Cet article a été écrit par Marc-Emmanuel Gallon, stagiaire chez Euro Créative.
Le 1er juin 2024, Karol Nawrocki, le candidat soutenu par le parti conservateur Droit et Justice (PiS) a remporté l’élection présidentielle polonaise avec 50,89 % des voix face au candidat libéral Rafał Trzaskowski, le maire de Varsovie soutenu par le chef du gouvernement polonais Donald Tusk, et son parti Plateforme civique (PO). Nawrocki succédera le 6 août prochain à l’actuel président Andrzej Duda, lui aussi proche du PiS.
La cohabitation s’annonce particulièrement tendue, Nawrocki n’hésitant pas à qualifier Tusk de “pire Premier ministre” de l’histoire polonaise récente[1]. Derrière un agenda d’opposition, Nawrocki prépare le terrain pour les prochaines élections législatives jouant un rôle important de critique sur les actions du gouvernement Tusk. De nombreuses interrogations émergent aussi sur les conséquences de cette élection en termes de politique étrangère. Nawrocki et Tusk choisiront-ils l’affrontement ou la cohésion ? Cela est particulièrement important pour la France qui vient de signer avec la Pologne l’historique Traité de Nancy. Ainsi, comment la France doit-elle envisager sa relation avec la Pologne dans ce contexte politique ?
- Le rôle du président polonais, entre contre-pouvoir et représentation
Dans le système semi-présidentiel polonais, le Premier ministre, en la personne de Donald Tusk, occupe le rôle clé du pouvoir exécutif. Cependant, le président polonais exerce un rôle important de contre-pouvoir, qui peut entrer en conflit avec l’agenda du Premier ministre. Comme son prédécesseur, Karol Nawrocki pourra utiliser le droit de veto que possède le président pour freiner ou bloquer l’agenda de Tusk. Ce droit de veto peut-être théoriquement contourné par le parlement avec un soutien de trois-cinquième des voix, soit 276 sièges, mais le gouvernement actuel n’en compte que 243.
Jusqu’à présent, l’utilisation du veto présidentiel par Duda a empêché Tusk de réaliser certaines de ses réformes clés, sur l’avortement ou la justice par exemple. La présidence de Nawrocki annonce un recours encore plus fréquent au droit de veto présidentiel, avec comme objectif de forcer le gouvernement à une forme d’immobilisme, ce qui impactera vraisemblablement la popularité des partis de coalition auprès de leur base électorale[2]. En bloquant l’agenda du gouvernement, Nawrocki espère déstabiliser la coalition au pouvoir, voire même forcer Tusk à organiser de nouvelles élections pour débloquer le processus législatif. Dans le même temps, l’utilisation de ce veto, sur l’avortement notamment, met en avant l’agenda politique ultraconservateur du PiS.
L’utilisation du veto présidentiel pour s’opposer à certaines promesses de campagne de Tusk risque aussi de déstabiliser la crédibilité de la Pologne comme pays moteur au sein de l’UE. Par exemple, Donald Tusk avait obtenu un dégel des fonds européens pour la Pologne avec une promesse de réforme du système judiciaire polonais hérité du PiS. Un échec de Tusk sur ce sujet risquerait de complexifier ses relations avec Bruxelles, qui devra choisir entre la crédibilité de son attachement à l’État de droit et le soutien à un gouvernement pro-européen[3].
Le président polonais occupe aussi le rôle de représentant à l’international de la Pologne, ainsi que celui de chef des armées. Il est ainsi responsable de signer les traités internationaux, une compétence que Nawrocki compte bien utiliser pour bloquer une potentielle adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ou à l’UE à laquelle il s’oppose[4]. Son rôle de chef des armées pourrait aussi permettre à Nawrocki d’influencer l’appareil militaire polonais, avec des choix plus atlantistes par exemple.
Le rôle du président comme représentant de l’État a aussi été source de tensions par le passé entre Premier ministre et président, lorsque en 2008 Donald Tusk et Lech Kaczynski se rendaient tous les deux à Bruxelles pour représenter la Pologne à un sommet européen[5]. Peut-on imaginer une crise similaire en 2025 ? Réponse dans quelques semaines, mais en cas de politisation des affaires de politique étrangère entre le Président et le Premier ministre, la Pologne pourrait souffrir de cacophonie sur le plan international et européen. Cette dissonance pourrait aussi être renforcée par le rôle du président polonais dans la nomination ou le rappel des ambassadeurs. Nawrocki a ainsi déjà annoncé qu’il ne signerait pas la nomination des ambassadeurs polonais aux Etats-Unis et en Italie choisis par le ministre des Affaires étrangères de Tusk[6]. On peut noter par ailleurs que les deux pays ont des gouvernements avec un certain degré de convergence idéologique avec le PiS.
