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L’influence chinoise en Europe Centrale et Orientale: des perceptions exagérées

Tamás Matura

Tamás Matura est Professeur à l’Université Corvinus de Budapest et Chargé de cours à l’ESSCA School of Management à Angers, Paris, Budapest et Shanghai. Tamás est également Fondateur du Central and Eastern European Center for Asian Studies et Membre Fondateur du European Think Tank Network on China.

Cet entretien a été réalisé par Bertille Meauzé et Romain Le Quiniou.

Euro Créative : Depuis le déclenchement de l’épidémie de Covid-19, l’image de la Chine en Occident a évolué de façon assez négative alors que la diplomatie chinoise semble adopter une diplomatie beaucoup plus affirmée, utilisant des outils de propagande. Plus que jamais, les politiciens occidentaux comprennent que la Chine a un programme international concret et est capable de générer une politique étrangère très influente, y compris en Europe. En tant qu’expert de la politique étrangère de la Chine, de tels développements ne vous surprennent probablement pas, mais comment décririez-vous de manière synoptique la politique étrangère chinoise actuelle et ses perspectives générales ?

Tamás Matura : Tout d’abord, nous devons être très prudents quant à toute évaluation aujourd’hui car en raison du contexte électoral américain, tout le discours international est empli d’exagérations, grâce notamment à M. Donald Trump. Il y a beaucoup d’émotion et de tension dans les relations et les discours internationaux. Mais, si vous surveillez ce qui se passe réellement dans la réalité, il n’y a pas grand-chose à trouver et à observer.

Je pense que la politique étrangère chinoise, et en particulier le Ministère chinois des Affaires Étrangères, est actuellement en mode de « contrôle des dégâts ». Ils répondent, parfois même assez durement, aux « provocations américaines » – ou du moins à ce qu’ils perçoivent comme des provocations. Toutefois, il ne s’agit la plupart du temps que de réactions vocales. En outre, si vous vérifiez ce que les Chinois ont fait sur le terrain au cours des trois ou quatre derniers mois, ils n’ont pas fait grand-chose pour repousser activement les actions américaines. Je pense personnellement qu’ils regrettent ce qu’ils ont commencé en Inde, dans la Mer de Chine ou vis-à-vis de Taïwan. Pour l’instant, ils essaient de faire profil bas en attendant les conclusions des élections américaines de novembre prochain.

Rencontre entre Trump et Xi Jinping – Source: Les Échos.

Selon vous, comment l’Europe – et en particulier l’Union européenne – est-elle perçue dans le cadre de cette stratégie internationale en Chine ? L’Union européenne est-elle une cible importante avec des objectifs et des modalités spécifiques ?

Dans l’ensemble, je dirais que les Chinois semblent être déçus des performances de l’UE. Je le suis également à titre personnel…

Je crains que l’Europe ne soit plus importante… Au cours des dix à quinze dernières années, nous avons observé la dégradation constante du niveau d’importance de l’UE du point de vue chinois. Il y a quinze ans, la Chine considérait l’Europe comme un pôle potentiel dans un système mondial multiple à équilibrer entre les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde, etc. Malheureusement, compte tenu de la manière dont l’UE, ses dirigeants et son élite ont réagi à la crise financière mondiale il y a plus de dix ans, puis à la crise de la zone euro, cette perception s’est estompée. D’après mon expérience, lorsque je parle à mes collègues chinois, ils me disent toujours que l’UE est bien sûr un partenaire commercial majeur pour la Chine, qu’elle est importante sur le plan économique, mais que l’UE n’est pas considérée comme un acteur géopolitique ou politique dans le monde, ou du moins pas très important. Dans l’ensemble, je dirais que les Chinois semblent être déçus des performances de l’UE. Je le suis également à titre personnel…

Même si l’Europe n’est généralement plus aussi importante qu’elle l’était pour la Chine, nous aimerions nous concentrer sur l’Europe centrale et orientale qui est récemment devenue une région d’intérêt particulier pour la Chine. Nous pouvons bien sûr illustrer cette affirmation par le format diplomatique « 17+1 » qui est lié à un projet géopolitique plus vaste : « Belt and Road Initiative ». Pouvez-vous nous parler des relations entre la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale ?

