République tchèque : retour populiste en vue ?

Cet article a été écrit par Marc-Emmanuel Gallon, stagiaire chez Euro Créative.

Les élections législatives prévues en République tchèque les 3 et 4 octobre conditionneront la formation du prochain gouvernement. Lors des dernières élections en 2021, le Premier ministre sortant Andrej Babiš, figure centrale du populisme tchèque, avait été battu par une alliance de coalitions menant à l’investiture de Petr Fiala. Ce bloc était composé de deux coalitions : SPOLU, rassemblant l’ODS (droite conservatrice – CRE), KDU-ČSL (démocratie chrétienne – PPE) et TOP 09 (libéral-conservatisme – PPE), et celle unissant les Pirates (gauche libérale – Verts-ALE) aux Maires et Indépendants (STAN, centre-droit – PPE).

Quatre ans plus tard, le gouvernement se trouve en pleine crise de popularité. Petr Fiala figure régulièrement parmi les dirigeants les plus impopulaires de l’Union européenne, atteignant près de 80 % d’insatisfaction[1]. Un record en République Tchèque depuis 2013. Cette impopularité alimente la perspective d’un retour d’Andrej Babiš, désormais en position de force pour reconquérir le pouvoir. Dans ce climat politique marqué par la défiance, faut-il s’attendre à un retour du populisme en République tchèque ?

  1. La situation actuelle : comment le gouvernement est-il devenu si impopulaire ? 

Le gouvernement de Petr Fiala, arrivé au pouvoir en 2021 à la tête d’une large coalition hétérogène, s’est fixé un cap ambitieux : ancrer fermement la République tchèque dans l’Union européenne, réduire le déficit public et relancer une économie fragilisée par la pandémie. Mais les événements géopolitiques et les faiblesses internes de la coalition ont très vite mis à mal cet agenda. L’invasion de l’Ukraine a entraîné une hausse rapide des dépenses publiques, notamment par l’extension du budget de la défense à plus de 2 % du PIB en 2024 et un objectif de 3 % d’ici 2030[2]. La République Tchèque est aussi devenue le pays accueillant le plus de réfugiés ukrainiens proportionnellement à sa population, 500 000 ukrainiens ayant obtenus un visa de protection temporaire[3]. En parallèle, les sanctions sur l’énergie russe ont provoqué une flambée des prix. La sortie totale du gaz russe, est un succès politique pour le gouvernement, qui a su mener à terme cette transition. Cependant son coût impacte durablement son bilan économique. En effet, la République Tchèque fait face au plus gros coût de l’énergie par parité de pouvoir d’achat de l’Union européenne[4]. Le gouvernement a donc dû soutenir de nombreux consommateurs face à une augmentation des prix de l’énergie, non sans coût supplémentaire pour l’État.

Pour faire face à ces besoins de dépenses, l’exécutif a lancé une série de mesures d’austérité — réforme de la TVA, augmentation de la taxe sur les entreprises, suppression d’avantages fiscaux, coupes budgétaires et réforme des retraites — qui ont notamment provoqué d’importantes grèves en 2023. Le déficit public a atteint 271,4 milliards de couronnes en 2024. Il s’agit certes du plus faible déficit depuis la pandémie mais aussi du cinquième plus gros de l’histoire du pays[5]. Sur le plan économique, le gouvernement a donc un résultat très nuancé, et une partie de l’électorat de la coalition, plutôt d’orientation libérale, s’est sentie trahie par l’augmentation des taxes. 

Sur le plan politique, la cohésion de la coalition s’est dégradée. Les Pirates, marginalisés et affaiblis par plusieurs revers électoraux, n’ont pu mener à bien certaines de leurs propositions phares comme le mariage pour tous. Leur chef, Ivan Bartoš, a été sévèrement critiqué pour l’échec du projet de digitalisation des permis de construire, un chantier crucial en pleine crise du logement. Fragilisé, Bartoš a fini par être limogé par Fiala et les Pirates ont quitté la majorité dans la foulée. Le ministre des Affaires étrangères, Jan Lipavský a quant à lui quitté le parti pour rester au gouvernement. Petr Fiala dirige désormais une coalition affaiblie, ayant survécu de justesse à plusieurs motions de censure avec une majorité de quatre parlementaires seulement.

