Par Ulrich Bounat, chercheur associé chez Euro Créative
Depuis l’effondrement de l’auvent de la gare ferroviaire de Novi Sad, qui a coûté la vie à 15 personnes le 1 novembre 2024, la Serbie est en ébullition. Lancé par la jeunesse, un mouvement de protestation s’est répandu dans l’ensemble des couches de la société et dans l’ensemble du pays, tant cet accident cristallise de nombreux problèmes dénoncés par la société civile. Jusqu’à faire tomber le régime Vučić?
Depuis bientôt quatre mois, la société serbe gronde. Il faut dire que la dramatique chute de l’auvent en béton de la gare de Novi Sad, ville du nord de la Serbie, et le traitement de la catastrophe par le gouvernement, sont symptomatiques de nombre de maux liés à l’exercice du pouvoir d’Alexander Vučić, à la tête du pays depuis 2014[1].
Ainsi, la gare de Novi Sad, ouverte en 1964, venait de rouvrir officiellement le 5 juillet suite à de très lourds travaux entrepris depuis trois ans pour la moderniser, et améliorer plus globalement l’ensemble du réseau ferroviaire serbe. Ces travaux ferroviaires d’un montant d’environ 1 milliard d’euros[2], notamment entrepris par les entreprises chinoises China Railway International et China Communications Construction[3], s’inscrivent dans le cadre plus large du corridor ferroviaire Budapest-Belgrade, chantier majeur des Routes de la Soie chinoises dans les Balkans. À terme, la section en territoire serbe, de Novi Sad à Subotica[4], pourrait être empruntée par des trains à grande vitesse, jusqu’à 200 km/h, divisant le temps de trajet par 3, avec pour objectif de grandement augmenter le trafic voyageur et marchandise entre les Balkans et l’Europe centrale.
Cette implication chinoise en Serbie ne surprendra personne s’étant déjà rendu en Serbie. La présence chinoise y est effectivement historiquement importante. Proches depuis les années 60 suite au schisme entre Moscou et Pékin, la Serbie et la Chine ont intensifié leurs partenariats depuis l’arrivée d’Alexander Vučić au pouvoir. Bénéficiant notamment d’une absence de visas pour se rendre en Serbie, les Chinois sont devenus les premiers investisseurs dans le pays[5], et nombre de marchandises chinoises sont présentes sur les étals serbes. Ce partenariat économique, renforcé par la signature en mai 2024 d’un accord stratégique portant notamment sur la mise en œuvre au 1 juillet 2024 de l’accord de libre-échange signé en 2023, s’étend aussi à la sphère militaire, les deux pays étant notamment liés par un accord de défense de l’intégrité territoriale mutuel, signé en 2009 et renouvelé en 2016.
Néanmoins, cette « communauté avec un avenir partagé entre la Chine et la Serbie »[6] n’est pas sans conséquences pour Belgrade : une dette d’environ 3,7 milliards de dollars envers Pékin, soit 12% de la dette extérieure totale de la Serbie, et le passage sous pavillon chinois de nombreux fleurons locaux : aciérie de Smederovo, compagnie minière Bor spécialisée dans l’extraction de cuivre. Ces investissements sont donc parfois vu comme une captation des richesses nationales par la Chine, surtout quand ils s’accompagnent d’un mépris total pour les règles locales : ainsi la construction en 2018 d’une usine de pneus par l’équipementier chinois Linglong à Zrenjanin, réalisée avant même l’obtention des permis, et réalisée par des travailleurs vietnamiens exploités en toute illégalité.
Cette absence de tout respect des règlementations et d’obligation de rendre des comptes, de la part des investisseurs privés comme de l’Etat, va s’illustrer tragiquement lors de l’accident de la gare de Novi Sad, où de vraisemblables malfaçons entrainent la chute de tonnes de béton sur une vingtaine de personnes. La catastrophe suscite un émoi national, et un slogan symbole du ras le bol général émerge rapidement : « korupciija ubija », « la corruption tue ». Les protestations, d’abord lancées par les étudiants de l’université de Novi Sad, font rapidement tâche d’huile. Toutes les grandes facs du pays se mettent en grève, rapidement suivies par les lycéens, le corps enseignant, les agriculteurs, les associations de la société civile, les artistes, les avocats, les syndicats…
Si les jeunes de la « génération Vučić » sont aux avant-postes de la contestation, tous les âges et toutes les couches sociales se retrouvent dans les manifestations, qui touchent l’ensemble du pays depuis près de quatre mois. Très nombreuses marches pacifiques pour relier les villes du pays, blocages des principales voies d’accès aux grandes villes, grève générale, 15 minutes de silence[7] chaque jour à 11h52, heure de l’effondrement de l’auvent… les actions se multiplient dans tout le pays à la faveur d’un mouvement totalement décentralisé et sans véritable leader, avec un mot d’ordre : obtenir la mise en place d’un État de droit, notamment via le « pumpaj », expression serbe venue du turbo folk[8] pouvant signifier dans ce contexte la volonté d’agir et de maintenir la pression, et un symbole choc : une main ensanglantée, symbolisant les corrompus ayant du sang sur les mains.
