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Escalade militaire à la frontière ukrainienne: que cherche Moscou?

Des tranchées dans l’Est de l’Ukraine – Source: Instagram // Ross McDonnell.

Cela fait déjà sept ans que la Russie a annexé illégalement la Crimée et provoqué le déclenchement du conflit dans l’Est de l’Ukraine, qui selon les données officielles de l’ONU a jusqu’à présent fait plus de 14000 morts et laissé environ 3,4 millions de personnes dans le besoin. Malgré les accords de Minsk (2014-2015), censés instaurer un cessez-le-feu immédiat et complet, le conflit n’a en fait jamais cessé. Alors que les médias internationaux se désintéressent de la région, ce même cessez-le-feu est violé quotidiennement. Et le début de l’année 2021 a connu une escalade croissante avec 20 militaires ukrainiens tués et 57 blessés (les chiffres datent du 1er avril).

Récemment, les troupes russes ont considérablement renforcé leur déploiement le long de la frontière ukrainienne, au nord, à l’est et au Sud, ainsi que dans la Crimée occupée – des mouvements de troupes qui préoccupent non seulement à Kyiv, mais aussi dans les capitales occidentales. Le commandement européen de l’armée américaine a d’ailleurs relevé son niveau d’alerte pour l’Ukraine à son plus haut niveau, passé de “crise possible” à “crise potentielle imminente”. De leur côté, les dirigeants ukrainiens ont engagé des discussions actives avec leurs partenaires, y compris avec le Président américain Joe Biden. Il s’agissait du premier appel téléphonique entre le Président Zelenskyy et son homologue américain, au cours duquel ce dernier a affirmé « le soutien indéfectible des États-Unis à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine face à l’agression continue de la Russie dans le Donbass et la Crimée« . Cette intégrité est aujourd’hui menacée par les activités russes, qui sont autant de menaces d’escalade militaire pour Kyiv.

Aujourd’hui, Moscou ne peut plus nier cette escalade à la frontière avec l’Ukraine, qui est désormais largement documentée : les nombreuses vidéos montrant le déplacement de chars russes, de systèmes de missiles et de divers équipements militaires dans les régions frontalières de l’Ukraine, ont circulé trop largement sur Twitter ces derniers jours pour être ignorées.

Lors de son audition au Parlement ukrainien la semaine dernière, le Commandant en Chef des forces armées ukrainiennes, Rouslan Khomtchak, a annoncé que sous prétexte de préparer les futurs exercices militaires « Zapad-2021 », la Russie avait opéré un renfort de troupe non négligeable à la frontière avec l’Ukraine – plus précisément à Briansk et Voronej (régions de la Fédération de Russie) et dans la Crimée occupée. Le commandement ukrainien s’attend à ce que la Russie réunisse jusqu’à 25 groupes tactiques de bataillons près de la frontière ukrainienne et en Crimée, qui s’ajouteraient aux 28 bataillons – de 20 000 à 25 000 soldats – déjà stationnés dans ces régions.

Pour justifier de ce renforcement militaire à la frontière ukrainienne, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, a déclaré que « la Fédération de Russie transfère les forces armées sur son sol comme elle le souhaite. Cela ne devrait concerner personne et cela ne représente aucune menace pour personne ». Il a également fait allusion à l’activité accrue des forces armées de l’OTAN le long du périmètre de la frontière russe, déclaration qui a été reprise et activement diffusée par les médias d’État russes et leurs “bots” sur médias sociaux.

Peskov participe à un nouvel effort de désinformation du Kremlin. Depuis quelques semaines, les agences d’information de l’État russe ont multiplié les rapports sur l’Ukraine, notamment de fausses informations selon lesquelles Kiev aurait « reconnu des préparatifs d’invasion de la Crimée conjointement avec l’OTAN », ou encore des histoires d’un enfant tué par des frappes de drone ukrainien dans le Donbass. Ces fake news ont été principalement disséminées par le Kremlin en Russie même, pour provoquer un sentiment d’insécurité dans la société russe et ainsi justifier ses actions agressives comme relevant de la légitime défense, mais aussi à l’extérieur pour déformer la réalité et semer la méfiance dans les populations externes : plus celles-ci auront une impression confuse sur les événements en Ukraine, plus l’armée russe aura des marges de manœuvres dans le Donbass et ailleurs.