En 2011, la Chine a officiellement lancé le 16+1 qui est devenu le 17+1 lorsque la Grèce l’a rejoint en 2019. A cette époque, il y avait un contexte politique et économique spécifique. Nous ne devons pas oublier que c’était encore le contrecoup de la crise financière mondiale et le tout début de la crise de la zone euro. Le fait est qu’à l’époque, tous les PECO devaient trouver de nouveaux partenaires économiques car le commerce était vital pour leurs économies. Par exemple, en Hongrie, notre ratio commerce/PIB est proche de 180% ! Les économies des PECO sont très ouvertes et c’est pourquoi le commerce – tant en termes d’importations que d’exportations – ainsi que les investissements directs étrangers sont très importants. Par conséquent, la plupart des économies des PECO dépendent de l’afflux d’investissements étrangers et, de toute évidence, dépendent également beaucoup du marché européen. Dans le cas de la plupart des pays d’Europe centrale, la dépendance des exportations vers l’UE se situe entre 60 et 90 %. Soudainement, en raison des crises mondiale, financière et de la zone euro, les marchés se sont soudainement taris. Plus de liquidités, 25 % de baisse des exportations, 30 % de baisse des investissements directs…

Réunion en format 17+1 des Ministres de l’Agriculture – Source: Gouvernement polonais.

C’était donc une réaction très naturelle de rechercher de nouveaux partenaires économiques. Et bien sûr, la Chine était déjà une priorité pour le monde entier et les pays d’Europe centrale et orientale, après deux décennies de relations réticentes avec la Chine, se sont tournés vers elle. Dans le même temps, la Chine se trouvait dans une situation économique très différente, avec une abondance de liquidités financières, de construction et d’autres surcapacités industrielles. Ainsi, la Chine était à la recherche de nouveaux partenaires pour exporter ses excédents. Entre les pays d’Europe centrale et orientale et la Chine, il s’agissait d’une adéquation naturelle. Le problème était que la plupart des promesses chinoises, ce que nous avons écouté au cours de la dernière décennie, se sont avérées n’être rien de moins qu’un mirage. Jusqu’à aujourd’hui, ces promesses ne se sont pas concrétisées du côté chinois, du moins pas dans les États membres de l’UE de la région. Les raisons sont diverses et assez compliquées.

Nos pays ont à leur disposition des subventions européennes non-remboursables, des fonds de cohésion, des fonds d’infrastructure de l’UE. Ces fonds sont tous gratuits. Pourquoi demanderions-nous un prêt chinois pour des infrastructures construites par des entreprises chinoises ? Ce n’est tout simplement pas une bonne offre…

Ce que je voudrais souligner, c’est que ce dont l’Europe centrale avait besoin et ce que la Chine voulait faire en Europe centrale étaient deux choses très différentes. L’Europe centrale s’intéressait aux investissements dans l’agriculture, pour la création de nouveaux emplois, dans la recherche & développement et dans l’innovation. Quant à la Chine, elle était et est toujours intéressée par les investissements dans les infrastructures. La ligne ferroviaire Budapest-Belgrade est l’un des rares exemples où la Chine a réussi à atteindre ses objectifs. Mais dans l’ensemble, la Chine a échoué, surtout en ce qui concerne les pays d’Europe centrale et orientale membres de l’UE. L’une des principales raisons de cet échec est la nature de la coopération que la Chine propose. En effet, ce que la Chine voulait faire – et veut encore faire aujourd’hui – c’est offrir des prêts pour se débarrasser de ses capacités financières excédentaires et pour construire des infrastructures dans ces pays. En quoi cela serait-il une bonne opportunité pour les États membres de l’UE ? Nos pays ont à leur disposition des subventions européennes non-remboursables, des fonds de cohésion, des fonds d’infrastructure de l’UE. Ces fonds sont tous gratuits. Bien sûr, la plupart des infrastructures européennes ont été construites par des entreprises européennes, qu’elles soient allemandes, néerlandaises, françaises ou autrichiennes, mais il s’agit toujours d’argent non remboursable ! Pourquoi demanderions-nous un prêt chinois pour des infrastructures construites par des entreprises chinoises ? Ce n’est tout simplement pas une bonne offre… La Chine a eu beaucoup plus de succès dans les pays hors UE et surtout dans les Balkans occidentaux. Mais en Europe centrale, la plupart des pays et des gouvernements ont connu une longue décennie de déception constante.

Les pays d’Europe centrale et orientale risquent-ils d’être entraînés au milieu d’un jeu géopolitique entre la Chine et l’Occident (et les États-Unis en particulier) qu’ils ne peuvent pas contrôler ?

Sur le plan économique, je ne dirais pas que la Chine n’est pas pertinente, mais elle est loin d’être très importante.