Quoi qu’il en soit, les prérogatives présidentielles permettront à Nawrocki d’incarner un contre-pouvoir proactif et perturbateur face à la politique de Tusk. Son but est de le déstabiliser sur la scène politique domestique, au risque de diminuer l’efficacité de la politique étrangère polonaise.
- Le renouveau des relations franco-polonaise sous l’impulsion de Donald Tusk
Alors que la relation entre Paris et Varsovie s’était nettement dégradée dans les années 2010 sous le gouvernement PiS, le retour au pouvoir de Donald Tusk et d’une coalition d’orientation libérale et pro-européenne a donné une nouvelle impulsion aux relations franco-polonaises. La signature du traité pour une coopération et une amitié renforcée entre la France et la Pologne à Nancy, ville symbolique, a marqué un nouveau chapitre de la coopération bilatérale avec Varsovie. Ce traité présente notamment une forme de conciliation des visions françaises et polonaises en matière de défense. Il souligne le rôle clé de l’OTAN dans la défense européenne et la nécessité d’une coopération renforcée avec l’UE, tout en appelant à une plus grande responsabilité et à plus d’investissements européens en matière de défense[7]. Le traité de Nancy marque aussi une étape majeure dans les relations entre Paris et Varsovie avec une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression. Il place donc la Pologne au même niveau que d’autres partenaires européens de la France, tels que l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne – au rang de « partenaire premium » selon les mots de l’Ambassadeur de France en Pologne.
Ainsi, la France considère Varsovie comme un partenaire clé, surtout dans le contexte de la guerre en Ukraine, où la Pologne joue un rôle crucial dans la défense du flanc est de l’UE et de l’OTAN, et dont le réarmement pourrait offrir des opportunités importantes pour la base industrielle et technologique de défense française. La Pologne est aussi un partenaire économique clé, notamment dans le secteur de l’énergie nucléaire. En effet, alors que la Pologne envisage le développement du nucléaire civil, la France aimerait promouvoir son expertise dans le domaine, et le traité de Nancy mentionne d’ailleurs que Paris et Varsovie s’engagent à “promouvoir activement les avantages de l’énergie nucléaire”[8]. À la suite de la signature d’un premier contrat historique avec le géant américain Westinghouse, beaucoup espèrent qu’un second contrat pourrait être conclu avec EDF. Plus récemment un deal historique a été annoncé au Salon du Bourget avec la signature d’un contrat de 2,9 milliards d’euros entre la compagnie aérienne LOT et le constructeur Airbus pour l’acquisition de 40 appareil A220 (avec 44 autres exemplaires en option).
La coopération franco-polonaise s’est aussi développée sous le gouvernement Tusk avec d’autres partenaires européens, en particulier avec l’Allemagne au sein du Triangle de Weimar (France-Allemagne-Pologne). Son agenda pour une “Union forte et géopolitique” s’articule autour de trois axes : le renforcement de la sécurité et de la défense européenne, une cohérence accrue de l’action extérieure de l’UE, et un développement du rayonnement de l’Europe dans le monde, notamment sur les enjeux globaux (en particulier climatiques)[9]. Depuis les Années 90, le format de Weimar a été vu depuis Varsovie comme une opportunité de crédibiliser l’ancrage et le rôle de la Pologne au sein du projet européen, notamment à travers le développement des relations avec le « couple » franco-allemand. Depuis son retour au pouvoir Tusk a fait de ce format une priorité, notamment car cela permet un réengagement parallèle avec les deux pays sans passer par des relations bilatérales directes.
- Quel sera l’impact de Nawrocki sur ces dynamiques ?
