Péter Magyar, infidèle au Fidesz ?

Par Ulrich Bounat, chercheur associé chez Euro Créative

Les élections législatives du 12 avril pourraient constituer un point de bascule après 16 ans de pouvoir de Viktor Orban en Hongrie. Son principal adversaire, Péter Magyar, à la tête du parti Tisza, est en effet crédité chez tous les sondeurs indépendants d’une avance à deux chiffres. Qui est donc cet adversaire atypique qui menace la mainmise du Fidesz, le parti de Viktor Orban ?

La vie politique hongroise depuis l’accession de Viktor Orban au pouvoir était relativement codifiée. Aux leaders de l’opposition pro occidentale libérale et aux indépendants un pouvoir local dans les grandes villes comme Budapest, et au Fidesz le pouvoir national, grâce à l’appui des zones rurales déshéritées et d’un électorat souvent âgé. Cette répartition est favorisée par un redécoupage électoral favorable au Fidesz[1] et à un mode de scrutin assez complexe : vote par circonscription et proportionnel par liste, prime au vainqueur, redistribution des voix excédentaires des circonscriptions sont ajoutés dans le calcul proportionnel. En 2022, le Fidesz obtient ainsi les 2/3 des sièges au Parlement monocaméral alors qu’il n’obtient que 54% des votes.

Un environnement médiatique très largement en faveur du pouvoir en place diabolisant l’opposition comme une marionnette de Bruxelles et de « l’occident décadent » et les divisions de cette dernière nationale rendaient relativement improbable toute perte du pouvoir par le Fidesz. L’irruption de Péter Magyar a cependant totalement chamboulé le spectre politique en Hongrie.

Il faut dire que son profil est totalement atypique pour un opposant à Viktor Orban. Entré dans le combat politique à la faveur des grandes manifestations de 2006 contre le premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsány, il se rallie très vite au Fidesz, qu’il servira en tant que haut fonctionnaire, notamment à Bruxelles, mais aussi ensuite au cabinet du Premier Ministre ou comme administrateur dans plusieurs entreprises publiques. L’affiliation au Fidesz est d’ailleurs une affaire de famille puisque sa femme d’alors, Judit Varga, est nommée comme ministre de la Justice en 2019, poste qu’elle quittera en 2023.

Cette année 2023 est d’ailleurs celle de la rupture pour Péter Magyar, dans tous les sens du terme. Il se sépare de son épouse en mars, mais qui plus est se produit l’événement fondateur de son arrivée sur le devant de la scène politique : la grâce présidentielle accordée à Endre Kónya, fonctionnaire d’un foyer pour enfants géré par l’État près de Budapest et accusé d’avoir couvert des viols d’enfants. Cette affaire, qui incarne l’impunité du pouvoir sous Viktor Orban, révulse les Hongrois qui manifestent jusqu’à obtenir le départ de la présidente et de Judit Varga début 2024.

C’est à cet instant que Magyar entre en scène politiquement, enchaînant les déclarations tonitruantes dans les médias pour fustiger la corruption du Fidesz. Capitalisant sur sa forte médiatisation, il reprend le parti Tisza[2] pour servir de plateforme politique à ses ambitions à l’aube de la campagne des Européennes. Il amène ce parti auparavant moribond à la seconde place avec 29,6%, rejoignant ensuite le PPE à Strasbourg.

Ses thèmes électoraux, en 2024 comme pour ses législatives ratissent large : il promet avant tout de mettre fin à la corruption et au népotisme du Fidesz, et d’investir massivement dans les services publics en Hongrie, notamment la santé. La Hongrie n’a ainsi consacré que 4,4% de son PIB au secteur en 2022, soit moins que l’ensemble de tous les pays de l’UE.

Mais aussi de rétablir la relation avec l’UE et ainsi débloquer les 18 milliards d’euros[3] de fonds structurels dont Budapest a cruellement besoin pour relancer une économie en panne : le PIB a progressé de moins de 1% en cumulé sur les trois dernières années, et les prix ont augmenté de 50% depuis 2020. Une stagflation qui fait de la Hongrie l’Homme malade d’Europe centrale, et alimente la défiance envers Viktor Orban.

Au niveau international, Péter Magyar se positionne dans une tendance pro atlantiste et plutôt pro UE, mais sans renier son passé d’homme du Fidesz. Les votes de 7 eurodéputés de son parti Tisza au Parlement Européen depuis 2024 sont ainsi très éclairants :

  • Vote contre le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine en février 2026
  • Vote contre l’accord commercial UE-Mercosur
  • Vote contre la confiance à Ursula Von der Leyen en janvier 2026

De même, sur le sujet de l’immigration, Péter Magyar déclare en 2024 à Euronews : L’UE et la Hongrie ont besoin d’une forte protection de leurs frontières extérieures et nous devrions lutter ensemble contre l’immigration clandestine. Je ne suis pas d’accord avec la redistribution des demandeurs d’asile à travers l’Europe »[4]. Péter Magyar reste également très flou sur son soutien envers les minorités, notamment la communauté LGBT+, fortement stigmatisée par le Fidesz.

