Menu Fermer

« Nous jouons donc nous sommes » : Le Football dans le chaos yougoslave – Loïc Trégourès

Loïc Trégourès est Docteur en sciences politiques, enseignant à l’Université catholique de Lille, spécialisé sur la région des Balkans et auteur du livre : Le Football dans le chaos yougoslave.

Des propos recueillis par Ena Sorić et Arthur Kenigsberg

Loïc Trégourès
BFMTV – RMC SPORT

D’où vient votre intérêt pour le football yougoslave ? Des joueurs qui vous ont marqué ? Des équipes ? Des stades ? 

Pas spécialement ! Je suis trop jeune, je suis de 1984, donc la Yougoslavie ça ne m’évoque rien en tant que tel ! Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu beaucoup de matchs des clubs de l’ex- Yougoslavie, sauf quelques bribes de l’Etoile Rouge de Belgrade contre Marseille, mais sinon je n’ai pas de souvenir d’un joueur yougoslave, par exemple Safet Sušić, je n’étais pas supporter PSG avant 1990 donc je ne peux pas en avoir de souvenir. 

Le chemin se fait de façon séparée. D’une part par ma passion du football, et d’autre part ma passion pour les Balkans qui ne s’est pas du tout faite par le football, elle s’est faite par un déplacement que j’ai pu faire à Srebrenica, et ensuite par un autre déplacement, un stage de six mois à Belgrade en 2008. C’était l’année de l’indépendance du Kosovo qui a provoqué de grandes manifestations à Belgrade, dont l’une d’entre elles a débouché sur la prise d’assaut et l’incendie de l’Ambassade américaine. J’étais là juste devant, je n’ai rien fait je vous rassure (rires), mais j’étais juste devant. Le constat que je fais immédiatement c’est « tiens, c’est marrant, les gens qui font ça ce sont des hooligans avec des fumigènes ! C’est marrant pourquoi eux ? Qu’est-ce qu’ils font là ? », et donc mon interrogation et mon intrigue pour le football dans les Balkans part de là. 

La question que je me pose c’est comment ont évolué les relations entre le monde du football et le monde politique depuis les années 1990, Arkan et tout ça, puis me vient l’idée stupide d’en faire une thèse et ça finit sur ce livre 10 ans après. 

« C’est marrant, les gens qui font ça ce sont des hooligans avec des fumigènes ! Pourquoi eux ? Qu’est-ce qu’ils font là ? « 

Incendie de l’Ambassade américaine à Belgrade
 DIMITRIJE GOLL | Crédits : AFP

Quelle est la particularité du football dans les Balkans ? D’un côté, est-ce que le football cristallise plus les passions dans les Balkans qu’ailleurs ? De l’autre est-ce que le football joue un rôle plus prédominant que les autres sports dans les Balkans (par rapport au basket-ball en Serbie ou au water-polo au Monténégro) ?

Alors ça reste à mon sens le sport le plus pratiqué, en tout cas le plus suivi. Néanmoins, c’est vrai que le Basket est un sport qui est très suivi en Croatie, Serbie et au Monténégro aussi. 

Après, est-ce qu’il y a une spécificité du football balkanique sur le plan du jeu ? Si on part un peu dans les clichés on va dire que les joueurs des Balkans sont à la fois très doués avec le ballon, très techniques, des artistes, mais qui n’ont pas très envie de se faire mal, mais là on est vraiment dans le stéréotype qu’on leur colle, celui du Brésilien de l’Europe. 

