Cet article a été écrit par Miléana Vaillard, stagiaire chez Euro Créative.
« Pour la première fois depuis dix ans, il existe une perspective réaliste de mener un ou plusieurs pays jusqu’à la ligne d’arrivée des négociations d’ici la fin de ce mandat. »[1] Avec ces mots, la Commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, fixe l’horizon 2029 comme objectif crédible pour l’entrée de nouveaux États membres dans l’Union. Dans ce contexte, l’Albanie se démarque par une avancée rapide : ouverture des négociations en 2022, lancement des conférences intergouvernementales pour de nouveaux clusters en 2024, et alignement géopolitique avec l’Union européenne, notamment face à la Russie.
Cette dynamique d’adhésion s’appuie sur un soutien populaire. En 2024, 92 % des citoyens albanais affirmaient qu’ils voteraient en faveur de l’adhésion à l’UE en cas de référendum – un chiffre record dans les Balkans occidentaux et largement au-dessus du taux observé en Serbie (environ 40 %)[2]. Comment expliquer cette fulgurance albanaise dans le processus d’adhésion et que révèle-t-elle sur l’évolution de la politique d’élargissement de l’UE ?
- L’accélération des négociations entre Tirana et Bruxelles
L’Albanie a déposé sa candidature officielle en avril 2009, et le statut de pays candidat lui a été accordé en juin 2014. Toutefois, la trajectoire albanaise a longtemps été dans l’ombre de celle de la Macédoine du Nord, car les négociations des deux pays ont été étroitement liées par l’UE. Malgré le feu vert du Conseil européen en 2020 pour ouvrir formellement les négociations, le processus est resté bloqué par le veto de la Sofia, lié à des différends historiques avec Skopje. Ce blocage a été levé en juillet 2022 grâce à un compromis bilatéral négocié sous la présidence française du Conseil de l’UE. L’Albanie a alors pu entamer des discussions formelles lors de la conférence intergouvernementale de juillet 2022.
Depuis 2024, l’Albanie emprunte une voie distincte de celle de la Macédoine du Nord. Le 22 mai 2025, une conférence d’adhésion a ouvert le cluster thématique sur la compétitivité et la croissance inclusive, traduisant l’engagement continu de Tirana dans ses réformes. Parmi les avancées majeures, il y a l’adoption en 2024 d’une loi sur la cybersécurité, la réforme continue du droit de la concurrence depuis 2013, et la création en 2019 d’un parquet spécial contre la corruption.
À Bruxelles, le contraste entre l’Albanie et le Monténégro ne passe pas inaperçu. Longtemps considéré comme le meilleur élève de l’élargissement, le Monténégro a entamé ses négociations d’adhésion dès 2012. Malgré cette avance initiale, son processus d’adhésion est aujourd’hui ralenti par une instabilité politique et une stagnation des réformes. Depuis 2020, le Monténégro traverse une crise institutionnelle profonde, caractérisée par des gouvernements intérimaires successifs, l’absence d’un tribunal constitutionnel fonctionnel et des tensions politiques internes. Des doutes subsistent quant à la volonté du gouvernement de Milojko Spajić constitué en octobre 2023 de mener les réformes et de s’aligner sur les standards démocratiques de l’UE, notamment en raison de son alliance avec le parti pro-russe (Za Budućnost Crne Gore – ZBCG). À l’inverse, l’Albanie, entrée en négociation dix ans plus tard, progresse rapidement. Grâce à sa stabilité politique et à son alignement stratégique avec Bruxelles, l’Albanie pourrait désormais dépasser le Monténégro dans le processus d’adhésion à l’UE. Ce renversement de dynamique, encore impensable il y a quelques années, redessine les priorités de l’élargissement dans les Balkans.
- Le leadership d’Edi Rama et l’affirmation de l’Albanie comme acteur régional
Un facteur clé de l’avancée de l’Albanie réside dans la stabilité politique incarnée par le Premier ministre Edi Rama. Réélu le 11 mai 2025 pour un quatrième mandat consécutif avec 53 % des voix, il dispose d’une majorité parlementaire renforcée (83 sièges sur 140). Il a fait de l’adhésion européenne l’axe central de sa gouvernance. Ainsi, pendant la campagne électorale d’Edi Rama, le slogan « Europe d’ici 2030 » a fortement mobilisé les électeurs, accompagné de symboles combinant les drapeaux albanais et européen. Contrairement à d’autres pays de la région, l’Albanie affiche une stratégie claire et assumée : membre de l’OTAN depuis 2009, elle ne dispose pas d’un « plan B »[3] hors intégration européenne, il n’y a pas d’alternative.
