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La Paix de Riga, élément incontournable de l’histoire européenne

Il y a cent ans, le 18 Mars 1921, la Paix de Riga était signée entre la Deuxième République de Pologne et la Russie soviétique. Elle venait conclure deux années d’affrontements entre Bolcheviques et Polonais. Largement méconnu en Europe occidentale, ce traité de paix peut être considéré comme le véritable acte final de la Grande Guerre. Cet accord bilatéral a ainsi été central dans la réorganisation post-Première Guerre Mondiale de l’Europe orientale produisant des conséquences multiples et importantes pour cette région au cours de l’entre-deux guerres. Par ailleurs, si la Paix de Riga a été signée il y a déjà un siècle, nous pouvons encore aujourd’hui en tirer des leçons importantes qui font de cet événement un héritage commun à l’ensemble des Européens. 

De Versailles à Riga.

En France, la population associe généralement la fin officielle de la Première Guerre mondiale à la signature du Traité de Versailles. Pourtant, celle-ci – pas plus que l’Armistice du 11 novembre 1918 – ne sonne bien évidemment pas la fin des combats en Europe. La guerre polono-soviétique (1919-1921) est un exemple parmi d’autres illustrant les hostilités ayant cours en Europe centrale et orientale à cette époque. Cependant, nous pourrions en citer d’autres comme les guerres d’indépendances baltes (1918-1920) ou les guerres civiles finlandaise (1918) et dans les territoires russes et ukrainiens (1917-1923).

Le Traité de Versailles – et les différents traités de paix qui l’ont complété – ont évidemment participé aux redéfinitions territoriales et politiques de l’Europe centrale. Pour preuve, c’est bien le Traité de Versailles qui fait reconnaître à l’Allemagne l’indépendance de la Pologne – déclarée en 1918 – et leurs frontières communes (Article 87) sans toutefois délimiter officiellement les frontières polonaises. Ainsi, les traités de paix de 1919 ou 1920 ne règlent pas les multiples litiges territoriaux existant dans la région et n’empêchent pas le déclenchement de conflits comme celui opposant la Russie soviétique et la Pologne dès 1919. A cette époque, les frontières en Europe orientale sont illisibles et les intérêts des différents acteurs de la région se confrontent dans une certaine anarchie.

Cela est visible avec les Polonais et les Bolchéviques qui ont des ambitions incompatibles. Côté polonais, le Maréchal Józef Piłsudski et ses alliés sont à la manoeuvre pour redonner à la Pologne – qui a disparu des cartes pendant plus de 120 ans – les territoires orientaux considérés comme lui appartenant historiquement. Il y a au sein des autorités polonaises l’ambition de constituer la fédération Międzymorze, un projet de rapprochement avec l’Ukraine, le Bélarus et la Lituanie. Celui-ci s’appuie évidemment sur le souvenir de la République polono-lituanienne des Deux Nations (1569-1795). 

Côté russe, Lénine et ses camarades, toujours en guerre interne face aux contre-révolutionnaires, cherchent à étendre la ‘Révolution rouge’ à toute l’Europe, notamment en Allemagne puis en France. Un projet contrarié par l’existence d’une Pologne libre et indépendante. Le célèbre Général Mikhail Toukhatchevski qui a pris part à la guerre polono-soviétique déclarait ainsi:

A l’Ouest ! Sur le cadavre de la Pologne blanche se trouve la route à la révolution mondiale. Marchons sur Wilno, Minsk, Varsovie !”. 