Sur le plan politique je ne crois pas qu’il y ait une spécificité du football balkanique, ou qu’il y ait comme ça dans les Balkans une dimension politique plus forte qu’ailleurs, car au fond si on est un peu comparatiste : le supporter dans les Balkans va dire que le foot des Balkans ça ne ressemble à aucun autre football dans le monde, que c’est super politisé, mais en fait vous allez au Brésil, en Argentine, ou en Espagne, et puis vous allez vous apercevoir que le foot est aussi très politisé. Pour une raison simple, c’est que le foot est intrinsèquement politique, c’est l’un des éléments forts de mon livre, le football ne peut pas échapper au politique. Il suscite des émotions collectives, le politique ne peut pas passer à côté d’un phénomène qui suscite des émotions collectives aussi fortes que ça.  Donc je ne dirais pas qu’il y a une spécificité balkanique là-dessus. 

Si on fait un travail comparatif, le football dans les Balkans reste un cas intéressant parce qu’il y a eu la guerre, parce qu’il y a eu toute l’expérience yougoslave socialiste où le sport a été une tentative de ciment d’identité civile yougoslave par de là les identités nationales. Et que paradoxalement au moment où les sélections sont les plus fortes : tout ça s’effondre ! Parce que cette identité civique là, elle s’effondre elle-même, même si l’équipe de foot et de basket sont les plus fortes de tous les temps, en réalité ça ne marche plus, le processus politique est en train de se déliter et l’identité est en train de se déliter également ! Donc ce qui était censé produire de l’identité en fait produit de la contre identité. Ce n’est pas spécifique aux Balkans et il faut toujours se méfier de ceux qui disent « ça c’est vraiment spécifique aux Balkans », à part les cevapi (rires), mais en dehors de ça il faut toujours se méfier de ces gens-là ! C’est souvent de l’essentialisme à deux balles !  

Pourquoi avoir choisi le football comme clé de lecture de l’éclatement du bloc et des guerres yougoslaves ? 

Parce que ça me permettait de faire de la Yougoslavie et du foot ! Et encore une fois cette idée elle s’est acheminée lors de l’événement devant l’Ambassade américaine que je vous racontais tout à l’heure. A Belgrade il y avait aussi des tags partout, des tags rouges pour l’Etoile Rouge ou des tags noirs pour le Partizan, et c’est aussi un marquage de territoire pour le trafic de drogue comme je l’ai appris plus tard au cours de mes recherches dans mes entretiens avec le colonel de l’unité de la police de Belgrade chargée des supporters, donc ça aussi c’est intéressant. 

Cette idée m’est venue car j’ai toujours été intéressé par l’histoire politique du sport, depuis vraiment très longtemps et donc ça se goupillait bien ! Et je ne trouvais pas ça stupide parce que ça n’avait pas encore été fait, en tout cas pas en langue française. Mais j’ai observé que depuis 4/5 en France et ailleurs, il y a des gens qui ont repris un peu ce fil et qui ont redécouvert cet angle d’approche pour parler des Balkans. 

Pendant très longtemps la littérature sur la fin de l’ex-Yougoslavie a été très « top down » et très politique. On racontait moins cette histoire par le biais du cinéma, la culture, ces éléments-là qui au final racontent une autre facette de ce qui s’était passé. Et donc ma thèse au départ, c’est une contribution modeste sur ce conflit par le football. Modeste, car à ce moment-là il manquait quelques éléments sur Arkan par exemple, et encore aujourd’hui en langue française il n’y a pas grand-chose sur lui. La grande biographie d’Arkan n’est pas éditée en langue française alors qu’elle existe en italien ! Il n’y avait donc pas assez d’éléments, non seulement sur les Balkans mais aussi sur le foot pour en faire un objet scientifique respectable. 

Pourquoi le match du 13 mai 1990 dans le stade Maksimir à Zagreb est-il considéré comme le point de départ de la guerre en Yougoslavie ? Et pourquoi contestez-vous cette lecture ? 