Sur les questions de défense, la France et la Pologne devraient rester alignées, partageant un objectif commun de défaite stratégique de la Russie en Ukraine. La Pologne devrait poursuivre sa politique de renforcement de ses capacités militaires et de soutenir le développement des capacités de ses alliés européens au sein de l’OTAN. Cependant, en raison de sa proximité avec l’administration Trump, Nawrocki pourrait favoriser un alignement plus étroit avec Washington, au détriment de Bruxelles. On peut alors se poser une question, dont la réponse reste à déterminer : Trump pourrait-il utiliser Nawrocki pour diviser les Européens, ou au contraire Nawrocki pourrait-il permettre de maintenir un intérêt américain pour le conflit ukrainien ?
Concernant l’Ukraine, Nawrocki devrait adopter un discours plus sévère que son prédécesseur. Il perçoit Kyiv comme un potentiel concurrent économique, en particulier sur les questions agricoles, qui sont cruciales en Pologne. La critique de l’Ukraine s’articule aussi autour d’un conflit mémoriel sur la reconnaissance du massacre des Polonais de Volhynie lors de la Seconde guerre mondiale. Nawrocki a également exprimé une critique de l’ingratitude supposée de l’Ukraine et de Zelensky envers le soutien occidental[10]. Ainsi, cette posture plus transactionnelle augmente le risque de fragilisation d’un front commun et d’un discours unifié sur l’avenir européen et atlantiste de Kyiv, deux objectifs présentés comme clés par Paris.
En ce qui concerne les relations bilatérales franco-polonaises, il y a peu de raisons à s’attendre à des désaccords majeurs sur la politique de défense ou sur des sujets comme le nucléaire, qui devraient bénéficier d’un soutien bipartisan en Pologne. Sur le Traité de Nancy, Nawrocki et le PiS semblent plutôt en faveur de cette signature et du développement de liens entre la France et la Pologne. Seule critique, Nawrocki a récemment dénoncé que le traité de Nancy appelait à une coopération franco-polonaise au sein de l’UE sur les questions écologiques, ainsi qu’à une coopération bilatérale pour atteindre les objectifs européens en la matière. Il y voit notamment une façon dissimulée pour Tusk d’imposer le Green Deal européen[11], que Nawrocki rejette fermement. Par conséquent, on peut prévoir un coup d’arrêt majeur sur une coopération entre Paris et Varsovie dans le domaine de la transition écologique. Un problème à relativiser puisqu’en France les efforts à propos du Green Deal sont désormais plus déclaratoires qu’opérationnels.
Pour ce qui est des relations franco-polonaises dans le cadre du Triangle de Weimar, Nawrocki a soutenu pendant sa campagne un agenda nationaliste avec une rhétorique anti-allemande, ce qui pourrait dégrader les relations entre Berlin et Varsovie. Un point de tension notable est la demande de réparations pour la Seconde Guerre mondiale adressée à l’Allemagne. Cette dynamique pourrait introduire des complications supplémentaires pour la France, qui cherche à maintenir une coopération étroite avec ses partenaires européens. La France devra donc rester agile et jouer sur plusieurs formats concernant le développement des relations franco-polonaises.
Enfin puisqu’en Pologne, le Premier ministre reste le véritable chef de l’exécutif, il est important de s’interroger sur l’influence que Nawrocki pourrait exercer sur la politique de Tusk. Elle pourrait se manifester de deux manières. Soit Tusk pourrait chercher à se démarquer en mettant en avant son côté européen et sa proximité avec Berlin ou Paris, montrant ainsi que cette orientation est avantageuse pour la Pologne[12]. Soit il pourrait durcir sa position sur l’Allemagne et sur des questions comme le Green Deal ou la politique migratoire[13] pour tenter de convaincre une partie de l’électorat plus à droite. Cette dualité risque de créer une certaine instabilité dans la politique intérieure polonaise, avec des répercussions sur les relations internationales de la Pologne. Finalement, comme la France depuis 2024, il semblerait que la Pologne soit accaparée par des questions domestiques qui pourraient perturber sa capacité à jouer un rôle plus important en politique étrangère, et notamment à propos de la sécurité du flanc oriental.