Mikhail Toukhatchevski

Un conflit éclate alors, entraînant également l’Ukraine en proie à la guerre civile entre les Rouges et les Blancs (et de nombreux autres groupes plus difficilement identifiables). Dans le même temps, les pays baltes vivent leurs guerres d’indépendance et se battent eux-aussi contre des forces bolcheviques à plusieurs reprises. Ces conflits généralisés poussent les puissances d’Europe occidentale à intervenir. La France, en tête, considère la Pologne comme un rempart à la ‘menace rouge’ et lui apporte un soutien militaire. Cet appui aidera les Polonais à défendre leur capitale face à la poussée soviétique de l’été 1920. Pourtant en difficulté, les Polonais repoussent l’ennemi, c’est le “Miracle de la Vistule”

Épuisés par plusieurs années de conflits militaires, les belligérants décident alors d’instaurer un cessez-le-feu le 18 décembre 1920. Initialement prévues à Minsk, les discussions venant clore officiellement la guerre polono-soviétique se font finalement à Riga et un traité de paix est signé le 18 mars 1921 entre la Russie soviétique (avec mention explicite de l’Ukraine soviétique) et la République de Pologne

Cud nad Wisłą (Le Miracle sur la Vistule) – Jerzy Kossak (1930).

Le traité

Tout d’abord, et c’est le point le plus important, ce texte redessine les frontières en Europe orientale. Suite à ce traité, le territoire polonais s’enfonce dans les territoires orientaux, 250 kilomètres plus loin que la ligne proposée par le Ministre des Affaires Etrangères britannique Lord Curzon au cours de la guerre. A partir de 1921, les vastes régions du nouvel Etat polonais comprennent alors des territoires ukrainiens (Galicie et Volhynie), bélarusses (Polésie) mais aussi lituaniens (de facto la région autour de Vilnius, la République de Lituanie Centrale, demeure indépendante jusqu’à son rattachement à la Pologne en 1922). 

Ce traité permet aussi l’établissement des relations diplomatiques, la reconnaissance bilatérale de chacun des Etats par les belligérants ainsi que l’arrêt de toute tentative d’expansion territoriale. Les velléités expansionnistes des différents acteurs sont ainsi douchées par les reconnaissances de frontières.

Ensuite, le traité dispose de clauses économiques puisque la Pologne doit garantir la liberté du trafic de fret à la Russie vers l’Allemagne, l’Autriche et la Lituanie. De son côté, la Russie s’engage à verser des indemnités de guerre ainsi que la restitution de tous les moyens de production industrielle démontés au cours de la Grande Guerre par le gouvernement tsariste. Dans le même temps, mentionnons que les autorités soviétiques doivent restituer les biens culturels et artistiques confisqués depuis les partages successifs de la Pologne à partir de 1772. 

Enfin, il est essentiel de s’intéresser aux réactions sur la scène internationale. Bien que réticentes à ce traité pour ne pas avoir été consultées, les puissances occidentales finissent par le reconnaître en mars 1923, d’abord la France puis le Royaume Uni, l’Italie, le Japon et enfin les Etats-Unis en avril. 

Ce traité de paix met donc fin au conflit entre la Russie soviétique et la Pologne mais est loin de contenter l’ensemble des acteurs impliqués, il demeurera au cœur des relations politiques et diplomatiques en Europe centrale et orientale au cours de l’entre-deux guerres. Cette période voit alors la montée en puissance des Etats nations et l’aggravation constante des tensions sur fond de poussées nationalistes et autoritaires et de revendications territoriales en Europe orientale.  

Carte de la Pologne à partir de 1922 – Source: Wikipédia.fr.

Leçons contemporaines

Outre les conséquences directes sur les développements de la période de l’entre-deux guerres conduisant à la Seconde Guerre mondiale, la Paix de Riga a aussi des conséquences plus profondes dont on peut aujourd’hui tirer les leçons.

En premier lieu, la Paix de Riga – au même titre que les Traités de Moscou, Riga et Tartu (tous signés en 1920) – porte des conséquences sur les relations contemporaines entre la Russie et les pays d’Europe centrale et orientale. En effet, ces traités qui avaient permis des reconnaissances diplomatiques mutuelles, notamment à travers la reconnaissance des frontières, sont reniés en 1939 lorsque la Russie envahit la partie orientale de la Pologne puis les pays baltes en 1940. La peur d’une non-tenue des engagements et donc de la violation des traités est une inquiétude qui existe encore aujourd’hui. D’où la peur de ces pays d’être les ‘prochains sur la liste’ après l’Ukraine ou la Géorgie. 