Il est considéré comme le point de départ car il relève d’un schéma journalistique symboliquement facile. Et d’ailleurs la preuve c’est que le 13 mai dernier Chérif Ghemmour dans So Foot a fait exactement ça ! Pourquoi ? Parce que c’est aussi de cette façon-là que les acteurs reconstruisent ce qui s’est passé ce jour-là. Si vous écoutez Arkan, les supporters qui étaient là, les joueurs, oui ça va alimenter cette idée ! Et puis après vous avez toute la symbolique qui est là, donc quand vous êtes dans la presse, la symbolique compte. Vous avez le match, vous avez les Serbes, les Croates, Boban… Et d’ailleurs ce n’est pas mon choix si l’image de couverture de mon livre c’est ce match du 13 mai 1990, c’est le choix de mon éditeur, ça ne me pose aucun problème, je la trouve très bien, mais ce n’est pas un hasard !

On donne une importance au football qu’il n’a pas.

L’autre raison, c’est qu’en Croatie cet événement fait partie de la grande Histoire, dans le narratif de toute la glorieuse guerre de Domovinski rat, la guerre d’indépendance, la guerre pour la patrie. Le 13 mai 1990 est considéré comme un événement important. Il y a ce monument commémoratif à l’entrée de Maksimir car il y a beaucoup de supporters qui sont partis à la guerre, mais c’est devenu un événement important dans le narratif croate lui-même. 

Sur la question historique, Ivan Djordjevic, Dario Brentin ont remis les choses en perspective. Dans mon livre, je montre qu’en 1990 dans le monde du football il y a d’autres évènements qui peuvent symboliquement illustrer le fait que la fédération yougoslave est en train de disloquer sur la plan politique. Mais c’est peut-être le seul qui a percé les frontières de la Yougoslavie, tous les autres en dehors de la Yougoslavie j’ai tendance à penser qu’on n’en a pas entendu parler, alors que ce match à Maksimir a été reprit par la presse internationale beaucoup plus facilement que tous les autres, c’est pour ça qu’on s’en sert. 

Deuxièmement sur le plan historique, il faut replacer cet événement dans l’ensemble de ce qui est en train de se passer depuis 1987 et jusqu’en 1991. Sur le plan du football il y a encore une année de championnat qui se joue de façon presque normale. Et sur le plan politique j’ai tendance à penser que le point de non-retour c’est le 14ème Congrès de la Ligue Communiste de janvier 1990 où les Slovènes et les Croates s’en vont ! Ça se discute, mais à mon sens, sur le plan politique la fédération est « cérébralement » morte ce jour-là, parce qu’il n’y a plus de possibilité de rattraper le coup, plus de compromis possible. On rentre dans les processus d’élections chacun dans son coin et donc c‘est fini pour la Fédération.

Tout ce qui vient après découle de ce constat que font les Slovènes et les Croates : il n’y aura pas moyen de s’entendre avec Milosevic, et ça c’est en janvier 1990 !  Donc si on essaie de faire une analyse à court terme on peut très bien commencer en janvier 90 et montrer que la Fédération est de fait en train de s’effondrer et que c’est irréversible, ce qui ne veut pas dire que ça doit s’effondrer dans la guerre. On peut donc dater ça dès janvier 1990, avec bien sûr le contexte européen d’effondrement du communisme dans les pays satellites sur l’année 1989. 

Le match de mai là-dedans c’est un événement qui est symboliquement fort, mais c’est un événement qu’il faut replacer dans son contexte. C’est le coup d’envoi symbolique parce que Boban met un chassé à un policier, et c’est le coup d’envoi parce que c’est un match de foot et que ça fait des beaux titres ! On donne une importance au football qu’il n’a pas, alors ça peut être paradoxal pour quelqu’un qui a fait une thèse et un livre sur le foot de dire ça, mais je le crois vraiment. Il ne faut pas donner au foot et au sport en général une importance plus grande qu’il n’a en réalité ! Dire que c’est le coup envoi de la guerre, c’est tomber là-dedans, et c’est pour ça que les gens sérieux qui ont travaillé la question refusent cette formulation et ce que ça implique. 