En conclusion, la présidence de Nawrocki introduit un risque de polarisation des affaires étrangères, qui étaient auparavant un sujet plutôt bipartisan en Pologne. Avec son droit de veto, Nawrocki pourrait forcer le gouvernement Tusk à un immobilisme, ce qui risquerait de le fragiliser durablement, et pourrait offrir au PiS un retour aux commandes de l’État en 2027. Pour la France, les principales perturbations dans la relation bilatérale résident dans la déstabilisation de Tusk et dans l’incapacité de la Pologne à jouer un rôle actif à Bruxelles ces deux prochaines années. La France doit tenter autant que possible de rester pragmatique dans le développement de ses relations avec la Pologne. Cela permettra d’inscrire le Traité de Nancy dans la durée et de s’assurer que la coopération stratégique, capitale pour Paris et Varsovie mais aussi pour l’ensemble de l’Europe en termes sécuritaires, s’inscrive dans le temps long. Enfin, le résultat des élections en Pologne et en France en 2027 pourrait bien créer de nouveaux conflits ou de nouvelles sources de rapprochement entre les deux pays, une donnée qui reste encore inconnue à l’heure actuelle.
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[1] Tvn24. (2025, 13 juin) « Nawrocki o Tym, Co Zrobi, a Czego Nie. Tusk: To Nie Jest Dobry Pomysł Na Początek ». https://tvn24.pl/polska/karol-nawrocki-krytykuje-donalda-tuska-ale-usiadzie-do-stolu-premier-odpowiada-st8509175.
[2] Jazowska, Marta Prochwicz. (2025, 10 juin) « Two-Year Timer: How Europeans Can Support Tusk against Poland’s Right Wing ». ECFR. https://ecfr.eu/article/two-year-timer-how-europeans-can-support-tusk-against-polands-right-wing/.
[3] Ruy, Donatienne. (2025, 6 mars) « The Implications of Poland’s Presidential Election ». CSIS. https://www.csis.org/analysis/implications-polands-presidential-election.
[4] PolsatNews.pl (2025, 8 janvier) « Karol Nawrocki złożył deklarację ws. Ukrainy w NATO. Wspomniał o “rozliczeniach”». https://www.polsatnews.pl/wiadomosc/2025-01-08/karol-nawrocki-w-gosciu-wydarzen/.
[5] Hebel, Christina. (2008, 15 octobre) « Two Leaders Head to EU Summit: Poland’s Power Struggle Reaches Brussels ». Der Spiegel. https://www.spiegel.de/international/europe/two-leaders-head-to-eu-summit-poland-s-power-struggle-reaches-brussels-a-584259.html.
[6] Kondzińska, Agata. (2025, 13 juin) « Nawrocki Zapowiada, Jak Będzie Współpracować z Rządem. “Mam Najświeższy Mandat Społeczny” ». wyborcza.pl. https://wyborcza.pl/7,75398,32022528,nawrocki-zapowiada-jak-bedzie-wspolpracowac-z-rzadem-mam.html.
[7] elysee.fr. (2025, 9 mai) « Traité pour une coopération et une amitié renforcées entre la République de Pologne et la République française ». https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/05/09/traite-pour-une-cooperation-et-une-amitie-renforcees-entre-la-republique-de-pologne-et-la-republique-francaise.
[8] Ibid.
[9] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « Le triangle de Weimar ». France Diplomatie. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/allemagne/le-triangle-de-weimar/.
[10] Krzysztoszek, Aleksandra. (2025, 5 mars) « Pologne : le candidat du PiS à l’élection présidentielle fait volte-face et appelle à rompre avec la Russie – Euractiv FR ». https://www.euractiv.fr/section/politics/news/pologne-le-candidat-du-pis-a-lelection-presidentielle-fait-volte-face-et-appelle-a-rompre-avec-la-russie/.
[11] Istel, Michael. (2025, 26 mai) « Spór o Traktat Polsko-Francuski. Co w Nim Jest o Zielonym Ładzie ». tvn24. https://konkret24.tvn24.pl/polityka/spor-o-traktat-polsko-francuski-co-w-nim-jest-o-zielonym-ladzie-st8479550.
[12] Rycicka, Agnieszka. « Sikorski i Wadephul. „Polacy i Niemcy to Przyjaciele” ». DW. https://www.dw.com/pl/sikorski-i-wadephul-w-berlinie-polacy-i-niemcy-to-przyjaciele/video-72792489.
[13] Notes from Poland. (2025, 12 juin) « Poland “Very Likely” to Introduce Border Controls with Germany in Response to Migrant Returns ». https://notesfrompoland.com/2025/06/12/poland-very-likely-to-introduce-border-controls-with-germany-in-response-to-migrant-returns/.

Directeur général d’Euro Créative, analyste Défense/Sécurité