La guerre en Ukraine a eu un effet catalyseur sur la politique d’élargissement de l’UE. Edi Rama a déclaré qu’un nouvel élan avait été donné à la politique d’élargissement de l’Union européenne : « L’agression contre l’Ukraine a servi de signal d’alarme pour l’UE et a mis en évidence que l’Union a autant besoin des Balkans occidentaux que ces derniers ont besoin de l’UE ».[4] Cette orientation claire a permis à l’Albanie de s’imposer comme un acteur régional de premier plan. Le sommet UE-Balkans de décembre 2024 et la réunion de la communauté politique européenne (CPE) le 16 mai 2025 organisés dans la capitale albanaise ont confirmé ce leadership régional. Tirana s’impose aujourd’hui comme un intermédiaire entre Bruxelles et les autres capitales des Balkans occidentaux.
Cette stratégie d’influence de l’Albanie à Bruxelles repose aussi sans aucun doute sur la capacité d’Edi Rama à nouer des relations interpersonnelles fortes avec des personnalités européennes de premier plan. Le positionnement de l’Albanie s’articule notamment à travers un renforcement des relations bilatérales entre l’Albanie et la France. Edi Rama a publiquement salué l’engagement stratégique de la France dans les Balkans occidentaux tout en se présentant comme un partenaire fiable et loyal pour Emmanuel Macron dans la région[5]. Lors de la rencontre de la CPE à Tirana, le chef d’État français a de son côté encouragé l’adhésion de l’Albanie à l’UE d’ici 2027, présentant le pays comme un « point d’entrée » stratégique dans les Balkans et la Méditerranée.[6] De plus, Edi Rama bénéficie d’un soutien politique et institutionnel au-delà des frontières albanaises dans certaines grandes capitales européennes, à Bruxelles, et au sein du Parti socialiste européen (PSE).
- Les limites structurelles persistantes à l’intégration de l’Albanie
Le rapport de la Commission européenne publié en octobre 2024 sur l’Albanie reconnaît les progrès accomplis, mais souligne que des réformes importantes restent à finaliser, notamment dans la lutte contre la corruption et le fonctionnement de l’administration publique.[7] À ce jour, l’Albanie n’a clôturé aucun des chapitres ouverts dans le cadre des négociations d’adhésion. Zef Mazi, ancien négociateur en chef pour l’adhésion (2020–2022), rappelle que l’ouverture des chapitres constitue seulement une première étape, tandis que leur fermeture nécessite des réformes approfondies et une mise en œuvre durable [8].
Tout d’abord, la lutte contre la corruption reste un obstacle majeur. Au cours des 12 derniers mois en Albanie, 25 % des usagers des services publics déclarent avoir versé un pot-de-vin d’après Transparency International[9]. Et si plusieurs poursuites sont en cours contre des figures de premier plan, comme l’ancien président Ilir Meta, témoignant d’un renforcement de l’indépendance judiciaire, elles révèlent aussi l’ampleur du phénomène et les résistances internes.
Ensuite, des faiblesses institutionnelles et démocratiques persistantes continuent d’entraver la consolidation de l’État de droit, condition essentielle à l’avancement vers l’UE. La situation politique stable mais dysfonctionnelle n’aide pas. En effet, le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est divisé depuis 2021 entre les factions de Sali Berisha et Lulzim Basha, ce qui a affaibli sa cohésion et sa capacité à jouer un rôle d’alternative crédible. C’est l’une des raisons expliquant que le Parti socialiste d’Edi Rama bénéficie de facto d’une position dominante. Cela n’empêchant pas de fortes tensions entre le gouvernement et l’opposition qui ont culminé avec des manifestations violentes en novembre dernier. Le scrutin de mai 2025 s’est ainsi déroulé dans un climat de forte polarisation politique, marqué par des conditions de campagne inéquitables. L’OSCE/ODIHR a dénoncé des intimidations ciblant les partisans de l’opposition et une couverture médiatique largement favorable au parti au pouvoir.[10]
Enfin, dernier sujet : le cas de la diaspora. Il est possible de se réjouir du déroulement des dernières élections puisque les autorités ont permis à la diaspora albanaise de voter depuis l’étranger, mobilisant ainsi plus de 245 000 électeurs répartis dans 85 pays10. Il y a, d’une part, le rôle moteur d’intégration européenne que joue depuis de nombreuses années la diaspora albanaise dans les pays d’accueil membres de l’UE. D’autre part, la diaspora albanaise est aussi parfois associée à des images négatives, notamment à travers des stéréotypes tels que le crime organisé. Or, au-delà des réformes internes, l’adhésion dépend aussi de l’approbation unanime des 27 États de l’UE. Sans le soutien de l’opinion publique dans les États membres, l’élargissement est impossible. Les autorités devront donc travailler mains dans les mains avec les représentants de la diaspora, les acteurs économiques et de la société civile pour s’assurer d’un changement d’image positif de l’Albanie dans les États membres, notamment ceux plutôt réservés sur la question de l’élargissement comme la France.