Pourriez-vous revenir sur ce que vous appelez la « prise du pouvoir d’Arkan », qui est-il ? Et comment s’est-il servi de sa position de leader du Delije (club de supporters de l’Etoile Rouge de Belgrade) pour servir Slobodan Milošević et sa politique ? 

Arkan est un gangster de droit commun. Il n’a pas un parcours unique en Yougoslavie, dans la mesure où il est arrivé que l’État yougoslave exporte ses criminels, de les laisser braquer des banques en échange de services, notamment d’aller tuer des opposants nationalistes, surtout des Croates en Europe occidentale. Arkan dans les années 1970-1980 c’est quelqu’un qui écume les pays occidentaux, qui braque les banques, s’évade de prison, fait des gosses à des femmes en Suède et ailleurs, et tout ça en étant protégé par les services de renseignements yougoslaves. Il rentre à Belgrade dans le milieu des années 1980, il mène la belle vie, roule dans une Cadillac rose, ouvre une pâtisserie qui est une couverture de ses business… C’est quelqu’un qui est connu et respecté dans le milieu.

En parallèle, les années 1970/80 sont des années au cours desquelles dans les tribunes des stades les nouvelles formes de supporterisme naissent : des supporters extrêmes, c’est-à-dire ultras et hooligans. Ces modèles de supporterisme sont récupérés tous les deux en Yougoslavie et on ne peut pas dire qu’il y a un modèle plus présent que l’autre, les deux se retrouvent et se recoupent, ce qui peut donner un style en soi. Dans ces tribunes-là, on voit la politisation avancer, on entend et on voit des choses qu’on ne voit pas dans l’espace public car le contrôle social y est moindre. 

Le foot est intrinsèquement politique, c’est l’un des éléments forts de mon livre, le football ne peut pas échapper au politique. Il suscite des émotions collectives, le politique ne peut pas passer à côté d’un phénomène qui suscite des émotions collectives aussi fortes que ça

A partir du moment où Milošević prend le pouvoir, on s’intéresse véritablement à la politisation des tribunes, et en particulier au stade Maracana, le stade de l’Etoile Rouge de Belgrade où les supporters sont à l’avant-garde de la « serbité ». Ils amènent avec eux des icônes orthodoxes, des drapeaux nationalistes à l’effigie des opposants de Milosevic qui est toujours communiste à ce moment-là, enfin théoriquement. Donc Milošević perçoit à ce moment-là qu’il y a un potentiel de violence important et qu’il faut l’empêcher de se retourner contre lui.  Il faut donc mettre ces supporters sous contrôle et dépolitiser la tribune. Dépolitiser la tribune en fait ça veut dire faire en sorte que ces supporters arrêtent de soutenir ses opposants. 

C’est tout ce processus qui se met en route en 1989, à travers un personnage intermédiaire, Jovica Stanišić, le patron des services de renseignements, c’est lui qui donnera les ordres, les armes et l’argent à la milice d’Arkan. Arkan et Milošević ne se sont quasiment jamais rencontrés. Arkan réunit à l’hiver 1989 les supporters et leur dit maintenant je suis votre chef et on va réunir tous les petits groupes de supporters sous une seule appellation : Delije. Il y a aura de la discipline, vous ferez comme je vous dis de faire. 

L’objectif est profondément politique pour Milošević, ce potentiel de violence ne doit pas se retourner contre lui, ce qui se passera en 2000 d’ailleurs. Mais à ce moment-là bien sûr, l’importance est que ça ne lui échappe pas, et qu’au moment venu éventuellement ça puisse lui servir, d’où l’importance de la création du groupe paramilitaire d’Arkan.

Arkan, à la tête de son groupe paramilitaire surnommé « Les Tigres d’Arkan »

Pour prolonger cette question, comment décririez-vous la thèse des « supporters-guerriers ? 