Le mouvement bénéficie d’un ample soutien populaire. Un sondage du Centre pour la recherche, la transparence et la responsabilité de février 2025 donne un soutien de 80% en faveur des revendications des manifestants, et un appui de 64% en faveur de leurs actions. Face à une telle vague de ras le bol, similaire en taille aux manifestations monstres de la fin du régime Milosević en 2000, le président Vučić semble jusqu’ici chercher la bonne stratégie pour tenter de calmer la colère tout en cédant le moins possible de son pouvoir.
Après une tentative dans les premiers jours d’arrêter les contestataires et de multiplier les violences policières qui n’ont fait qu’enflammer la contestation, le pouvoir serbe alterne désormais la carotte et le bâton. Côté pile : libération des étudiants arrêtés, publication d’une partie des documents contractuels liés à la réfection de la gare de Novi Sad, arrestation de 11 personnes le 21 novembre pour malversations autour du chantier, augmentation du budget des universités de 20%, discours de Vučić le 27 janvier promettant que les « demandes des étudiants seraient remplies », démission du gouvernement du premier ministre Milos Vučević[9] et du maire de Novi Sad, Milan Djurić, le 28 janvier. Côté face : multiples provocations des manifestants pacifiques par des nervis du régime, accusations infondées de Vučić et de la télévision d’État sur une éventuelle soumission des manifestants à des commanditaires étrangers, assimilés à « la révolution de couleur la plus sale de l’histoire de l’humanité »[10] d’après Vučić.
Ce mouvement citoyen d’ampleur nationale s’étend également dans les pays voisins : étudiants de Zagreb ou de Split en Croatie, de Banja Luka en Bosnie-Herzégovine ou encore de Ljubljana en Slovénie. Tous se reconnaissent dans la volonté d’en finir avec la corruption et de mettre les politiques face à leurs responsabilités, comme dans la capitale slovène où le maire Zoran Janković, d’origine serbe, avait fait part de son soutien à Vučić. Cette extension à l’ensemble des Balkans, et notamment à des pays de l’UE, interroge sur le silence assourdissant des principales capitales européennes envers ce mouvement citoyen porteur de nombreux idéaux associés à l’UE : État de droit, transparence, lutte contre la corruption… qui plus est dans un pays candidat à l’adhésion. Un silence qui ne peut s’expliquer que par la crainte des capitales européennes de s’aliéner le régime Vučić, alors que celui-ci est assidument courtisé par Pékin et Moscou. Et ce d’autant plus que Paris et Berlin, notamment, ont tenté ces derniers mois d’amadouer la Serbie via notamment un contrat de vente de Rafale et d’exploitation du lithium. Pourquoi une telle volonté de rapprochement avec Belgrade ? Sans doute par crainte de voir la Serbie devenir un pôle d’instabilité dans les Balkans, du Kosovo à la Republika Srbska en Bosnie-Herzégovine, dans le cas où l’UE se montrerait trop exigeante. Une stratégie portée par plusieurs capitales, dont Paris, mais dont l’efficacité interroge, notamment au regard de la tentative d’infiltration au Kosovo d’un commando lourdement armé en septembre dernier près du monastère de Banjska.
Il est très difficile de prédire l’avenir de ce grand mouvement de contestation, que rien ne semble pouvoir arrêter tant les frustrations envers le système sont fortes en Serbie. Mais, sans véritable leader, et avec une opposition politique à Vučić morcelée et pour une partie discréditée, rien ne dit que d’éventuelles élections législatives anticipées lui seraient défavorables, d’autant que le parti au pouvoir maintient pour le moment son emprise sur les rouages du pouvoir et les médias. Néanmoins, ce sursaut citoyen aura fait sortir la société civile de sa torpeur apparente, et aura remis en cause l’impression d’invulnérabilité du régime Vučić. Un événement majeur, qui marquera, quel qu’en soit l’issue, l’avenir politique de la Serbie et de l’ensemble des Balkans.
[1] D’abord comme premier ministre puis comme président depuis 2017
[2] Financé à 85% par des prêts chinois, notamment de la banque chinoise Exim (https://www.globalconstructionreview.com/china-serbia-ink-deal-943m-railway-hungary/)
[3] Mais aussi la française Egis et la hongroise Utiber
[4] Ville à la frontière hongroise
[5] 1/3 des IDE en 2024
[6] Pour reprendre les mots de Xi lors de sa visite à Belgrade en mai 2024
[7] Une minute par victime
[8] style musical très populaire dans les Balkans
[9] Et ancien maire de Novi Sad
[10] Discussion avec des journalistes le 15 février

Président fondateur d’Euro Créative, spécialiste Europe centrale