Je pense que géopolitique n’est pas le bon mot car la Chine n’a pas de réels intérêts géopolitiques ou de sécurité en Europe ou en Europe centrale en particulier. La Chine est très éloignée et, du moins à court ou moyen terme, nous ne pouvons pas imaginer une Chine ayant de réels intérêts de sécurité sur la rive orientale de l’océan Atlantique. Cependant, lorsqu’il s’agit d’intérêts politiques, la réponse est sans aucun doute oui. Au cours de la dernière décennie, l’Europe centrale a été un champ de bataille entre l’Europe occidentale (ou Bruxelles) et la Chine. La principale accusation de l’Europe occidentale était et reste que la Chine a utilisé les pays d’Europe centrale pour diviser et diriger l’UE ou du moins pour perturber son unité. On pense que la Chine a pratiquement acheté les pays d’Europe centrale et orientale, car elle a tellement investi et offert des entreprises si lucratives que les gouvernements d’Europe centrale ont décidé de vendre l’unité européenne en échange de ces avantages économiques. En réalité, cet argument ne tient tout simplement pas… L’argent chinois en Europe centrale est limité !

Si vous consultez les données et les statistiques, par exemple celles créées par l’Institut Mercator de Berlin (MERICS), vous constaterez que 95 % des investissements chinois en Europe se trouvent en Europe occidentale : 50 milliards d’euros au Royaume-Uni, 22 milliards en Allemagne, 15 milliards en France ou 16 milliards en Italie. En comparaison, le montant combiné des investissements chinois en Europe centrale avoisine les 8 milliards. 8 milliards dans 11 pays ! Pour vous donner un exemple plus concret, en Hongrie, qui est l’un des plus importants partenaires de la Chine en Europe centrale et pour qui la Chine est un partenaire commercial majeur en dehors de l’Europe, le volume total des échanges avec la Chine représente environ 4 % de son commerce total. Sur le plan économique, je ne dirais pas que la Chine n’est pas pertinente, mais elle est loin d’être très importante.

Une question demeure cependant : pourquoi certains pays d’Europe centrale et orientale sont-ils si proches de la Chine ? Je ne veux pas cacher la réalité. La Hongrie a été l’un des rares pays en Europe – ou plutôt le gouvernement hongrois – à aider la Chine. À titre d’illustration, ils ont bloqué certaines déclarations communes européennes sur les questions des droits de l’homme ou sur la mer de Chine méridionale, etc. La Tchéquie est un autre exemple, et dans ce cas pour être plus précis, je devrais parler de son président Miloš Zeman qui a été très favorable politiquement à la Chine, tout comme la Croatie et la Grèce dans une certaine mesure.

Xi Jinping et Miloš Zeman à Prague – Source : Kafkadesk.

Parallèlement, nous devons souligner que dans la plupart de ces cas, le soutien politique n’implique pas le soutien de la nation elle-même. Si vous consultez les données de l’Eurobaromètre, vous constaterez peut-être que, par exemple, 50 % des Hongrois ont une opinion très négative de la Chine. Il en va de même pour les Polonais. On retrouve aussi cela chez les Tchèques, la société tchèque étant la plus anti-chinoise de toute l’Europe, 69 % de la population ayant une opinion très négative de la Chine. C’est plus ou moins vrai pour la plupart des pays d’Europe centrale et orientale. En outre, si vous vérifiez ce que les partis politiques non-gouvernementaux d’Europe centrale disent de la Chine, tant à droite qu’à gauche, conservateurs et libéraux, ils sont très méfiants à l’égard de la Chine. Ce n’est pas une surprise, car la droite déteste les communistes tandis que les libéraux et la gauche détestent l’oppression.

Pour la plupart de ces pays, l’attitude pro-chinoise est en fait un one-man show. Il s’agit de Viktor Orbán, premier ministre de Hongrie, de Miloš Zeman, président de la Tchéquie. C’était Victor Ponta lorsqu’il était Premier ministre en Roumanie, c’était – jusqu’à un certain temps – les gouvernements polonais précédents mais M. Kaczyński, le véritable dirigeant de la Pologne, n’est pas un fan des étrangers et des communistes, il a donc un problème avec la Chine. Et enfin, il y a bien sûr Aleksandar Vučić, ancien Premier ministre et désormais Président de la Serbie… Les relations politiques entre les pays d’Europe centrale et orientale et la Chine sont basées sur des relations individuelles. Même lorsqu’il s’agit de la Grèce avec le précédent gouvernement dirigé par SYRIZA : ils soutenaient la Chine pour des raisons économiques mais aussi pour ennuyer les Allemands, ou l’Europe occidentale et Bruxelles plus généralement. Mais ce n’était pas un véritable amour envers la Chine.