Je suis parti des travaux d’Ivan Colovic, un anthropologue serbe. Colovic disait quelque chose d’intéressant, ces tribunes de foot et ces groupes là sont des groupes qui sont dans une logique pré militaire : l’uniforme, les chants les tambours, le groupe, la masculinité, la place de la violence, l’aversion vis-à-vis de l’autorité, la discipline à l’intérieur du groupe vis-à-vis du leader, tout ça les prépare presque naturellement à passer à l’étape du dessus si par ailleurs dans la société on arrive à une configuration guerrière. Dans cette configuration ces gens-là seront plus facilement mobilisables, car l’entraînement ils l’auront déjà, le rapport à la violence ils l’auront déjà, mentalement et même physiquement ils sont déjà dans une logique militaire. C’est la thèse de Colovic. 

Sauf que comme il étudie l’Etoile Rouge, il part du principe que cette logique pré militaire est nécessairement fascisante. Le jugement qu’il porte là-dessus doit être à mon sens nuancé, car s’il avait travaillé sur les supporters de Sarajevo, ceux spécifiquement qui ont défendu la ville, même si certaines de ces personnes étaient des criminels de droit commun, il aurait peut-être trouvé la même chose mais il n’aurait pas eu le même jugement dessus, car ils n’étaient pas dans une logique fascisante. C’est la nuance que j’ai introduite, néanmoins, ce n’est pas un hasard que dans une configuration guerrière ou violente, on retrouve en première ligne des personnes qui ont l’habitude de la violence, de la confrontation, et des personnes qui sont dans cette subculture-là !  

J’ajouterais que tous les groupes de supporters ne sont pas opposés au pouvoir. On le voit en ce moment Serbie, on l’a vu en Macédoine, en Bulgarie, les groupes de supporters sont un réservoir de violence potentiel mais cette violence-là ne se déroule pas nécessairement contre le pouvoir, il peut y avoir des modus vivendi, des transactions. 

Dans votre livre, vous évoquez cette politisation des tribunes yougoslaves, comment se traduit-elle ? Est-elle toujours d’actualité aujourd’hui dans les Balkans ? Nous avons notamment vu que des membres ultras ont manifesté leur soutien au Président Vučić il y a quelques semaines sur les toits de Belgrade.

Il faut prendre pays par pays et il faut s’entendre sur ce qu’on appelle politisation. Les principaux groupes croates ont cessé de faire de la politique dès les années 90’, il y avait un fameux match en mars 1990 :  Hajduk Split contre le Dinamo Zagreb juste avant les élections, et dans les deux tribunes vous avez des banderoles qui appellent à voter en faveur du HDZ. Après ça s’arrête, ça s’arrête d’autant plus pour le Dinamo qui rentre dans cette embrouille avec Tudjman sur le nom du club. Ils sont d’accord politiquement mais en fait il y a plus du tout de liens entre les deux. C’est une différence importante avec la Serbie. Les rapports au crime organisé et les rapports au politique sont très différents d’un pays à l’autre. Il y a plus de rapport entre la Serbie et l’Argentine qu’entre la Serbie et la Croatie.

Dépolitiser il faut s’entendre là-dessus aussi parce que tous les ans, dans les stades croates, il y a des commémorations sur l’Opération Oluja en août et sur la chute de Vukovar en novembre. Est-ce que c’est le signe d’une tribune politisée ? Eux-mêmes vous répondront non ! Ils vous diront « nous on est juste des patriotes c’est notre histoire c’est naturel ce n’est pas quelque chose de politisé, être patriote c’est normal ! ».

De la même façon dans les stades serbes avec tout ce qui peut se lire sur le Kosovo.  Quand les serbes affiches des banderoles : « le Kosovo c’est à nous/Ne Damo Kosovo », à leurs yeux ce n’est pas être politisé, c’est juste normal. Dire que le Kosovo c’est la Serbie ne relève pas d’un discours politique, c’est juste un fait. Et c’est une conviction qui dépasse de loin les nationalistes.   

