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Křetínský, l’oligarque tchèque qui se penche sur la France – avec Jérôme Lefilliâtre

Jérôme Lefilliâtre est journaliste à Libération, il a enquêté sur le milliardaire tchèque Daniel Křetínský,qui fait une entrée fracassante en France, en 2018, en devenant actionnaire du journal Le Monde. Qui est-il ? Comment a-t-il fait fortune ? Quelles sont ses ambitions en France ? Son enquête est publiée aux éditions Seuil : « Mister K. Petites et grandes affaires de Daniel Kretinsky »

Des propos recueillis par Arthur Kenigsberg

Daniel Kretinsky (Stanislav KRUPAR/LAIF-REA)

Qui est Daniel Křetínský ? 

Daniel Křetínský est un milliardaire tchèque de presque 45 ans. Il détient la troisième plus grande fortune dans son pays, selon le magazine américain Forbes, qui le classe dans son palmarès. Son principal actif est la société énergétique EPH, qui opère dans une dizaine de pays européens et dans plusieurs activités (centrales à gaz, au charbon, nucléaires, réseaux, services…). En République tchèque, il possède également un groupe de presse, qui possède notamment le quotidien Blesk. Il s’intéresse beaucoup aux médias : en France, il a racheté le magazine Marianne et l’hebdomadaire Elle notamment, a investi dans le groupe Le Monde. Depuis quelques années, il s’est lancé dans le secteur de la distribution, en prenant des positions dans les groupes Metro, Casino, Foot Locker. Il est de plus en plus actif. 

Comment a-t-il fait fortune en Europe Centrale ? Qui sont les oligarques de la deuxième génération tchèque ? 

Daniel Křetínský est devenu millionnaire assez jeune, en tant qu’avocat d’affaires pour le groupe financier slovaque J&T. Mais ce qui lui a permis d’atteindre le stade de la très grande richesse est le lancement de la société énergétique EPH, dont il a d’abord été le manager avant d’en devenir le propriétaire. Il a fait de cette entreprise l’un des plus grands producteurs d’électricité en Europe, Daniel Křetínský revendique la 7ème place. Une opération clé pour lui a été le rachat en 2013 du gazoduc Eustream en Slovaquie, qui transporte le gaz russe vers l’Europe de l’ouest. Un très bon coup financier, qui lui rapporte plusieurs centaines de millions d’euros par an et lui donne des moyens pour investir et grandir.

Il faut aussi dire qu’il a fait l’acquisition de plusieurs sociétés et compagnies dans des conditions parfois troubles. Dans son entourage immédiat se trouvent des hommes et des femmes qui n’ont pas vraiment la réputation d’être des saints : Petr Kellner, Martin Roman, Patrik Tkáč, Jana Nečasová… De bonnes fées se sont penchées sur le berceau de Daniel Křetínský. Son parcours est jalonné de scandales et d’affaires, qui ont éclaté près de lui sans l’éclabousser complètement ou personnellement. 

L’expression « oligarques tchèques de la deuxième génération » désigne des grands hommes d’affaires tchèques, très présents dans l’économie, les médias et/ou la politique, qui ne sont pas issus de la génération ayant fait fortune au moment des privatisations des années 90, mais plus tard, à partir des années 2000. Daniel Křetínský fait partie de ceux-là. 

Une opération clé pour lui a été le rachat en 2013 du gazoduc Eustream en Slovaquie, qui transporte le gaz russe vers l’Europe de l’ouest. Un très bon coup financier, qui lui rapporte plusieurs centaines de millions d’euros par an et lui donne des moyens pour investir et grandir.

Quelle est la réputation de Daniel Křetínský en République Tchèque ? 

Celle d’un homme discret et mystérieux, qui se montre peu, qui parle peu, mais qui va très vite. En République tchèque, il est surtout connu pour être le propriétaire et président du Sparta Praha ( Sparta Prague ), le club de foot le plus populaire du pays.

Daniel Křetínský propriétaire et président du Sparta Prague
Source : sparta.cz

D’où vient l’intérêt de Daniel Křetínský pour la France ? Vous décrivez un homme qui n’est pas venu uniquement en France pour faire des affaires, mais un homme épris de la culture française qui parle parfaitement français… 

​A l’évidence, il a un intérêt économique pour la France, un gros marché européen où il a envie d’être actif après avoir investi en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie. Il y a aussi un intérêt sentimental pour la France, légué en partie par ses parents. Adolescent, Daniel Křetínský a fait plusieurs séjours estivaux en France – ses premières découvertes du monde non communiste. Etudiant, il a passé un semestre à l’université de droit de Dijon, en échange. Il a tiré de ces expériences un attachement à la France. 

Comment se fait l’entrée fracassante de l’oligarque tchèque dans l’univers de la presse française ? Quelles réactions son entrée suscite-t-elle ?