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En conclusion, malgré des réformes significatives et une diplomatie régionale affirmée, le processus d’intégration européenne de l’Albanie demeure fragilisé par des faiblesses structurelles persistantes. À la fois moteur de l’élan européen et facteur de risques de dérives autoritaires, la figure d’Edi Rama et la domination du Parti socialiste peuvent aussi bien propulser l’Albanie vers l’adhésion que compromettre, à terme, son chemin vers l’Union.
L’exemple du Monténégro est ici particulièrement éclairant : la mainmise de Milo Djukanovic pendant vingt ans a favorisé des avancées dans le processus d’intégration, mais au prix d’une corruption endémique et d’une profonde crise politique, révélée après sa défaite électorale de 2020. L’avenir de l’Albanie dépend donc de sa capacité à conjuguer réformes et ouverture politique pour éviter une dérive similaire et assurer la concrétisation de son adhésion à l’UE.
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[1] Commission européenne. (2025, 3 février). Commission: Directorate-General to focus on Enlargement and the Eastern Neighbourhood. Consulté sur : https://enlargement.ec.europa.eu/news/commission-directorate-general-focus-enlargement-and-eastern-neighbourhood-2025-02-03_en
[2] Franceinfo. (2025, juin 12). « L’Union européenne est la seule voie de l’Albanie vers l’avenir », affirme le Premier ministre du pays. https://www.franceinfo.fr/monde/europe/union-europeenne/l-union-europeenne-est-la-seule-voie-de-l-albanie-vers-l-avenir-affirme-le-premier-ministre-du-pays_7250946.html
[3] Tidey, Alice. (2024, 15 octobre) « L’Albanie veut devenir membre de l’UE d’ici 2030, déclare le Premier ministre Rama à l’issue de discussions “historiques” ». Euronews, https://fr.euronews.com/my-europe/2024/10/15/lalbanie-veut-devenir-membre-de-lue-dici-2030-declare-le-premier-ministre-rama-a-lissue-de
[4] European Western Balkans. (2024, 15 octobre). Albania opens Cluster 1, Rama: Our goal is to complete the EU accession process by the end of the decade. https://europeanwesternbalkans.com/2024/10/15/albania-opens-cluster-1-rama-our-goal-is-to-complete-the-eu-accession-process-by-the-end-of-the-decade/
[5] Taylor, Alice (trad. Arthur Riffaud). « La France a enfin ‘compris l’importance stratégique’ des Balkans occidentaux, selon le Premier ministre albanais ». Euractiv, 12 juin 2022. https://www.euractiv.fr/section/elargissement/interview/la-france-a-enfin-compris-limportance-strategique-des-balkans-occidentaux-selon-le-premier-ministre-albanais/
[6] Albanian Times. (2025, 17 mai). Macron deepens France–Albania ties with visit beyond EPC and investment summit https://albaniantimes.al/macron-deepens-france-albania-ties-with-visit-beyond-epc-and-investment-summit/
[7]Commission européenne. (30 octobre 2024). Albania Report 2024. Directorate‑General for Neighbourhood and Enlargement Negotiations. https://enlargement.ec.europa.eu/albania-report-2024_en
[8] Balkan Insight. (2025, mai 6). Albanian ex-negotiator says PM’s pledge of EU accession in 2030 ‘delusional’. https://balkaninsight.com/2025/05/06/albanian-ex-negotiator-says-pms-pledge-of-eu-accession-in-2030-delusional/
[9] Transparency International. (2024). How CPI scores are calculated. Transparency.org. https://www.transparency.org/en/news/how-cpi-scores-are-calculated
[10] OSCE/ODIHR. Republic of Albania – Local Elections, 14 May 2023: Election Observation Mission Final Report. Warsaw: Office for Democratic Institutions and Human Rights, 2023. Disponible sur : https://www.osce.org/odihr/elections/albania/584619.

Directeur général d’Euro Créative, analyste Défense/Sécurité