On ne peut pas exclure qu’une partie de ses votes et déclarations soient des signaux électoralistes envoyés en Hongrie pour essayer de contrer la propagande anti Magyar des médias à la solde du Fidesz (plusieurs campagnes d’affichage dans les rues hongroises dépeignent ainsi Magyar au côté de Von der Leyen en les accusant de voler l’argent des Hongrois, notamment pour le donner à l’Ukraine). Il n’en demeure pas moins que Péter Magyar ne sera pas l’antithèse complète de Viktor Orban à l’international.

Ainsi, si le leader de Tisza ne partage pas la haine de Viktor Orban pour Volodymyr Zelensky, il n’envisage pas pour autant de fournir du matériel militaire à Kyiv, ni de faciliter son accession à l’UE. Quant à la relation avec Moscou, si Péter Magyar dénonce les tentatives d’ingérence de la Russie dans la campagne législative, il n’envisage pour autant pas de couper les ponts, parlant d’établir une relation équilibrée. L’aspect économique est ici fondamental : 86% du pétrole consommé en Hongrie en 2024 provient de Russie d’après le FMI, et 60% du gaz naturel. Celui-ci représente environ 20% de la production électrique et environ 2/3 de la production de chaleur, collectif et individuel d’après l’Agence Internationale de l’Energie. Deux ressources que Budapest importe à des prix bien inférieurs au marché de Russie. Au vu des difficultés économiques du pays, il est donc peu probable de voir Péter Magyar totalement tourner le dos à Moscou. D’ailleurs, s’il appelle à sortir de la dépendance énergétique à la Russie, il ne l’envisage qu’à l’horizon 2035, qui correspond à la date d’expiration des contrats longs termes entre Moscou et Budapest[5].

La principale tâche d’un éventuel futur gouvernement Magyar serait cependant surtout interne, en lançant la « défideszisation » du pays, « brique par brique » pour reprendre l’expression du leader de Tisza.  Viktor Orban a en effet mis les principales institutions du pays, notamment la justice et les médias, en coupe réglée, après 16 ans à la tête du pays. Ici, Péter Magyar pourrait se heurter à un défi de taille : il lui faudra obtenir les 2/3 des sièges au Parlement monocaméral pour modifier les principales lois cardinales, notamment celles relatives au fonctionnement de la justice, de la banque centrale ou de l’autorité de régulation des médias. D’après certaines projections, il faudrait à Tisza une avance colossale de 17 points lors du scrutin pour arriver à ce seuil des 2/3[6]. Il faudra donc que la Tisza[7] déborde : « Árad a Tisza » pour reprendre un des slogans de campagne du parti, pour permettre à Péter Magyar d’obtenir une super majorité.

 

Le scrutin du 12 avril s’annonce quoi qu’il arrive comme l’un des plus importants depuis la fin du communisme, et les électeurs en ont conscience. Le taux de participation est anticipé par certains sondeurs aux alentours des 90%, largement au-delà des 70% de 2022. Usé par 16 ans de pouvoir et une insatisfaction économique généralisée, Viktor Orban affronte pour la première fois une opposition unie autour de Péter Magyar, un ancien du Fidesz, ce qui l’immunise contre la plupart des thématiques de diabolisation utilisées habituellement par les médias affidés au Fidesz. Si l’ensemble de la gauche progressiste hongroise s’est rangée derrière le leader de Tisza, il ne faut cependant pas en conclure que sa posture internationale serait l’exacte opposée de celle de Viktor Orban, mais plutôt une approche plus nuancée et collaborative, notamment vis-à-vis de Bruxelles. Au vu de l’importance prise par l’expérience illibérale d’Orban auprès des partis populistes de part et d’autre de l’Atlantique, nul doute qu’une éventuelle défaite du Fidesz sera analysée en détail en vue des prochaines échéances électorales, notamment en France en 2027.

[1][1] Le dernier redécoupage électoral date de 2025, pour préparer la difficile élection de 2026 pour le Fidesz

[2] Tisztelet és Szabadság, Respect et Liberté

[3] Soit près de 10% du PIB du pays

[4] Entre Budapest et Bruxelles : l’équilibre fragile de Péter Magyar avant les élections législatives | Euronews

[5] https://www.france24.com/en/europe/20260407-why-viktor-orban-wants-energy-prices-at-the-heart-of-hungary-s-elections

[6] https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2026-02-25/osw-update-hungary-election-no-2

[7] Jeu de mot avec le fleuve Tisza, le deuxième plus grand de Hongrie

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