Une chose est cruciale à comprendre concernant les relations entre ces pays et la Chine, les gestes politiques ou les cadeaux que certains gouvernements ont offert à la Chine sont de nature politique mais pas économique. Même le gouvernement hongrois, d’après moi, n’a jamais osé faire quoi que ce soit pour aider la Chine pour quelque chose qui aurait pu nuire à l’UE et en particulier aux intérêts économiques allemands. Il est certain que les autorités hongroises ont été très favorables à la Chine sur des questions concernant les droits de l’homme, la mer de Chine méridionale, le Xinjiang, la 5G (jusqu’à présent, c’est une question politique) qui ne sont pas préjudiciables à l’Allemagne ou à l’Union européenne – jusqu’à présent. Mais lorsqu’il s’agit de questions économiques, même le gouvernement hongrois s’aligne sur l’unité européenne. Par exemple, regardez comment la plupart des pays d’Europe centrale et orientale ont voté concernant les mesures antidumping contre la Chine. La Hongrie a toujours voté avec les Allemands ! Et jamais contre l’Europe ou en faveur de la Chine !

En ce qui concerne la stratégie chinoise à l’égard des pays d’Europe centrale et orientale, y a-t-il une différence à faire entre des sous-régions telles que Visegrád 4, les Balkans ou les pays du Partenariat oriental ?

Au début de la coopération, l’une des premières choses que les Chinois ont dû apprendre est que cette région est loin d’être homogène. La différence la plus évidente concerne l’adhésion à l’UE, mais la région est également diverse sur le plan politique ou linguistique. Lorsque tout ce processus a commencé, j’ai eu l’impression que la Chine considérait la région comme une Europe post-communiste dans laquelle les pays devaient être très semblables les uns aux autres. Au bout d’un certain temps, ils se sont rendu compte qu’il existait d’énormes différences entre ces pays.

Cependant, ils s’en tiennent encore aujourd’hui au format 17+1, même si les pays de Visegrad 4, par exemple, ont essayé de convaincre les Chinois de se concentrer spécifiquement sur le V4 en tant que noyau de la région. Le V4 est de loin le plus grand partenaire économique de la Chine dans la région, mais les Chinois ont été réticents à changer leur attitude fondamentale. Cela a du sens de leur point de vue car toute cette coopération peut être considérée comme un mécanisme de « réduction des coûts de transaction ». En effet, le Premier ministre chinois est en mesure de rencontrer dix-sept premiers ministres ou présidents de la région une fois par an, ce qui est très pratique. Cependant, au cours des cinq ou six dernières années, ils ont développé une attitude dite « à plusieurs niveaux » dans la région, car ils comprennent maintenant les différences entre ces sous-régions.

Tchéquie, Pologne, Hongrie et Slovaquie, les quatre pays du Groupe de Visegrád – Source: EURACTIV.

L’une des principales lignes de partage se situe évidemment entre les pays membres de l’UE et ceux qui ne le sont pas. Dans l’ensemble, la Chine a mieux réussi dans les Balkans occidentaux. Cela est probablement dû au fait que les normes et les acquis communautaires de l’UE ne s’y appliquent pas et que la coopération y est donc beaucoup plus souple. Mais il est certain que la Chine fait aujourd’hui la différence entre les pays baltes, les pays de Visegrád, les Balkans occidentaux ou orientaux.

Nous allons maintenant entrer dans les détails et nous concentrer sur un thème spécifique, à savoir les relations économiques. Il est indéniable que les relations économiques entre les pays d’Europe centrale et orientale et la Chine se sont considérablement développées ces dernières années (échanges commerciaux, IDE, etc.). Toutefois, ces relations semblent être assez déséquilibrées. Un exemple concret a été donné dans un récent dossier publié par CHOICE, selon lequel les pays de Visegrád importent pour près de 70 milliards de dollars alors qu’ils n’exportent que 9 milliards de dollars vers la Chine. Ce déséquilibre prouve-t-il que les relations entre la Chine et ces pays sont une coopération à sens unique ? Et si oui, quelles pourraient en être les conséquences à l’avenir ?

En ce qui concerne le commerce, je dirais que la situation n’est pas bonne, mais en même temps elle n’est pas dramatique non plus.