La relation qui existe aujourd’hui entre les supporters de foot en Serbie et le régime de Vučić c’est une relation transactionnelle, « je vous fous la paix sur votre business, vous ne m’emmerdez pas sur le plan politique. Et même mieux que ça parfois je vous paye pour que vous alliez faire peur, frapper mes opposants, que vous alliez cramer des torches sur les immeubles de Novi Beograd ( ndlr : Nouvelle Belgrade ) en plein confinement pour masquer les bruits de casseroles des opposants. ». Mais de façon plus réduite, est-ce que ces supporters font de la politique ? J’ai tendance à penser que non. Parce qu’encore une fois dans cette relation transactionnelle on ne fait pas de politique puisqu’on est dans une logique où on n’embête pas le pouvoir et même mieux on le sert parce qu’il paye. 

En Croatie ils ont arrêté ça très tôt. Vous n’avez plus en Croatie de soutien politique particulier depuis très longtemps. En Croatie ils ont fait autre chose, afin de se battre contre la corruption à la Fédération et au lieu de faire ça dans les tribunes, ils ont monté un groupe avec des juristes, des universitaires, des gens instruits et ils sont allés voir les partis politiques en leur demandant ce qu’ils comptaient contre cela. La loi sur les conflits d’intérêts dans le sport qui a été votée sous la coalition de gauche en 2013, en fait a été partiellement rédigée par ces gens-là, les gens du Dinamo et du Hajduk, ils ont utilisé un répertoire d’action complètement différent.

Une nouvelle fois ils diront « non on n’a pas fait de politique on s’est juste occupé du sport, on s’occupe juste de mettre un terme à la corruption dans la Fédération, on s’en fout des partis, on est prêt à soutenir tout le monde qui fait passer ce texte etc. ». Il ne faut jamais oublier que le refus du politique fait partie intégrante de la subculture ultra, ils se disent apolitique. C’est à nous ensuite observateurs de montrer qu’ils font en réalité de la politique. Il ne faut pas oublier ce que perçoivent les acteurs de leurs propres actions et ce qu’on peut analyser de cette même action

« Je vous fous la paix sur votre business, vous ne m’emmerdez pas sur le plan politique. Et même mieux que ça parfois je vous paye pour que vous alliez faire peur, frapper mes opposants, que vous alliez cramer des torches sur les immeubles de Novi Beograd en plein confinement pour masquer les bruits de casseroles des opposants. »

Vous écrivez que la Croatie a notamment acquis son indépendance par le Football, comment ce sport est-il devenu également un marqueur identitaire croate ? Y’a-t-il d’autres pays des Balkans où ce sentiment est similaire (notamment le soft power kosovar à travers le football) ?

Contrairement à Milošević, Tudjman aime beaucoup le football. Il a très vite compris ce qu’il pouvait en tirer comme avantage à la fois pour la reconnaissance de la Croatie, et aussi pour sa propre consolidation, son propre exercice personnel du pouvoir. Donc là il y a deux points que j’essaie de décrire dans le livre : la politisation du football en Croatie porte sur ces deux voies. De ce point de vue-là, l’utilisation du sport représente, pour les jeunes États, une voie facile pour ce qu’on appelle faire du nation branding 

Il ne faut pas oublier une chose ! Le match, le faux match, Croatie- États-Unis d’octobre 90, c’est un événement qui n’a pas de résonance internationale, c’est un événement qui s’adresse aux Croates et c’est un match qui célèbre la majesté de Tudjman. Il faut revoir les images ! Ce sont les Croates qui se célèbrent eux-mêmes ce jour-là et qui célèbrent leur président dans un pays qui n’est pas encore indépendant. 