Cette fragilité politique s’accompagne d’un problème structurel de communication. La nature même de la coalition, composée de partis hétérogènes, rend toute stratégie commune complexe. Le message gouvernemental souffre d’un ton souvent perçu comme déconnecté, technocratique, voire méprisant. La gestion de la crise énergétique, marquée par un manque de pédagogie et des annonces mal coordonnées, en est un exemple marquant[6]. Le contraste a été encore plus saisissant lorsque, en pleine campagne d’austérité, le Parlement a voté une loi augmentant le salaire des élus, alimentant un sentiment de rupture entre les dirigeants et la population[7]. L’ensemble de ces facteurs a conduit à une chute vertigineuse de la popularité de Petr Fiala. Même si la République Tchèque est régulièrement en bas des classements européens en termes de confiance dans le gouvernement ou les institutions politiques, ce score reste particulièrement bas.

Au sein de l’opposition, très actif au Parlement, Babiš se distingue par une présence quasi systématique lors des débats majeurs.  Il y adopte un style frontal et accusateur et multiplie les interventions longues et théâtrales. Elles sont souvent ponctuées d’attaques personnelles contre les membres du gouvernement, qu’il accuse d’incompétence ou de mépris envers les citoyens. Ce positionnement constant dans l’arène parlementaire renforce son image de chef d’opposition combatif et omniprésent. Dans ce contexte, le retour d’Andrej Babiš et d’ANO apparaît de plus en plus plausible. 

  1. Les scandales de corruption au cœur de la future campagne électorale

La campagne électorale n’a pas encore commencé que l’on sait déjà que les scandales de corruption seront au cœur des discussions. Le gouvernement est actuellement sous le feu des critiques après que le ministère de la Justice, sous la responsabilité de Pavel Blažek (ODS), ait accepté un don de près de 500 bitcoins, soit l’équivalent d’environ un milliard de couronnes, provenant de Tomáš Jiříkovský, un ancien trafiquant du darknet condamné pour fraude et blanchiment. Ces fonds, probablement issus d’activités criminelles, ont été vendus aux enchères publiques, et Blažek a lui-même communiqué sur leur utilisation pour moderniser le système judiciaire et améliorer les conditions carcérales. Le problème réside dans le fait que ni le ministère ni Blažek n’ont vérifié l’origine des fonds ni alerté les autorités compétentes, soulevant des accusations de négligence et de possible blanchiment. Face à la pression croissante, Blažek a démissionné fin mai 2025, affirmant n’avoir rien fait d’illégal, mais reconnaissant que sa présence nuisait à la crédibilité du gouvernement. 

Ce scandale a profondément entaché l’image d’ODS et fragilisé SPOLU, dont les partenaires se retrouvent désormais pris entre deux options périlleuses : rester dans la coalition et être assimilés au scandale, ou la quitter et devenir des “héros à 3 %” lors des prochaines élections[8]. Si la coalition semble pour l’instant tenir, la gestion de la communication gouvernementale autour de cette crise sera cruciale pour éviter des dommages trop importants sur les élections d’octobre. 

Par ailleurs, l’affaire du Nid de Cigogne, qui avait déjà pesé sur la carrière politique de Babiš, a été récemment rouverte. Cette procédure concerne des soupçons de fraude aux subventions européennes, pour lesquels il avait pourtant été acquitté en 2023. Cet acquittement avait sans doute contribué à restaurer son image auprès d’une partie de l’électorat lors des élections européennes et locales. Sa remise en cause pourrait aujourd’hui changer la donne[9]. Rappelons qu’en 2021, l’apparition de Babiš dans les Pandora Papers, faisant peser des soupçons de blanchiment d’argent dans la vente d’un château en France, quelques jours seulement avant les élections, avaient aussi contribuée à sa défaite.

