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Bélarus – la renaissance d’une nation européenne

Article écrit par Wojciech Przybylski et publié initialement en anglais sur le site de Visegrad Insight. L’article a été traduit par Euro Créative.

Les événements qui se sont déroulés au Bélarus ces dernières semaines ont été une surprise pour de nombreux observateurs. Une nation endormie semble s’être réveillée et manifeste son opposition au « dernier dictateur d’Europe » à travers des manifestations massives et pacifiques.

Le régime, en revanche, a montré son pire visage, provoquant un rappel légitime avec la torture documentée – et largement condamnée – dans les prisons syriennes.

« Lukashenka n’est pas notre Président » peut on lire lors d’une manifestation à Minsk – Source: Artem Podrez (Pexels).

Face à ces développements, quelle réponse le reste de l’Europe devrait-il donner ? Tout plan de réponse doit tenir compte des particularités de la situation bélarusse et, en même temps, doit être élaboré et mis en œuvre rapidement. Le moment crucial du changement peut n’être qu’à une ou deux semaines de nous. En parallèle, les effets de ce dit-plan pourraient avoir des ramifications pour le Bélarus et la région, dans son ensemble, pendant de nombreuses années.

Vieilles et mauvaises habitudes

Les mesures prises par Monsieur Lukashenka et son administration ne sont pas nouvelles. Les meurtres présumés d’opposants politiques au début de son règne, les référendums falsifiés prolongeant son règne et les méthodes meurtrières d’exercice du contrôle social, y compris les cruelles condamnations à mort, n’ont jamais été un secret. Cependant, l’Occident a fermé les yeux sur ces faits sans disposer d’un partenaire social clair du côté de la population ou de l’opposition bélarusse. La société elle-même était en léthargie durant de nombreuses années.

L’idéologie officielle – poursuivant pleinement les mensonges de l’URSS et l’intégration politique formelle avec la Russie – semble avoir longtemps défini la trajectoire politique de Minsk. Même les récents flirts avec l’Occident, qui se sont traduits par des rencontres de haut niveau et des projets de diversification énergétique avec l’aide des États-Unis et de la Pologne, n’ont été qu’un mirage alors que le pays se soumettait davantage à la volonté du Kremlin.

Dans ce contexte, il est communément admis que l’Union européenne ne peut pas faire grand-chose et continue d’attendre des temps meilleurs – à savoir l’implosion des systèmes politiques et économiques, qui n’est pas du tout garantie. Bien qu’elle ait pu sembler une stratégie raisonnable auparavant, les développements récents montrent à quel point cette approche est erronée.

Vaincre l’oppression

L’intensité et l’auto-organisation sociale avec lesquelles les Bélarusses se sont organisés doivent désormais changer radicalement la perception de ceux-ci en tant que société et nation. Ainsi, on pourrait et devrait prendre le risque de mettre en place de nouvelles approches politiques à l’égard de ce pays. Ces derniers jours, le paradoxe classique de cette région d’Europe est devenu apparent.

« Notre prénom est ‘Li’, notre nom de famille est ‘Berté' » lors d’une manifestation à Minsk – Source : Artem Podrez (Pexels).

Le réveil de la conscience sociale et nationale d’une multitude de personnes qui, malgré les risques personnels, ont d’abord organisé un contrôle social des élections dans tout le pays en documentant les irrégularités, puis se sont levées contre les bâtons du régime et ont été finalement kidnappées pour leur participation à des grèves de masse dans les principales institutions de l’État. On a ici la preuve irréfutable que nous avons affaire à une société civile qui défend les droits de l’homme et les droits civils sur la base des valeurs européennes – celles de l’Occident.

Entre-temps, le pouvoir byzantin dominant cette société, dont les caractéristiques ont été décrites par Milan Kundera dans son célèbre essai pour la New York Review of Books, provient d’un autre ordre – un ordre supplanté par l’Europe.

Une tragédie se déroule au Bélarus où les préférences culturelles et civilisationnelles de la société – ainsi que la mémoire d’un projet politique souverain symbolisé par un drapeau blanc-rouge-blanc – sont emprisonnées par un homme qui veut devenir un vassal personnel du Kremlin pour des raisons purement égoïstes, ne serait-ce que pour rester au pouvoir.

Milan Kundera

Lukashenka n’est pas et ne sera jamais un garant de la souveraineté bélarusse. En tant qu’hors la loi, il est le chef d’une junte illégitime qui exploite ce pays. Ses besoins personnels et le fait de donner à ses plus proches alliés les bénéfices d’une économie en déclin sont contraires à l’intérêt national du Bélarus et très probablement à la volonté exprimée par le peuple lors de son vote.

Changer de stratégie

Dans une situation d’opposition ouverte, que personne – y compris l’administration de Minsk – n’attendait, le Roi s’est rapidement retrouvé nu, et l’avenir de Lukashenka au pouvoir n’est déterminé que par sa volonté d’intimider et d’être intimidé.