On assiste aujourd’hui à une multiplication de ces fake news et autres « narratifs alternatifs » depuis quelques semaines, alors que l’Ukraine est devenue le sujet n ° 1 dans les médias en Russie, occultant d’autres informations bien plus embarrassantes pour le Kremlin, telles que les manifestations massives qui ont fait suite à l’empoisonnement puis à la détention de Navalny, ou encore les difficultés économiques actuelles, de plus en plus palpables pour la population russe. Mais dans la guerre hybride telle qu’elle a été pensée par les États-majors russes, ce type de propagande n’est pas uniquement une diversion – il s’agit aussi de façonner une nouvelle réalité pour légitimer des actions ultérieures – l’expérience montre que la « couverture » des médias russes précédait bien souvent les événements proprement dits.

Il est aujourd’hui presque impossible de prédire l’évolution de la situation, même si les spéculations sur les intentions russes et le prétexte recherché vont bon train. Parmi les principales pistes avancées, citons celle d’une pression exercée sur le Président Zelenskyy pour qu’il fasse des concessions dans le Donbass en l’absence de solution politique, ou encore un test de volonté dirigé contre la nouvelle administration du Président Biden.

Le timing semble particulièrement propice alors que l’Europe reste concentrée sur la question des vaccins, tandis que les deux autres acteurs impliqués dans la résolution du conflit dans le cadre du Format Normandie font face à leurs propres échéances politiques : l’Allemagne est en pleine campagne électorale tandis que la succession d’Angela Merkel s’avère bien plus incertaine que prévue. De l’autre côté du Rhin, Emmanuel Macron est également entré dans une pré-campagne électorale qui s’annonce difficile, avec une situation sociale qui reste particulièrement tendue depuis la crise des gilets jaunes.

La France elle-même a perdu une partie de son crédit politique en Ukraine et plus généralement en Europe centrale depuis ses appels à renouveler le dialogue avec la Russie. Les quelques concessions à la Russie n’ont pourtant jusqu’ici résolu aucun problème – elles ont au contraire été analysées comme des preuves de faiblesses et encouragé de nouvelles actions russes dans son « voisinage immédiat » et au-delà. Le Kremlin ne comprend que le langage de la force et son attitude ne changera qu’en réaction à des pressions réelles. Celles-ci pourraient inclure un moratoire sur le projet controversé d’oléoduc Nord Stream 2 et des sanctions plus ciblées et des interdictions de visa pour les hauts responsables russes et leurs familles, qui aiment généralement passer leur temps somptueux dans l’Occident « ennemi ».

Les Ukrainiens ont de bonnes raisons de s’alarmer de l’escalade militaire à leur frontière orientale, qui pourrait bien annoncer une guerre plus large. Mais ils ont aussi appris au cours des six années de conflit avec la Russie qu’ils ne pouvaient pas se faire d’illusions, malgré tout le soutien que peuvent leur apporter leurs alliés : ils savent être les seuls à pouvoir protéger leur souveraineté et ils sont déterminés à le faire, comme ils l’avaient fait en 2014. Ils sont désormais mieux équipés et mieux préparés pour cela.


Alisa Muzergues

Alisa Muzergues est Analyste associée pour Euro Créative, experte reconnue de l’Europe centrale et orientale et plus particulièrement des sujets concernant la transition démocratique et le processus d’intégration européenne des pays du Partenariat oriental et des Balkans occidentaux. Elle est également spécialisée dans les pays de Visegrád, les menaces hybrides, les questions de l’État de droit et de lutte contre la désinformation. Alisa dispose d’une longue expérience professionnelle acquise ces 8 dernières années au sein de diverses organisations et projets internationaux tels que Ukrainian Centre for European Policy, l’OSCE ou encore Globsec.

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