A cela il faut rajouter la peur de ces pays face à l’incapacité de la communauté internationale ou des alliés occidentaux d’assurer leur défense et leur indépendance. Si les Français ne sont pas ‘morts pour Dantzig’ mourront-ils demain pour Narva ? Rien n’est moins sûr. C’est la raison principale pour laquelle ces pays accordent une importance extrême à l’Alliance atlantique et son fameux Article 5 de défense collective. Les Européens, la France en tête, devraient travailler en parallèle au renforcement de la crédibilité de ce principe de défense collective au sein de l’Union européenne. 

Ensuite, la Paix de Riga a aussi eu des implications au niveau des relations régionales qui portent encore des conséquences à l’heure actuelle. La signature de la Paix de Riga par la Pologne a été perçue notamment par les Ukrainiens comme une trahison – alors que les deux parties étaient alliées dans la guerre polono-soviétique. Avec ce traité, l’Ukraine s’est ainsi retrouvée séparée entre la Russie soviétique et la Pologne (également avec quelques territoires en Roumanie ou en Tchécoslovaquie). De même, le Bélarus, brièvement indépendant en 1918, disparaissait aussi des cartes. Cette incapacité d’entraide régionale entre nations recherchant l’indépendance a été également vérifiée au sein de la relation exécrable entre la Pologne et la Lituanie au cours de l’entre-deux guerres. 

Aujourd’hui, comme nous le savons, l’Ukraine est en guerre depuis plus de 7 ans face à la Russie. Dans ce contexte, il existe à Kyiv une peur de voir ses intérêts – et plus largement sa liberté – sacrifiés par les Européens dans leurs négociations avec la Russie. Ce sont des remarques qui reviennent régulièrement à l’approche des sommets ‘Format Normandie’: l’Ukraine ne doit pas être sacrifiée par les partenaires français et allemands. Cependant, à l’heure actuelle, les relations sont plutôt efficientes entre les différents pays de la région qui apportent d’ailleurs un précieux soutien à leurs voisins. En guise d’exemple, la Pologne et la Lituanie tentent d’apporter leur soutien à l’Ukraine à travers différentes initiatives dont la plus récente est la mise en place du Triangle de Lublin. On peut également mentionner les efforts diplomatiques de ces deux pays au cours de la crise bélarusse à travers un soutien important envers la société civile.  

Enfin, la Paix de Riga et plus largement l’histoire de l’Europe orientale demeurent largement méconnues en Europe occidentale. Il est nécessaire que ce genre d’événement, central pour la compréhension des développements post-Première Guerre mondiale mais aussi pour certains aspects contemporains sur notre continent, soit connu de l’ensemble des Européens. Il s’agit là d’un héritage commun, au même titre que le Traité de Versailles pour ne citer qu’un exemple. 

En déplacement au CEFRES à Prague en 2019, le Ministre des Affaires Étrangères français Jean-Yves Le Drian avait alors annoncé la mise en place d’un observatoire de l’enseignement de l’histoire en Europe dans le but de “dresser un état des lieux neutre et factuel des programmes et manuels scolaires permettant de faire dialoguer nos enseignements et empêchant la réapparition des discours racistes, xénophobes ou antisémites et d’oeuvrer au rapprochement entre les peuples.”.

Effectivement, l’unité européenne que l’on perçoit trop souvent à travers les prismes économiques ou politiques passe aussi par une meilleure compréhension de notre passé commun. Un passé marqué par d’innombrables expériences historiques, pour le meilleur et pour le pire. Dans tous les cas, l’histoire européenne n’est rien de plus que l’addition des différentes histoires des nations européennes. A ce titre, il est tout aussi important de se souvenir de la Paix de Riga ou du Traité de Trianon que du Traité de Versailles lorsque l’on traite de la période de l’entre-deux guerres.

Jean-Yves Le Drian au Cefres en 2019 – Source: Diplomatie.fr

Cet article a été écrit par Téva Saint-Antonin et Romain Le Quiniou.

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