L’Europe et l’Amérique ont jusqu’à présent perçu le Bélarus comme un potentiel partenaire pour les pourparlers avec la Russie. Le Bélarus servant ainsi de pont de dialogue avec son voisin comme dans le cas des « accords de Minsk« . Maintenant que Minsk est dirigée par une junte militaire sans aucun semblant de légitimité démocratique, le rôle du Bélarus aux yeux de l’Occident et de la Russie doit changer radicalement.

Si l’opposition ne parvient pas à apporter rapidement des changements, la situation ne fera qu’empirer. Rappelons-nous l’exemple récent du Venezuela, où le régime de Maduro a perdu sa légitimité à gouverner, et même après des milliers de protestations et une pression internationale considérable, la situation n’a pas changé.

Bien sûr, le Bélarus n’est pas le Venezuela, mais cette comparaison vaut plus qu’un simple parallèle. Dans les années 2000 et 2010, Hugo Chavez a été en contact régulier avec Lukashenka, qui a conseillé Chavez sur la manière de forger son propre référendum constitutionnel, et en retour Chavez a soutenu Minsk dans les négociations avec Moscou. Les tyrans comme les nationalistes sont des bénéficiaires subversifs de la mondialisation.

Les charognards de l’Est

La position actuelle de Moscou montre qu’il n’y avait manifestement pas de plan prévu en amont pour le Bélarus, mais ne nous faisons pas d’illusions : le plan sera rapidement établi et mis en œuvre.

Dans ses tentatives d’intégration jusqu’à présent, la Russie n’a attaché que peu d’importance au développement économique du Bélarus. Tout au plus, quelques oligarques pourraient saliver à l’idée de s’emparer des restes de leur voisin.

Du point de vue de la sécurité, Moscou veut non seulement maintenir le Bélarus loin de l’Occident, mais aussi installer une présence militaire plus forte sous la forme de petites forces armées dans des endroits clés afin de poursuivre sa partie d’échecs avec l’OTAN.

« 1994-2020 ‘Sasha’ dégage » lors d’une manifestation à Minsk – Source: Artem Podrez (Pexels).

Pour sa part, Lukashenka a su élever sa position et son importance face à Poutine lorsqu’il a, par exemple, récemment invité des représentants de l’OTAN à des exercices militaires.

La situation actuelle qui voit les Bélarusses s’affirmer en tant que force sociétale s’avère être un véritable casse-tête en Russie. En effet, comme sous Poutine en Russie, une classe moyenne mondialisée a finalement émergé au Bélarus.

Tendances économiques et sociales

Comme nous l’avions écrit dans le rapport Visegrad Insight sur les tendances dans les pays du Partenariat oriental, le dynamisme social et la volonté de renforcer le pouvoir sociétal se font ressentir dans toute la région. Au Bélarus, ces tendances sont particulièrement stimulées par les progrès technologiques et la culture urbaine.

Les projets numériques phares tels que Viber ou World of Tanks sont à l’avant-garde de l’exportation croissante de services numériques et connaissent une croissance dynamique (en 2017, leur part dans le commerce extérieur dépassait 4 %). Le niveau de vie d’un petit groupe de jeunes autour de Minsk a commencé à être une source d’inspiration pour les personnes qui grandissent dans tout le pays.

Aujourd’hui, la culture numérique au Bélarus et la pénétration d’Internet dans le pays sont bien plus importantes qu’en Ukraine à l’époque d’Euromaidan par exemple.

En se concentrant sur le développement de cette branche de l’économie dans des conditions d’autonomie relative (requises par le secteur du numérique), Lukashenka a en quelque sorte créé le baton pour se faire battre.

Des héros ordinaires

La pandémie de Covid-19 est devenue, de manière inattendue, un catalyseur pour la société civile. Comme toujours, la conscience du public occidental est renforcée par le sentiment de sécurité personnelle et collective des services publics. Lorsque le virus a atteint le Bélarus, l’administration a commis des erreurs honteuses en ignorant la menace et en laissant les citoyens se débrouiller seuls.

En conséquence, en utilisant les canaux d’information disponibles sur Internet, la société civile a rapidement jeté les bases de l’auto-organisation et de l’entraide sociale qui ont insufflé l’esprit de la révolution nationale qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux.

La société civile – autrefois considérée comme faible et peu nombreuse – est devenue le dépositaire de la volonté nationale et il est difficile d’imaginer comment une telle prise de conscience pourrait soudainement s’estomper.

‘Dégage’ lors d’une manifestation à Minsk – Source: Artem Podrez (Pexels).

Les syndicats ont retrouvé leur vigueur après 30 ans de sommeil et sont des éléments clés de la résistance contre les mensonges et les méthodes terroristes de l’appareil de sécurité. Ceci, bien sûr, va de pair avec la menace d’un désastre économique au moment où une pandémie affecte le monde entier. C’est peut-être pour cela que les Bélarusses disent qu’ils en ont assez.