Je crains que les déséquilibres commerciaux vis-à-vis de la Chine ne soient pas une spécialité de l’Europe centrale. La moitié du monde a le même problème, les pays importent généralement beaucoup de Chine et peuvent plus difficilement exporter. En Europe, la France, par exemple, a un énorme déficit commercial avec la Chine, de l’ordre de 30 milliards d’euros. En Europe centrale, la Pologne a le plus grand déficit commercial avec la Chine, bien au-delà de 20 milliards d’euros. L’Allemagne est l’un des rares pays d’Europe à avoir une balance commerciale relativement équilibrée avec la Chine. Cela s’explique bien sûr par le fait que l’économie allemande et en particulier son industrie peuvent trouver leur chemin vers la Chine car les Chinois exigent des produits industriels allemands de haute qualité. Mais, pour le reste du monde, y compris l’Europe centrale, il s’agit en effet d’un problème très typique…

Il existe des exemples extrêmes, comme en Serbie par exemple. La dernière fois que j’ai vérifié les chiffres, la Serbie importait 28 fois plus de Chine qu’elle n’en exportait vers la Chine. C’est probablement la Pologne qui souffre le plus en Europe centrale. Comme je l’ai dit précédemment, son déficit commercial est de plus de 20 milliards d’euros, ce qui signifie qu’elle importe 10 fois plus que ce qu’elle n’exporte vers la Chine. Dans le cas de la Tchéquie, de la Hongrie et de la Slovaquie, la situation n’est pas si dramatique. Nous, Hongrois, importons de Chine quatre fois plus que ce que nous pouvons exporter. Nous importons en effet environ 6 milliards d’euros de marchandises de Chine et nous en exportons 1,5 milliard.

La situation de la Hongrie ou de la République tchèque est en fait assez positive. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi. Nous ne devons pas oublier que la plupart des économies d’Europe centrale font partie de la chaîne d’approvisionnement mondiale – et en particulier allemande. Chaque fois que nous importons quelque chose de Chine, la majeure partie appartient à la catégorie des accessoires ou des parties de certains autres produits. Ainsi, lorsque nous importons davantage de Chine, cela doit être considéré comme un bon signe, un signe que notre économie est saine car notre industrie continue de croître. En effet, les marchandises en provenance de Chine sont ensuite incorporées dans des produits à haute valeur ajoutée pour être réexportées vers l’Europe occidentale ou les États-Unis. Ainsi, de manière générale, de nombreux pays d’Europe centrale bénéficient d’un excédent commercial net qui se caractérise par un déficit commercial avec la Chine et un excédent commercial avec les pays d’Europe occidentale ou d’autres pays du monde.

En conclusion, en ce qui concerne le commerce, je dirais que la situation n’est pas bonne, mais en même temps elle n’est pas dramatique non plus. La Chine est l’usine du monde et il est vraiment difficile d’exporter des produits vers la Chine. Toutefois, nous pourrions trouver d’autres débouchés, notamment dans le domaine des services et en particulier des services de voyage. Le tourisme a été une grande opportunité au cours de la dernière décennie, grâce au cadre de coopération 17+1. La population chinoise est de plus en plus consciente de l’existence de l’Europe centrale. Le nombre de touristes chinois arrivant en Hongrie et la visitant a triplé au cours de la dernière décennie. Certains pays d’Europe centrale et orientale – par exemple la Croatie – se sont même plaints du nombre élevé de touristes chinois. La Croatie se demande s’il est nécessaire ou non de fixer une limite au nombre de touristes chinois que le pays peut ou veut accueillir chaque année. Ces services peuvent donc beaucoup aider à équilibrer un peu le déséquilibre commercial.

La vieille ville de Dubrovnik et ses ruelles bondées de touristes – Source: Croatia week.

Les télécommunications et la 5G constituent un autre sujet de préoccupation majeur au sein de l’UE, en raison de la menace potentielle que cela pourrait faire peser sur la sécurité nationale. L’UE est censée décider des modalités en septembre prochain. Quelle est la position des pays d’Europe centrale et orientale à cet égard, y a-t-il un consensus ou une approche plus au cas par cas ? Les relations entre ces pays et la Chine pourraient-elles créer une brèche au sein de l’éventuelle unité européenne sur cette question importante ?

Permettez-moi de commencer par une courte anecdote. Il y a dix ans, le Président français Nicolas Sarkozy – qui, soit dit en passant, est d’origine hongroise – était vraiment en colère contre l’unité des pays de Visegrád 4 sur une certaine question. Et il maudissait l’Europe centrale pour avoir utilisé son influence au sein de l’Union européenne. Cependant, je pense que c’était un cas particulier, car si vous vérifiez les autres développement, les pays de Visegrád ne défendent pas la même position à chaque fois. En fait, nous avons tendance à dire qu’il s’agit d’une coopération ad hoc. Il y a donc certaines questions sur lesquelles les pays de Visegrád ont tendance à aller voter ensemble, mais je pense que c’est assez rare. Dans la plupart des cas, nos intérêts et nos attitudes sont très différents.

Les Américains vont accroître leur pression sur la Hongrie et sur d’autres pays pour qu’ils abandonnent Huawei en tant que partenaire important.

