La Bulgarie est l’un de ces pays européens dont la politique étrangère reste méconnue, alimentant souvent l’hypothèse simpliste d’un penchant pro-russe.
Pourtant, depuis 2021-2022, une réorientation s’est amorcée, marquant un passage d’une politique d’équilibre Est-Ouest en place depuis la chute du régime communiste en 1990 à un soutien plus affirmé à l’Occident. En particulier cela s’est traduit par un soutien à l’Ukraine et une rupture avec la Russie. Néanmoins, le consensus politique et populaire autour de ce tournant reste bien fragile.
Une politique étrangère ambiguë (2014-2021)
De 2014, début de la guerre en Ukraine, jusqu’à l’invasion russe à grande échelle de 2022, la politique étrangère bulgare était largement dictée par le Premier ministre Boïko Borissov, chef de file du parti GERB, membre du Parti populaire européen. Ce dernier a constamment navigué entre le respect des décisions européennes et la poursuite de collaborations énergétiques avec la Russie. La solidarité européenne s’est traduite par un soutien hésitant aux sanctions, systématiquement décriées dans le débat public et assorties d’appels à leur levée. La volonté de Borissov de mener à bien le projet South Stream (penchant du Nord Stream pour le sud-est de l’Europe) – finalement abandonné en décembre 2014 – incarnait cette orientation pro-russe.
Les élections de 2021 ont scellé une défaite significative pour le GERB, accusé d’inaction face à la corruption endémique. Trois nouveaux partis ont alors émergé sur la scène politique : « Nous continuons le changement » ou PP (pro-européen et anti-corruption), « Il y a un tel peuple » ou ITN (populiste) et Renaissance (extrême-droite pro-russe).
Un gouvernement de coalition improbable, réunissant PP, ITN et les socialistes, pro-russes (BSP), s’est formé, non sur un programme commun en politique étrangère, mais sur le rejet du parti GERB et de son leader. Ce gouvernement est tombé en juin 2022 suite au blocage sur l’adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE, précipitant le pays dans une période d’instabilité politique caractérisée par cinq élections et des gouvernements intérimaires.
Consensus fragile et opinion publique
Les changements politiques suite aux élections de 2021 ont rendu possible un soutien bulgare rapide à l’Ukraine dès l’invasion du pays par la Russie. Ce soutien a pris les formes de l’envoi d’armes (à l’insu des socialistes et du Président Roumen Radev) et l’adoption à l’Assemblée nationale bulgare, de résolutions condamnant la Russie et l’arrêt des importations de gaz russe.
Entre 2022 et 2023, les parlementaires bulgares ont voté plus d’une dizaine de résolutions confirmant ce soutien politique, économique et militaire à l’Ukraine. Ce consensus apparent au sein des élites politiques, basé sur le soutien des partis de centre-droit pro-européens, du GERB et du Mouvement des droits et libertés ou DPS (parti défendant les intérêts des Bulgares turcs et de confession musulmane), s’est maintenu malgré l’opposition du président Radev et des partis socialiste et Renaissance.
Pourtant, ce consensus reste précaire. Il ne repose pas sur une véritable adhésion idéologique des partis, mais plutôt sur des calculs politiques opportunistes, en particulier pour les partis GERB et DPS, qui ont cherché à construire une coalition pro-atlantique alternative aux partis de centre-droit pro-européens et réformistes tout en s’opposant aux réformes anti-corruption.
Durant l’été 2024, le parti DPS a implosé en deux forces concurrentes autour de son leader controversé, Delyan Peevski, sous le coup de sanctions américaines pour corruption dans le cadre de la loi Magnitski et son dirigeant historique Ahmed Dogan.
De plus, ce consensus ne jouit d’aucun soutien populaire. L’approbation du financement de l’achat d’armes pour l’Ukraine et de l’adhésion à l’UE figure parmi les plus faibles au sein des États membres de l’Union européenne. Selon l’Eurobaromètre d’octobre-novembre 2024, le soutien dans l’opinion bulgare aux financements européens de ces achats n’était que de 26% comparé à 58% (moyenne au sein de l’Union européenne) alors que le soutien à l’octroi au pays du statut de pays candidat à l’adhésion est de 44% comparé à 60% (moyenne au sein de l’Union européenne).
Vers un nouveau changement ?
Les élections d’avril 2023 ont abouti à une coalition entre PP et GERB. Cette coalition n’a pas survécu plus d’un an, résultat des nombreuses divergences entre les deux partis notamment dans les domaines de la lutte contre la corruption et de la réforme du système judiciaire. Celle-ci aura néanmoins permis de consolider l’orientation pro-européenne et pro-atlantique de la Bulgarie.
Finalement, les élections d’octobre 2024 ont conduit à un gouvernement GERB-ITN-BSP – soutenu à l’Assemblée nationale par le nouveau parti de Dogan – dirigé par Rossen Zhelyazkov, même si l’influence de Boïko Borissov dans l’ombre reste manifeste. Preuve supplémentaire que le consensus pro-européen et pro-atlantique n’est pas au centre du jeu politique pour la formation d’un gouvernement mais bien les enjeux de la lutte contre la corruption et de la réforme du système judicaire.
La fragilité du revirement de la politique étrangère bulgare entamé en 2022 pourrait, toutefois, rapidement conduire, à un nouveau changement d’orientation. Les premiers signaux sont déjà perceptibles : en décembre 2023, le gouvernement intérimaire s’est finalement opposé à la signature de l’accord bilatéral de sécurité avec l’Ukraine. Le 21 février, les députés bulgares, à l’exception de ceux du parti Renaissance, ont adopté à une très large majorité, une déclaration sur la non-participation de troupes bulgares aux hostilités en Ukraine. Le même jour, Borissov déclarait qu’il ‘’supportait les initiatives de Donald Trump pour arrêter le massacre de citoyens innocents’’. Plus récemment, la Bulgarie a fait partie de ces pays qui n’ont pas déclaré clairement leur soutien au Président Zelensky après son entrevue tumultueuse à la Maison Blanche.
Ces positions et déclarations reflètent la fragilité du soutien bulgare à l’Ukraine. Celles-ci préfigurent également un possible alignement de la politique étrangère sur celle de l’administration Trump en vue d’un règlement du conflit en Ukraine à l’avantage de la Russie au risque de placer la Bulgarie en porte-à-faux avec les positons de ses partenaires européens.
Jean F. Crombois est maître de conférences en politique européenne à l’Université américaine en Bulgarie et collaborateur au Réseau d’analyse stratégique (Canada).

Directeur général d’Euro Créative, analyste Défense/Sécurité