Une chose semble certaine : SPOLU ne pourra plus facilement fonder sa stratégie de communication électorale sur l’opposition entre une coalition responsable face à un Babiš corrompu. C’était pourtant l’un des arguments centraux de son succès de 2021.

  1. Un paysage politique en pleine recomposition 

Alors qu’un retour d’ANO au pouvoir semble de plus en plus probable face à l’impopularité du gouvernement, le parti poursuit son glissement vers la droite radicale et anti-système. En effet, depuis son premier passage au pouvoir, ANO connaît une certaine transformation idéologique. Lors de sa première période au gouvernement, ANO se rapprochait d’un “populisme centriste” fondé sur la promesse de gérer l’État comme une entreprise, avec une rhétorique de bon sens opposée aux élites politiques traditionnelles, perçues comme inefficaces et corrompues[10]. Ce positionnement se traduisait également au niveau européen, où le parti siégeait au sein du groupe Renew Europe aux côtés d’autres formations libérales et centristes, comme Renaissance. Ce cadre modéré et technocratique a cependant progressivement laissé place à un discours plus nationaliste, davantage marqué par la critique de l’Union européenne et une position plus ferme sur les questions d’immigration et d’identité[11]. Ce glissement s’est concrétisé en 2024, quand ANO a quitté Renew Europe pour rejoindre le nouveau groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, fondé avec le Rassemblement national de Marine Le Pen et le Fidesz de Viktor Orbán, deux partis ouvertement souverainistes et critiques de Bruxelles.

S’il devait gouverner à nouveau, il est très probable que Babiš soit sensiblement plus radical et populiste que lors de son précédent passage au pouvoir. Il pourrait alors se rapprocher d’une ligne politique plus nationaliste et eurosceptique, à l’image de ce que l’on observe chez Robert Fico en Slovaquie ou Viktor Orbán en Hongrie. Ce glissement est aussi marqué par les autres évolutions du paysage politique tchèque. Les anciens partenaires de Babiš, les sociaux-démocrates (SOCDEM) et les communistes (rebaptisés Stačilo! – Assez!) ne sont plus représentés au parlement depuis 2021 et peinent à retrouver un espace politique. En revanche, le parti d’extrême droite Liberté et Démocratie directe (SPD), partisan d’un Czexit (sortie de la Tchéquie de l’UE) gagne en influence. Même si aucune alliance formelle n’a encore été officiellement évoquée[12], un rapprochement avec le SPD pourrait renforcer l’ancrage à la droite-extrême d’un éventuel gouvernement ANO. De nouvelles formations politiques, comme les Motoristes, également membres des Patriotes pour l’Europe, pourraient aussi faire leur entrée en politique nationale. La présence ou non des Motoristes et de Stačilo! au sein de parlement à la suite des élections sera un élément crucial pour la composition du futur gouvernement tchèque, notamment si Babiš est amené à former un gouvernement. Leur entrée au parlement reste cependant très incertaine.

La capacité de la coalition gouvernementale actuelle à se maintenir au pouvoir dépendra largement de sa faculté à valoriser certains succès politiques, dont le réancrage pro-européen de la Tchéquie et la rupture avec le gaz russe. Les performances électorales des partenaires de SPOLU, en particulier STAN et potentiellement les Pirates, joueront un rôle central dans l’équilibre post-électoral. 

Enfin, deux éléments pourraient également influencer le scrutin. D’une part, le taux de participation, très faible lors des victoires aux élections locales et européennes d’ANO, pourrait influencer le vote durablement en cas de forte mobilisation. En effet, la mobilisation pour les dernières élections présidentielles, la plus forte jamais enregistrée, a joué en défaveur d’Andrej Babiš. D’autre part, la mise en place du vote par correspondance pour les Tchèques de l’étranger, une première en 2025, pourrait favoriser les formations libérales et centristes. En 2021, une large majorité de la diaspora avait soutenu l’alliance STAN-Pirates ou SPOLU, contre seulement 6 % pour ANO. Si cette tendance se confirme, elle pourrait bien jouer un rôle dans le rapport de force électoral à venir, une tendance croissante dans les élections d’Europe centrale et orientale.