En ce qui concerne la 5G, je pense qu’il est impossible de souligner suffisamment l’importance de celle-ci pour l’économie mondiale ou la technologie, car cela peut même avoir un impact sur la question de savoir qui va diriger le XXIe siècle. C’est donc une question particulièrement importante pour l’Europe et aussi pour les pays d’Europe centrale. Et là encore, nos attitudes sont assez divergentes. La Pologne a été l’un des premiers pays européens à répondre aux signaux américains et il y a plus d’un an, les autorités polonaises ont décidé de détenir deux des employés de Huawei à Varsovie. Les accusations étaient qu’ils espionnaient les questions de sécurité nationale polonaise. De leur côté, la Tchéquie et la Slovaquie sont restées très prudentes alors qu’au même moment, en novembre dernier, le Ministre hongrois des Affaires Étrangères – Péter Szijjártó – annonçait que Huawei était plus que bienvenu pour déployer et développer le réseau 5G en Hongrie. Il y a donc de grandes différences.

Néanmoins, je pense que la 5G va marquer un tournant pour la Hongrie en particulier parce que, comme je viens de l’expliquer précédemment, le gouvernement hongrois a toujours été très prudent pour ne pas nuire aux intérêts économiques européens. En ce qui concerne la 5G, je pense que c’est une question pour laquelle il est très difficile de distinguer s’il s’agit d’une question politique ou économique. En fait, je considère qu’il s’agit d’une combinaison. C’est très important économiquement et politiquement, non seulement pour l’UE mais aussi pour les États-Unis. En outre, un troisième facteur est la sécurité : les États-Unis ont exhorté les pays à ne pas utiliser la technologie chinoise. Je suis convaincu qu’il sera très difficile pour le gouvernement hongrois de gérer ce problème, car à long terme, les Américains vont accroître leur pression sur la Hongrie et sur d’autres pays pour qu’ils abandonnent Huawei en tant que partenaire important.

La Pologne a arrêté des employés de Huawei à Varsovie – Source: Jaap Arriens/NurPhoto pour Getty Images.

Je pense que nous avons besoin d’une position européenne commune sur la 5G. Nous avons Eriksson, nous avons Nokia, nous avons la technologie européenne, c’est un secteur stratégique où les Européens devraient se serrer les coudes et s’entraider pour développer notre propre réseau, au moins pour la partie critique de l’infrastructure. Et je pense que les pays d’Europe centrale se joindront à nous s’il y a une compréhension commune européenne sur cette question. Mais tant que les grands pays d’Europe occidentale ne pourront pas prendre leurs décisions, et permettez-moi de pointer du doigt l’Allemagne en particulier – où le débat sur ce qu’il convient de faire de Huawei et de la 5G est toujours en cours – les pays d’Europe centrale sentiront qu’il y a une grande marge de manœuvre ou qu’ils doivent faire profil bas tant que les grands pays européens ou les États-Unis n’auront pas pris leur décision finale.

En termes de relations bilatérales, comme vous l’avez expliqué, certains pays comme la Serbie ou la Hongrie ont des relations importantes avec la Chine. Y compris dans des secteurs critiques tels que les transports ou les infrastructures énergétiques. Bruxelles et les Européens de l’Ouest craignent un cheval de Troie chinois en Europe. Comment évaluez-vous ces considérations ?

Les pays d’Europe centrale et orientale doivent être plus transparents dans leurs relations avec la Chine.

Pour répondre à cette question, il est peut-être important d’expliquer un peu plus en détail comment les Chinois pensent et se comportent habituellement. Ici, en Occident, nous avons un esprit déductif. Cela signifie que chaque fois que nous voulons construire quelque chose, que ce soit une ville, une entreprise ou une coopération internationale, nous commençons par établir des plans très détaillés, des feuilles de route, des schémas directeurs, des études financières et de durabilité et, lorsque c’est fait, nous le présentons au public et nous commençons à le construire physiquement. Les Chinois – ou plus précisément les Asiatiques de l’Est – ont une mentalité très différente, une mentalité inductive. Ainsi, lorsqu’ils ont une idée générale ou un objectif stratégique, ils commencent immédiatement à le construire à partir de la base et s’adaptent ensuite continuellement en fonction de son évolution. Les plans sont moins détaillés à l’avance. Je ne dis pas que celui-ci est meilleur ou que celui-là est meilleur, ce que je dis, c’est qu’il s’agit d’approches très différentes et que lorsque de tels concepts se rencontrent, il y a un très grand risque de malentendus.

L’initiative « Belt and Road », également connue sous le nom de « New Silk Road », et le format de coopération 17+1 en sont des exemples éloquents. Il y a quelques années, les Chinois ont commencé à prendre conscience des opportunités économiques – peut-être aussi de certaines opportunités politiques – en Europe centrale. Ils ont donc eu l’idée de lancer quelque chose de spécifique avec ces pays. Le problème est que dans les pays d’Europe occidentale, en particulier en Allemagne, la façon de penser est très différente. C’est pourquoi, lorsque les Chinois sont arrivés en Europe centrale, les Européens de l’Ouest ont voulu connaître leurs intentions. Ils voulaient comprendre leurs plans et leurs stratégies. Lorsqu’ils ont réalisé que ce n’était pas clair ou évident, ils se sont inquiétés. Pour eux, l’absence de plans concrets était la preuve que l’ensemble du projet était secret et donc malveillant. Pendant ce temps, les Chinois n’avaient tout simplement aucune idée précise de ce qu’il fallait faire en Europe centrale. Aussi, lorsqu’ils ont commencé à le construire, ils ont fait beaucoup d’erreurs. L’une des premières erreurs a été d’établir la coopération 17+1 sans inviter l’Union européenne. Et naturellement, ce fut une gifle pour Bruxelles et les pays d’Europe occidentale. Ensuite, les Chinois ont modifié leur attitude et, en 2013, ils ont invité pour la première fois des observateurs européens. Et depuis lors, l’Union européenne est mentionnée dans chaque ligne directrice publiée après chaque sommet des chefs de gouvernement dans le cadre du format 17+1.

Rencontre entre la Chancelière Angela Merkel et le Premier Ministre Li Kaqiang – Source: Handelsblatt.

Je ne dis pas que la Chine n’a jamais essayé d’utiliser ses relations en Europe centrale pour influencer les processus décisionnels au niveau européen. Bien sûr qu’elle l’a fait ! C’est de la diplomatie, chaque pays fait de même, pour établir des relations – qu’elles soient économiques, politiques ou sociales – avec d’autres pays afin de les influencer ou d’influencer toute une région. Bien sûr, il n’est pas surprenant que les Européens de l’Ouest ou les Américains se soient inquiets de cette évolution.

L’Europe centrale doit apprendre à gérer cette situation spécifique. Les pays d’Europe centrale et orientale doivent être plus transparents dans leurs relations avec la Chine, car le manque de transparence est un autre problème majeur, une autre grande source de critiques. Bien que, pour être très honnête, je pense que toute cette question est sur le point de s’effacer en raison de la déception des pays d’Europe centrale concernant leurs relations avec la Chine. En fait, depuis un an et demi, le principal débat en cours se concentre sur la question de savoir si le format 17+1 a un avenir. Doit-on le maintenir ou devient-il inutile ?

Il est évident que nous devons prêter attention à l’influence chinoise en Europe centrale. Mais c’est aussi le cas en Europe du Sud, il suffit de regarder l’Italie, la Grèce ou le Portugal ! Ou regardez comment le Royaume-Uni, jusqu’à récemment, a essayé de se rapprocher de la Chine. Je pense que la question de l’influence chinoise en Europe centrale a été énormément exagérée… Et une fois de plus, elle est sur le point de se résoudre alors que l’ensemble de la coopération entre la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale a, à mon avis, atteint son apogée. Et je ne vois pas vraiment de voie possible pour l’avenir.

En parallèle, certains autres pays ont été beaucoup plus prudents dans leurs relations avec la Chine. C’est le cas de la Tchéquie où certains hommes politiques n’ont pas hésité à s’opposer directement aux autorités chinoises sur différents sujets. Vous attendez-vous à ce que d’autres pays suivent une ligne d’opposition ? Surtout quand on connaît l’attitude pro-américaine de nombreux pays d’Europe centrale et orientale.

La Chine est très éloignée, les gens ne la connaissent pas bien, beaucoup d’Européens centraux ont des préjugés et partagent des stéréotypes sur le peuple chinois. Ce que nous savons d’eux, c’est qu’ils sont des « cocos » et en Europe centrale, on ne se lie pas d’amitié avec les « cocos » !

Il est vrai que plusieurs dirigeants politiques de différents pays d’Europe centrale ont commencé à s’opposer à la Chine tandis que d’autres ont commencé à contester leur propre gouvernement et leur politique pro-chinoise. Le Maire de Prague Zdeněk Hřib, est est l’illustration de par ses initiatives diplomatiques à l’égard du Tibet ou de Taïwan. Des développements similaires se produisent également dans certains États baltes, certains hommes politiques se montrant plus critiques à l’égard de la Chine. En Slovaquie, l’actuelle présidente, Madame Čaputová, a également fait quelques remarques critiques. Les habitants d’Europe centrale ne se soucient pas vraiment de la Chine, à quelques exceptions près – comme les Tchèques. La Chine est très éloignée, les gens ne la connaissent pas bien, beaucoup d’Européens centraux ont des préjugés et partagent des stéréotypes sur le peuple chinois. Ce que nous savons d’eux, c’est qu’ils sont des « cocos » et en Europe centrale, on ne se lie pas d’amitié avec les « cocos » !

