention à l’enveloppe européenne de 60 millions d’euros. Celle-ci a donc fait le choix d’un approvisionnement quasi-indépendant de la Moldavie, dont les autorités n’assurent que le transit à travers le pays. En échange d’assurer le transit, le gouvernement moldave a néanmoins imposé à Tiraspol une série de conditions visant à améliorer les relations entre les deux rives du Dniestr. Si la télévision publique moldave a bien été rétablie le 4 février[12], les autres conditions ne sont que partiellement appliquées par Tiraspol : d’une part, seuls deux prisonniers politiques moldaves illégalement condamnés ont été libérés[13], alors que les autorités moldaves estiment leur nombre à 2 000 (toutes nationalités confondues) ; d’autre part, Tiraspol a accepté le démantèlement des onze derniers points de contrôle établis en 2022, tout en précisant qu’ils pourraient être rétablis[14].

Si le rapprochement de la Transnistrie avec la Moldavie et l’UE n’a été qu’un vague mirage apparu au cours de cette crise, le rapprochement énergétique qu’elle a provoqué entre la Moldavie et l’UE est bien réel. La stratégie pour l’indépendance énergétique de la Moldavie passe en effet par une séparation définitive de l’approvisionnement en énergie russe, pour l’intégrer pleinement au marché européen de l’énergie.

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[1] Cette centrale est officiellement nommée « Молдавская государственная районная электростанция » (МГРЭС), signifiant en français à « Centrale électrique du district de l’État moldave » (MGRES)

[2] La compagnie est détenue à 50% par Gazprom, 35,33% par la Moldavie, 13,44% par la Transnistrie, et 1,23% par des actionnaires divers.

[3] În urma auditului extern, Republica Moldova nu acceptă datoriile istorice ale MoldovaGaz [Communiqué de presse]. (2023, 6 septembre). Ministère de l’Energie de la République de Moldavie. https://energie.gov.md/ro/content/urma-auditului-extern-republica-moldova-nu-accepta-datoriile-istorice-ale-moldovagaz

[4] Сергей Оболоник: Все промышленные предприятия Приднестровья остановились. (2025, 2 janvier). новости Приднестровья. https://novostipmr.com/ru/news/25-01-02/sergey-obolonik-vse-promyshlennye-predpriyatiya-pridnestrovya

[5] Президент Вадим Красносельский рассказал о текущей ситуации в ПМР и действии антикризисных мер. (2025, 3 janvier). новости Приднестровья. https://novostipmr.com/ru/news/25-01-03/prezident-vadim-krasnoselskiy-rasskazal-o-tekushchey-situacii-v

[6] Krasnoselsky, V. (2025, 21 février). Telegram. https://t.me/VadimKrasnoselsky/550

[7] Krasnoselsky, V. (2025, 18 janvier). Telegram. https://t.me/VadimKrasnoselsky/550

[8] Krasnoselsky, V. (2025, 1er février). Telegram. https://t.me/VadimKrasnoselsky/550

[9] La Commission européenne et la Moldavie conviennent d’une stratégie globale d’indépendance et de résilience énergétiques qui s’étalera sur deux ans ainsi que d’un soutien immédiat au règlement des factures énergétiques [Communiqué de presse]. (2025, 4 février). Commission européenne. https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/ip_25_403

[10] La Hongrie continue d’importer du gaz russe via le gazoduc Turkish Stream. Une partie de ce gaz sera donc sans doute racheté par la société JNX General Trading L.L.C enregistrée à Dubaï, grâce à des prêts d’argent russes, créant une route d’approvisionnement alternative au transit par l’Ukraine.

[11] Krasnoselsky, V. (2025, 4 février). Telegram. https://t.me/VadimKrasnoselsky/550

[12] Conovali, M. (2025, 5 février). Televiziunea publică Moldova 1 – difuzată și în Transnistria : reacția guvernului și precizările directorului TRM. newsmaker.md. https://newsmaker.md/ro/televiziunea-publica-moldova-1-difuzata-si-in-transnistria-reactia-guvernului-si-precizarile-directorului-trm

[13] Coptu, N. (2025, 18 février). Încă doi deținuți, eliberați din Transnistria la solicitarea Chișinăului. Unul dintre ei fusese condamnat pentru terorism. Radio Europa. https://moldova.europalibera.org/a/inca-doi-detinuti-eliberati-din-transnistria-la-solicitarea-chisinaului-unul-dintre-ei-fusese-condamnat-pentru-terorism/33319378.html

[14] Городецкая, В. (2025, 17 février). Приднестровье демонтировало КПП на границе с Молдавией. Взгляд. https://vz.ru/news/2025/2/17/1315420.html

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Cet article a été écrit par Lilian Lallemand, contributeur chez Euro Créative. Les propos dans l’article ci-dessous n’engagent que l’auteur de cet article.   …