En revanche, les Jeux de Barcelone avec le basket, l’Euro en 96 et la Coupe du Monde en 98 c’est différent parce que là vous vous vous exposez aux yeux du monde. Mais ça ne veut pas dire que diplomatiquement ils y ont gagné au change, l’isolement diplomatique croate ne s’est pas arrêté en 98, il s’est arrêté en 2000 avec la transition démocratique, il ne faut jamais oublier ça. 

Tudjman a toujours considéré que ses footballeurs ou que ses joueurs de tennis étaient les meilleurs ambassadeurs de la Croatie. Et dans les années 90, la Croatie manque d’assise, elle manque d’assurance, il faut qu’elle dise qu’elle existe. Et cela passe aussi par les joueurs de foot qui donnent un élan patriotique, sans doute trop d’ailleurs, et quand on compare 2018 avec 1998 on observe que les joueurs n’évoluent pas dans la même dimension. Dans le livre de Jonathan Wilson :  l’entraîneur de la Croatie avec le képi Miroslav Blažević, les joueurs Bilić, Boban racontent les causeries, les conversations avec Tudjman, et toute cette dimension patriotique dont les joueurs avaient éminemment conscience, ce qui est bien moins exacerbé en 2018, indépendamment des exubérances de la Présidente.  En 2018 plus personne ne remet en question la souveraineté et l’indépendance de la Croatie. Le sport est une façon de se mettre en avant.  

C’est un petit peu différent du Kosovo parce qu’il n’y a pas la dimension de compensation, dans le sens où à l’instant où la Croatie commence à être reconnu sur le plan international en janvier 1992 l’ensemble du monde reconnaît la Croatie sans problème. Cependant, le Kosovo se retrouve dans une situation très spécifique : la moitié des pays monde le reconnait mais la courbe stagne voire régresse depuis 2016 avec des pays qui « déreconnaissent ». Donc cette dimension de compensation apparait, et le sport devient un outil de visibilité. Le tournant étant l’entrée du Kosovo au Comité International Olympique qui a déverrouillé tout le reste. Quelques semaines plus tard, Maljinda Kelmendi est championne olympique, dans un pays, le Brésil, qui ne reconnait même pas le Kosovo !  

Beaucoup d’efforts ont été mis sur le sport et en particulier le football par Fadil Vokrri, dont il y a un portrait dans le dernier So Foot, qui nous a quittés en 2018. Ses efforts étaient tournés vers la reconnaissance par la FIFA et l’UEFA du Kosovo.  Cette adhésion est très symbolique pour le Kosovo parce ça veut dire quelque chose en plus : nous jouons donc nous sommes. 

Tudjman a toujours considéré que ses footballeurs ou que ses joueurs de tennis étaient les meilleurs ambassadeurs de la Croatie.

Davor Suker, 1998

Quel regard général portez-vous sur cette relation entre les supporters et l’identité nationale ?

Il y a une tendance chez les supporters extrêmes à un fort attachement identitaire à la ville et au club, et aussi parfois à des tendances nationalistes. Ce qui ne veut pas dire que ces supporters vont soutenir leur équipe nationale une fois au stade, ce sont deux choses différentes. Mais cette tendance existe. Il faudrait faire des comparaisons dans tel et tel pays, pour voir les idées nationalistes qui ont porte ouverte dans ces tribunes, encore une fois dues à l’aversion vis-à-vis du pouvoir, la masculinité exacerbée etc… Tous ces éléments de la subculture ultra ne favorisent évidemment pas une tribune de sociaux-démocrates. Ces éléments-là favorisent évidemment les idées plutôt extrêmes d’un côté ou de l’autre d’ailleurs pour celles qui ont des tendances politiques plus ou moins assumées. D’autres rejettent au contraire tout marqueur politique. 