La Chine n’est pas une priorité pour les pays d’Europe centrale. Cela signifie que pour les politiciens d’Europe centrale, s’en prendre à la Chine n’est pas le meilleur moyen d’obtenir le soutien politique de leurs circonscriptions. Cela ne vaut pas la peine de faire cet effort. Mais il y a une autre question : comment peut-on utiliser le dénigrement de la Chine pour critiquer son propre gouvernement quand on est dans l’opposition ? Cette tendance se manifeste dans certains pays d’Europe centrale et orientale. En Hongrie, par contre, certains membres des partis d’opposition hongrois critiquent la Chine non pas à cause de la Chine elle-même, mais parce qu’ils veulent attaquer le gouvernement hongrois. C’est une source potentielle d’augmentation des remarques critiques sur la Chine en Europe centrale.

De toute évidence, la principale source de changement d’attitude à l’égard de la Chine est les États-Unis. Nous l’avons déjà mentionné pour expliquer l’attitude de la Pologne. En effet, les autorités polonaises, en raison de l’alliance traditionnelle et de longue date avec les États-Unis, ont été parmi les premières à reconsidérer leur étroite coopération avec la Chine. Mais je pense que ce choix a été facile pour elles, car la Chine n’a pas été en mesure de tenir ses promesses au cours de la dernière décennie. Alors, pourquoi maintenir ces relations étroites avec les Chinois, surtout si les Américains – une relation centrale en raison des grandes préoccupations polonaises concernant la Russie – ne l’aiment pas ?

Je pense que la Hongrie restera probablement le dernier bastion de la Chine dans la région tant que le gouvernement actuel sera au pouvoir. La politique étrangère opportuniste du gouvernement hongrois comprend une coopération étroite avec la Chine mais aussi avec la Russie, la Turquie, le Belarus et même le Brésil ou Israël – du moins avec le gouvernement Netanyahu. Il semble que M. Orbán ait également trouvé un moyen de coopérer avec M. Trump. Mais attendons l’élection présidentielle américaine, car si Joe Biden gagne et qu’une nouvelle administration arrive aux États-Unis, certains pays d’Europe centrale, notamment la Hongrie, pourraient se retrouver en difficulté.

Signature de l’accord sur la ligne Belgrade-Budapest avec les autorités chinoise – Source: Chinadaily.

En guise de conclusion, nous aimerions connaître votre opinion personnelle sur les perspectives futures des relations entre la CEE et la Chine ? D’après ce que nous avons vu dans vos réponses précédentes, vous êtes plutôt pessimiste, n’est-ce pas ?

Oui, en effet, je suis assez pessimiste en ce qui concerne les perspectives à long terme de la coopération 17+1 car il n’y a plus rien à dire entre la Chine et l’Europe centrale et orientale. Nos intérêts ne s’alignent pas car la Chine a des intérêts en Europe centrale très différents de ce que ces pays veulent réellement. Il existe quelques exemples de coopération concrète, comme la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade. Mais même ce projet a été accueilli avec de vives critiques de la part d’experts qui évaluent ce projet comme étant dénué de sens en raison de son coût élevé et du fait qu’il ne sert que les intérêts économiques chinois. Il est vraiment difficile de citer quelques exemples de coopération substantielle avec la Chine dans l’un des pays d’Europe centrale membres de l’UE. Cela dérange les gouvernements chinois et d’Europe centrale également.

Toutefois, je ne m’attends pas à ce que la Chine l’abandonne totalement. Ce serait une défaite diplomatique dramatique pour Pékin. Quant aux dirigeants d’Europe centrale et orientale, le maintien du 17+1 ne coûte pas trop cher et une telle coopération offre toujours une excellente occasion de prendre de belles photos officielles lors d’une rencontre avec l’un des plus importants dirigeants du monde, qu’il s’agisse du Premier ministre chinois ou même du président chinois. Ainsi, ils peuvent montrer à leurs électeurs qu’ils sont capables de serrer la main de dirigeants aussi influents. Je pense donc que le 17+1 est là pour rester avec nous, mais son importance réelle ne peut pas atteindre de nouveaux sommets ou de nouveaux niveaux.

L’équipe d’Euro Créative remercie Tamás Matura pour le temps qu’il nous a accordé lors cet entretien.

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