A ce stade, il convient de mentionner que les Bélarusses se battent grâce à la souveraineté de l’information obtenue – même partiellement – dont le premier et le dernier bastion étant le logiciel Telegram. D’ailleurs, la popularité du mari de Svyatlana Tsikhanouskaya s’est construite à travers les réseaux puisqu’il était un vlogueur populaire sur YouTube. Une partie de la population s’est ainsi réfugiée au sein des réseaux sociaux, à l’abri de la distribution des informations officielles.

Un soutien requis

Tout cela met en évidence le pouvoir des impuissants, qui consiste généralement en une désobéissance civile, contre un mensonge autoritaire, dont Vaclav Havel a un jour inventé l’idée du « moment révolutionnaire« .

Comme l’ont dit nos experts bélarusses lors d’une récente discussion appelée « Bélarus: accélération ou alternance » ces dernières semaines ont créé une fenêtre d’opportunité pour le basculement du Bélarus vers de nouveaux horizons. C’est exactement le moment où les Bélarusses ont besoin d’un soutien réfléchi et, surtout, rapide dans plusieurs domaines.

Tout d’abord, la société a besoin de connaissances juridiques et techniques, ainsi que de stratégies judiciaires pour tous les cas de crime, d’actes de terreur et de torture. Les crimes contre la nation bélarusse ne doivent pas être oubliés. C’est précisément la Pologne qui a beaucoup de compétences dans ce domaine. Les auteurs de ces crimes doivent savoir dès maintenant qu’ils seront non seulement traduits en justice, mais aussi ce qu’ils risqueront.

Deuxièmement, un soutien immédiat est nécessaire pour les grévistes actuellement intimidés par un régime qui leur inflige des sanctions pénales. Les organisations syndicales internationales, ainsi que les organisations nationales, ont les ressources nécessaires pour savoir comment faire la grève, comment se défendre contre la répression et peuvent apporter un réel soutien en allant à la rencontre des grévistes et de leurs familles sans porter ces actions au niveau étatique.

En d’autres termes, des organisations comme le syndicat polonais Solidarnosć ont une dette énorme à payer pour la solidarité reçue par les syndicats étrangers il y a 30 ans. Il est temps maintenant de rendre la pareille.

Troisièmement, le gouvernement de la République de Pologne tout comme l’UE ne doivent pas espérer faire pression pour le dialogue ou essayer de communiquer derrière le dos des Bélarusses.

La renaissance d’une nation

Personne, à l’exception de la société civile du pays, n’a le droit de décider de son avenir. Même si on nous demande de le faire, nous devrions éviter une formule dans laquelle nous deviendrions un faible garant et l’otage permanent d’un processus politique douteux.

En l’état actuel des choses, on ne peut pas envisager de nouvelles élections et il parait difficile de négocier avec les dirigeants de la junte. Selon la constitution, en cas de vacance du poste de Président, c’est le Premier Ministre qui devient chef de l’État. Bien qu’il soit une figure moralement douteuse et étroitement liée à Lukashenka, on ne peut pas se permettre de parler au Président actuel sous le nez de la nation voisine.

Cependant, que se passe-t-il si ce moment passe et que tous les efforts sont enfin récompensés ? Rappelons-nous qu’après les événements de ces dernières semaines, rien ne sera plus comme avant au Bélarus. Le drapeau blanc-rouge-blanc est de nouveau le symbole national et même si la transformation du pays prendra encore du temps, la Pologne et l’Europe doivent reconnaître la nation bélarusse comme la souveraine légitime et ne pas faire preuve d’apaisement envers un tyran périmé.

Ce n’est pas seulement pour le bien du Bélarus, mais aussi pour la crédibilité de l’UE dans le cadre du Partenariat oriental.


Wojciech Przybylski est Éditeur en Chef de la revue Visegrad Insight et Président du Board de la Fondation Res Publica.

Pour aller plus loin, nous vous recommandons de lire les scénarios et les recommandations récemment élaborés par Visegrad Insight :

  • Apparition d’un conflit gelé au Bélarus avec la présence militaire de la Russie, et par conséquent l’oligarchisation et mise en sommeil du Partenariat oriental https://visegradinsight.eu/eap2030/russian-hegemony-eastern-partnership/
  • Démocratie bélarusse avec des réformes rapides de type balte, mais avec une présence russe contrôlée https://visegradinsight.eu/eap2030/civic-emancipation-eastern-partnership/
  • Conflit sanglant et persistance du régime provoquent une crise humanitaire, avec des conséquences de grande ampleur pour la Pologne https://visegradinsight.eu/shotgun-wedding/
  • Changements sociopolitiques dans la région d’Europe centrale, où la nouvelle génération de la classe moyenne et numérique produit le dynamisme nécessaire https://visegradinsight.eu/central-europe-spring-2-0/
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