Si on prend la France, à Bordeaux les ultras assument d’être plutôt à gauche, à Lyon des groupes assument plutôt bien d’être « nationalistes », fachos quoi. Et puis il y a des tribunes où vous ne pouvez pas cerner exactement leur positionnement politique parce que ce n’est pas le sujet, ils se contentent des actions de supporters ou d’ultras sans aucune connotation politique. En revanche, ils font de la politique quand ils défendent leurs droits devant les autorités politiques et sportives. J’ai marginalement participé à ce processus dans lequel l’Association nationale des supporters (ANS) et le sociologue Nicolas Hourcade ont beaucoup œuvré. 

Merci pour cet entretien ! Pour finir, auriez-vous trois livres à nous conseiller pour comprendre plus largement les Balkans ?

Pour ceux qui débutent je vais commencer par conseiller le livre qui m’a mis la plus grosse claque, l’inratable Bosnie anatomie d’un conflit de Xavier Bougarel. Le livre date de 1996, mais à mon sens en langue française on n’a pas fait mieux sur ce conflit. C’est incroyable parce qu’il a très peu de recul mais il parvient à être d’une lucidité rare. Aujourd’hui on n’a toujours rien compris à ce conflit parce qu’on a balkanisé les gens, on en a fait des autres, on en a fait des gens qui étaient intrinsèquement différents de nous : « c’est des barbares, c’est des gens qui ont passé des siècles à se faire la guerre ».  En extériorisant les Yougoslaves, en les re-balkanisant, ce que Tito avait réussi à défaire, on a fait de ce conflit quelque chose qui n’était pas de notre époque. Mais en fait, ce conflit, est-ce qu’il avait 50 ans d’avance ou 50 ans de retard ? C’est à voir ! Donc la lucidité de Xavier Bougarel, 20 ans après surtout avec ce qu’on entend encore aujourd’hui de bêtises, d’anathèmes, d’histoire de « bombe à retardement », c’est d’autant plus remarquable d’avoir quelqu’un qui a écrit ça en 96. 

C’est incroyable parce qu’il a très peu de recul mais il parvient à être d’une lucidité rare. Aujourd’hui on n’a toujours rien compris à ce conflit parce qu’on a balkanisé les gens, on en a fait des autres, on en a fait des gens qui étaient intrinsèquement différents de nous

Ensuite si vous démarrez, le livre de Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin Comprendre les Balkans vous fait un panorama historique, géographique, anthropologique de la région. C’est un livre très complet ! 

Sinon il y a aussi le livre de Paul Garde Le discours balkanique. Il y a des pages lumineuses sur l’État, la Nation et qu’est-ce que ça change de vivre dans un État où la Nation a précédé l’État ou l’État est né avant la Nation, et en fait ça change tout ! Nous en France l’État a créé la nation et donc on n’envisage pas du tout les mêmes choses de la même façon que dans des pays à l’Est de l’Allemagne où c’est le contraire, on ne s’en rend même pas compte. La preuve c’est que pour nous nationalité et citoyenneté c’est la même chose alors que dans une partie de l’Est de l’Europe ce n’est pas la même chose. Si vous ne comprenez pas ça vous passez à côté de comment les gens perçoivent leur environnement politique. 

Et puis on n’est jamais mieux servi que par soi-même,  mon livre Le Football dans le chaos yougoslave,  indépendamment de ma thèse que personne n’a jamais lue en entier, moi non plus d’ailleurs (rires), l’objectif était que le livre soit lisible par le plus grand public y compris par ceux qui ne connaissent rien au football et par ceux qui ne connaissent rien à la Yougoslavie,  et des échos que je reçois, et tant pis si ma modestie y perd, c’est plutôt réussi de ce point de vue-là ! 

Toute l’équipe d’Euro Créative remercie Loïc Trégourès pour sa disponibilité et le temps qu’il nous a accordé.

Vous pouvez acheter son livre : Le Football dans le chaos yougoslave sur le site du Courrier des Balkans : https://www.courrierdesbalkans.fr/Essai-o-Le-football-dans-le-chaos-yougoslave

Posted in Articles récents, Balkans Occidentaux, Entrevues

Mais aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *