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En Europe Centrale, Marine Le Pen parle toute seule

A plus d'un an de l'élection présidentielle français, Marine Le Pen cherche des alliés politiques en Europe centrale. Peine perdue ?

« Rosji nie trzeba się ba », « Nous n’avons rien à craindre de la Russie », c’est le titre aventureux de l’entrevue accordée par Marine Le Pen au grand quotidien polonais Rzeczpospolita. Dans cet entretien, la Présidente du Rassemblement National s’étend longuement sur les États-Unis, Trump, l’Europe et la Russie.  Elle revient également – ce qui était le but évident de l’entrevue – sur son incompréhension à voir le parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), continuer de refuser un rapprochement avec le Rassemblement National au sein d’une potentielle alliance. Pourtant, à lui seul, le titre de cet entretien aurait pu lui donner quelques indices…

Hasard ou négligence du calendrier, ce titre paraît pour le moins osé deux jours après la très médiatique arrestation d’Alexeï Navalny. Au-delà de ce contexte particulier, de tels propos sont de toutes façons pour le moins maladroits en Pologne. Tenir cette ligne relève soit de l’entêtement et du refus de voir l’Histoire en face, soit de l’ignorance. Aux lecteurs polonais de trancher ! 

Toutefois, à un an de la présidentielle française, elle serait bien inspirée de trouver des alliés internationaux afin de se donner une image plus « présidentiable » masquant son isolement aux niveaux européen et international. Le FPÖ en Autriche et la Lega de Salvini, ses grands alliés européens, n’étant plus au pouvoir, Marine Le Pen rejoue dans cet entretien une partition utilisée lors des élections européennes de 2019. Elle ressort la carte d’une « alliance des populistes européens » et se tourne donc vers les pays d’Europe Centrale. Effectivement, plusieurs mouvements politiques de la région – porte-étendards autoproclamés de l’illibéralisme –  partagent certaines convictions idéologiques avec le Rassemblement National : le peuple contre les élites, le peuple contre les médias, l’Europe des Nations contre Bruxelles la technocrate et ses tendances fédéralistes, l’identité nationale et le principe de souveraineté contre un Occident décadent. Les exemples ne manquent pas. Cependant, le manque de crédibilité de Marine Le Pen et sa russophilie évidente sont des repoussoirs indépassables pour les forces populistes d’Europe centrale – le PiS en tête.  

Marine Le Pen, bon petit soldat du Kremlin 

Le prêt de plusieurs millions (environ 9) accordés par la First Czech-Russian Bank au Rassemblement National a naturellement commencé à mettre la puce à l’oreille aux observateurs. S’ensuivent des interrogations légitimes :  et si la russophilie affirmée de Marine Le Pen venait du financement de son parti par un établissement bancaire contrôlé par un oligarque proche du Kremlin ? En 2015, après que des conversations de haut responsables russes ont été piratées, on y apprenait que ces derniers parlaient de ces transactions financières comme d’un « remerciement » pour le soutien de Marine Le Pen à l’annexion de la Crimée en 2014 et ajoutaient qu’elle avait répondu à toutes leurs attentes. 

Pourtant en 2013, avant une visite à Moscou, Marine Le Pen se rendait en Ukraine et plus précisément à Sébastopol – ville principale de Crimée –  où elle déclarait soutenir l’accord d’association entre l’Union Européenne et l’Ukraine. En revenant de Moscou, elle s’indignait finalement du rapprochement entre l’Ukraine et l’UE… Un an après, elle défendait l’annexion de la Crimée et de Sébastopol par la Russie ainsi que l’intervention russe en Syrie. En se faisant porte-parole de la politique étrangère russe, la Présidente du Rassemblement National avait trouvé son chemin de Damas ! 

Elle n’était pourtant pas l’option politique numéro une du Kremlin en France lors de l’élection présidentielle de 2017 qui privilégiait François Fillon, jugé favorable à la politique étrangère russe et qui demandait même la levée des sanctions européennes. Ce n’est qu’après la polémique des emplois fictifs que le Kremlin a (re)trouvé en Marine Le Pen (faute de mieux ) un autre allié potentiel. Un mois avant le premier tour, pour améliorer son image de « présidentiable », Marine Le Pen se rendait une fois de plus chez Vladimir Poutine.   

Depuis la présidentielle, Marine Le Pen n’a pas changé son discours, elle vante toujours les mérites de Poutine et prône un rapprochement significatif avec la Russie. Dans l’entretien accordé à Rzeczpospolita elle déclare : « J’essaie d’inciter l’Union Européenne à normaliser ses relations avec la Russie afin qu’elle reste dans la sphère d’influence européenne et qu’elle n’établisse pas à l’avenir de solides relations politiques, économiques et peut-être même financières avec la Chine. ». La menace chinoise semble être le nouvel argument brandi par Marine Le Pen pour justifier ce rapprochement avec la Russie et qui lui permet de répéter sa volonté de voir « Une Europe de l’Atlantique à l’Oural ». 

Cette citation que l’on entend très souvent à droite et à l’extrême droite française est une bêtise géopolitique que les pro-Russes attribuent au Général de Gaulle. S’il a effectivement évoqué plusieurs fois cette notion, elle est à remettre dans un contexte très particulier. Dans les Années 60, la situation géopolitique change et De Gaulle essaie de s’y adapter. La rupture sino-soviétique et les désirs d’indépendance dans les pays européens du Bloc de l’Est le poussent à penser que le nouvel ordre européen devra être assuré par l’axe Paris-Moscou. C’est surtout, dans son esprit, un moyen de conserver une domination durable sur l’Allemagne : « Puisque la France n’arrivait pas à prendre l’ascendant sur l’Allemagne dans le cadre du partenariat franco-allemand et des Six, elle le ferait dans le cadre de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural avec l’aide de l’URSS » (Henri Soutou). 

Cependant, De Gaulle abandonne très vite cette doctrine suite au Printemps de Prague de 1968 et à l’emploi de la Doctrine Brejnev dite de « souveraineté limitée », une remise à jour du caractère totalitaire de l’URSS dans sa relation avec les pays satellites de l’empire soviétique. La réactualisation de cette notion géopolitique n’est utilisée aujourd’hui que pour fragiliser l’OTAN et les instances euro-atlantiques qui garantissent pourtant la sécurité des pays de l’Union européenne. Si cette doctrine était appliquée, les États européens reviendraient de facto dans une situation où chacun aurait son système d’alliances et de contres-alliances.

Bien que plus nuancé et plus flou à ce sujet, Emmanuel Macron prône lui aussi un rapprochement stratégique avec la Russie de Vladimir Poutine en utilisant l’argument d’« une architecture de sécurité et de confiance » entre la Russie et l’Union Européenne. En revanche, que ce soit la notion de Marine Le Pen, ou celle défendue par Emmanuel Macron, aucune des deux n’est partagée en Europe centrale. Elles ne convainquent pas, et sont même sources d’inimitiés avec d’autres forces politiques européennes, en Pologne notamment. 

Un impossible rassemblement avec l’Europe Centrale

Comme mentionné auparavant, Le Pen a profité de son entrevue dans Rzeczpospolita pour exprimer son incompréhension à voir le PiS, mais aussi le Fidesz, lui refuser des relations politiques privilégiées : « Nous avons voulu entamer un dialogue avec Fidesz et PiS à plusieurs reprises. Même si nous n’appartenons pas au même groupe au Parlement Européen, je dois avouer que je ne comprends pas la réticence de ces partis à établir des relations politiques avec le plus grand groupement de France qu’est le Rassemblement National. ».

Une « incompréhension » qu’elle traine au moins depuis les Européennes de 2019 lorsqu’elle avait échoué – pourtant aidée par l’idéologue d’extrême droite Steve Bannon– à rallier le Fidesz et le PiS à son groupe Identité et Démocratie. Si elle voulait que son groupe devienne la troisième force politique du Parlement Européen, il n’en est finalement « que » la cinquième. Aujourd’hui, le Rassemblement National, le Fidesz (Parti Populaire Européen) et le PiS (Conservateurs et Réformistes Européens) sont dans trois groupes différents. Et ce malgré des proximités idéologiques certaines. Ainsi, pourquoi n’arrive-t-elle pas à nouer des alliances au-delà de la Lega de Salvini et du FPÖ autrichien ? Et surtout pourquoi les deux grands partis « populistes » d’Europe Centrale refusent catégoriquement toute alliance avec elle ? Tout simplement parce qu’en Europe Centrale, Madame Le Pen jouit d’une réputation déplorable.