Elle se fait très rapidement. En l’espace d’une semaine au printemps 2018, Daniel Křetínský annonce qu’il met la main sur plusieurs magazines du groupe Lagardère dont Elle, puis sur Marianne. C’est très surprenant pour le public français, car personne ne connaît alors ce personnage, hormis les techniciens de l’énergie. Il donne le sentiment d’opérer un raid préparé… Quelques articles publiés à ce moment-là se demandent qui est ce personnage, mais les enquêtes ne sont pas très poussées. Tout change lorsqu’on apprend, en octobre 2018, que Daniel Křetínský rachète une partie des actions que détient Matthieu Pigasse dans le puissant groupe Le Monde. Un accord négocié secrètement depuis plusieurs mois. Le Monde, c’est une autre échelle, un très gros actif, très sensible politiquement. Beaucoup d’enquêtes sont relancées dans la presse, de nombreux articles lui sont consacrés. Il y a une tonalité récurrente dans ces articles, pas constante, mais récurrente, qui se demande, pour résumer à gros traits, qui est ce petit Tchèque qui ose s’attaquer à un tel fleuron de la presse française. Et puis, son lien avec la Russie de Poutine, en tant qu’oligarque de l’Europe non occidentale, est immédiatement questionné. Daniel Křetínský y a vu une forme de xénophobie. Pour ma part, j’y vois une manifestation d’une forme d’arrogance française et aussi d’ignorance sur la République tchèque et l’Europe centrale.

Il y a une tonalité récurrente dans ces articles, pas constante, mais récurrente, qui se demande, pour résumer à gros traits, qui est ce petit Tchèque qui ose s’attaquer à un tel fleuron de la presse française.

Vous évoquez une conversation entre Natacha Polony, qui est à la tête de la rédaction de Marianne, et Daniel Křetínský : « Nous nous sommes retrouvés sur un point : critiquer l’UE n’est pas être anti-européen ». Le milliardaire tchèque a-t-il une vision politique ? Quel est son regard sur l’UE ? 

Politiquement, il est proche du parti libéral-conservateur tchèque ODS. Il est proche de Mirek Topolánek, l’ex-Premier ministre tchèque issu de ce parti. Daniel Křetínský est un homme de droite, libéral économiquement, très peu porté sur l’écologie, mais sans doute moins conservateur que des personnalités plus âgées de ce bord politique. En revanche, il ne fait pas partie du courant eurosceptique, très « poutinophile », de l’ODS, toujours incarné par l’ancien Président Václav Klaus. Daniel Křetínský est plutôt pro-UE, très tourné vers le marché libre et commun. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des réserves sur le fonctionnement de l’UE. Il est très critique de la liberté que laisse l’Europe aux grandes entreprises technologiques américaines par exemple. C’est l’un de ses grands combats, nourri par son expérience de la presse. 

Václav Klaus and Vladimir Poutine, photo: inosmi.ru

Il y a-t-il chez lui une réelle volonté de lutter contre les populismes européens en soutenant la presse ? Ou cette volonté affichée est un faux philanthropisme qui cache d’autres ambitions ? 

Question compliquée ! Chez les grands hommes d’affaires de son espèce, il me semble que l’intérêt économique et financier personnel prime sur tout le reste. Pour moi, Daniel Křetínský ne déroge pas à cette règle. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas sincère par ailleurs, quand il dit vouloir lutter contre la montée du populisme en Europe via la défense de la presse et du journalisme. A Prague, il est bien placé pour voir ce qui se passe en Slovaquie, en Hongrie, en Autriche, en Pologne et même en République tchèque autour d’Andrej Babiš. Par ailleurs, c’est un adolescent de la Révolution de Velours. Il a connu la dictature communiste et sa chute. Dans la vie d’un homme, j’imagine que cela compte…

Néanmoins, il y a le discours et les actes. La façon dont Daniel Křetínský a fait fortune pose des questions de collusion entre la classe politique et les élites économiques. Ses journaux tchèques ne produisent pas toujours le plus grand des journalismes. Ses intentions déclarées et ses intérêts réels peuvent entrer en contradiction et quand c’est le cas, les seconds l’emportent, je pense. 

A Prague, il est bien placé pour voir ce qui se passe en Slovaquie, en Hongrie, en Autriche, en Pologne et même en République tchèque autour d’Andrej Babiš. Par ailleurs, c’est un adolescent de la Révolution de Velours. Il a connu la dictature communiste et sa chute. Dans la vie d’un homme, j’imagine que cela compte…

Quelles sont les relations entre Daniel Křetínský et la Russie de Vladimir Poutine ? 

J’ai beaucoup enquêté ​sur le sujet de son lien à la Russie de Poutine, mais je n’ai pas trouvé de collusion avec le maître du Kremlin. Je donne le détail dans le livre. Pour moi, Daniel Křetínský fait de très bonnes affaires avec Gazprom, mais cela n’en fait pas un valet de Poutine. 

Quelles sont les perspectives futures de Daniel Křetínský en France, et plus largement en Europe ? 

A la fin de mon livre, je raconte qu’il prépare des gros coups, en Europe. Il est à l’affût, veut profiter de la crise économique actuelle pour avancer ses pions. En France, je pense qu’il espère des ouvertures dans le secteur de l’énergie,sur EDF ou Engie. C’est à mon sens le but de son arrivée spectaculaire dans les médias français. Ces dernières semaines, il a aussi fait ses premiers investissements aux Etats-Unis, dans les magasins Macy’s et Foot Locker notamment. C’est une nouveauté majeure. Il se tourne vers un très gros marché. 

« Mister K. Petites et grandes affaires de Daniel Kretinsky », de Jérôme Lefilliâtre (Seuil, 288 p., 17,90 €).
Posted in Articles, Entrevues, Europe Centrale

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1 Comment

  1. Ping :Who is Daniel Křetínský, the Czech billionaire advancing his pawns in France and across Europe? - Kafkadesk

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