————————————————-

[1] Plevák, Ondřej. « Nearly 80% of Czechs Do Not Trust PM: Survey ». Euractiv (blog), 20 octobre 2023. https://www.euractiv.com/section/politics/news/nearly-80-of-czechs-do-not-trust-pm-survey/.

[2] Reuters. « Czech Republic to Lift Defence Spending to 3% of GDP by 2030, PM Says ». 5 mars 2025, sect. World. https://www.reuters.com/world/czech-government-gradually-lift-defence-spending-3gdp-by-2030-pm-says-2025-03-05/.

[3] Plevák, Ondřej. « La République tchèque est le pays qui accueille le plus de réfugiés ukrainiens proportionnellement à sa population ». Euractiv FR (blog), 24 février 2023. https://www.euractiv.fr/section/international/news/la-republique-tcheque-est-le-pays-qui-accueille-le-plus-de-refugies-ukrainiens-proportionnellement-a-sa-population/.

[4] Eurostat. « Electricity Price Statistics », octobre 2025. https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Electricity_price_statistics.

[5] Radio Prague International. « 2024 State Budget Ended with Deficit of CZK 271.4 Billion », 6 janvier 2025. https://english.radio.cz/2024-state-budget-ended-deficit-czk-2714-billion-8839196.

[6] Dębiec, Krzysztof. « Fiala’s Government Halfway through Its Term: Security Reinforcement Overshadowed by Economic Problems ». OSW Centre for Eastern Studies, 16 février 2024. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2024-02-16/fialas-government-halfway-through-its-term-security.

[7] Brno Daily. « Czech Parliament Overrides Presidential Veto On Controversial MP Salary Increase », 5 mars 2025. https://brnodaily.com/2025/03/05/news/politics/czech-parliament-overrides-presidential-veto-on-controversial-mp-salary-increase/.

[8] Danda, Oldřich. « Lidovci Připouštějí, Že Se Kvůli Aféře Může Spolu Rozpadnout ». Novinky, 12 juin 2025. https://www.novinky.cz/clanek/domaci-lidovci-pripousteji-ze-se-kvuli-afere-muze-spolu-rozpadnout-40525375.

[9] POLITICO. « Czech Election Favorite Babiš in Jeopardy as Court Overturns Fraud Acquittal », 23 juin 2025. https://www.politico.eu/article/czech-court-cancels-ruling-acquits-former-pm-fraud-charges-andrej-babis-elections-scandal-eu-grant-police/.

[10] Saxonberg, Steven, et Reinhard Heinisch. « Filling the Demand Gap: The Success of Centrist Entrepreneurial Populism in the Czech Republic ». Europe-Asia Studies 76, no 3 (15 mars 2024): 363‑87. https://doi.org/10.1080/09668136.2022.2136624.

[11] Vasques, Eleonora. « Czech Former PM Babiš’s Far-Right Shift Could “move Needle” in EU Policymaking ». Euractiv (blog), 23 juin 2023. https://www.euractiv.com/section/elections/news/czech-former-pm-babiss-far-right-shift-could-move-needle-in-eu-policymaking/.

[12] Brno Daily. « Babis Mentions Far-Right SPD As Possible Support For ANO Government », 20 janvier 2025. https://brnodaily.com/2025/01/20/news/politics/babis-mentions-far-right-spd-as-possible-support-for-ano-government/.

 

Ces articles pourraient vous intéresser

Budapest tisse sa toile dans les Balkans

Cet article a été écrit par Lilian Lallemand, contributeur chez Euro Créative. Les propos dans l’article ci-dessous n’engagent que l’auteur de cet article.   …