La proximité de Marine Le Pen, démontrée précédemment, avec la Russie est évidemment la raison principale en ce qui concerne le PiS. Elle feigne de l’avoir compris et essaie de rassurer les Polonais dans les colonnes de Rzeczpospolita : « Je comprends parfaitement les craintes et les réserves de la Pologne, qui a été occupée puis imposée par un régime totalitaire. » Il s’agit là d’un résumé lacunaire de la relation très conflictuelle existant entre la Pologne et la Russie… C’est vite passer sur les quatre partages de la Pologne ( 1772, 1793, 1795, 1815), sur la répression sanglante des mouvements nationaux polonais au XIXème siècle illustrée par le fameux « L’ordre règne à Varsovie », sur la guerre polono-bolchévique suite à la Première Guerre Mondiale, sur le Pacte germano-soviétique qui pulvérise la Pologne peu avant la Seconde Guerre Mondiale, sur le traumatisme suscité par le massacre de Katyn, sur la cynique attente des Russes assistant au massacre des résistants polonais lors de l’Insurrection de Varsovie, sur les déportations de plus d’un million de Polonais, et effectivement comme elle le reconnait, sur un système totalitaire imposé pendant plus de cinquante ans. La Pologne a également de nombreuses raisons d’être inquiète face à la politique contemporaine du Kremlin mêlant révisionnisme et expansionnisme, et donc de baser sa sécurité sur l’OTAN… Cela n’est pas négociable. Or sur ces deux derniers points, les visions de Marine Le Pen divergent et elle ne peut s’en défendre.  

Un autre point qui n’est pas ignoré par les Polonais et que souligne Jean Yves Camus, politologue et spécialiste de l’extrême droite, dans son article Le Front National et les relations internationales « les élus ENL ( ancien groupe du RN au Parlement Européen ) défendent de manière constante les intérêts de la Russie, que ce soit lors de leurs interventions dans les différentes commissions, en séance plénière ou à travers leurs votes : dans 93 % des votes de juillet 2014 à juillet 2015, les députés ENL, ont voté contre les résolutions défavorables aux intérêts du Kremlin ». L’alliance entre le PiS et le RN est donc structurellement impossible. 

Concernant le Fidesz de Viktor Orbán, les raisons du refus d’une alliance ne viennent absolument pas de la russophilie de Marine Le Pen. La Hongrie n’entretient pas de relations diplomatiques délicates avec la Russie. Un exemple parmi d’autres, lorsqu’Orbán revient à la tête du gouvernement en 2010 il offre sa première visite diplomatique à Poutine. Le dirigeant hongrois mène depuis plusieurs années une politique d’ouverture à l’Est et n’est donc aucunement dans un rejet dogmatique de la Russie. Il dénonce en février 2019 « l’énorme hypocrisie » des pays occidentaux qui fustigent la Russie mais entretiennent des forts liens commerciaux avec elle. Avec Marine Le Pen, ce n’est donc vraiment pas sa russophilie qui le dérange, c’est son « manque de crédibilité ». Les membres du Fidesz reprochent au Rassemblement National ses nombreux revirements sur la question européenne : Frexit ou pas Frexit ? Zone Euro ou pas Zone Euro ? À propos de Marine Le Pen, Vitkor Orban déclare : « Elle n’est pas au pouvoir. Quand des dirigeants politiques ne sont pas au pouvoir, ils peuvent dire et faire ce qu’ils veulent. Ils peuvent perdre le contrôle. Je ne veux être mêlé à rien de tout cela ». 

Pour Orbán, ce choix de non-alliance avec le RN est donc stratégique. En effet, ce dernier souhaite que son parti puisse rester membre du PPE alors que le Fidesz est critiqué par plusieurs de ses alliés pour de « multiples atteintes à l’État de droit ». Ainsi, le Fidesz a besoin de conserver sa proximité avec Les Républicains – entre autres forces politiques de son groupe – afin de maintenir sa place au sein de la première force politique européenne. Se montrer proche de Marine Le Pen le fragiliserait, les Républicains lui ayant fait comprendre que cela constituait une ligne rouge à ne pas franchir. De plus, le Fidesz refuse d’être assimilé à l’extrême droite, il n’a pour l’instant aucun intérêt à s’allier avec un parti qui n’a jamais été au pouvoir et qui pourrait le décrédibiliser.

Le Rassemblement National n’a qu’une seule alliance officielle en Europe Centrale, avec le parti eurosceptique tchèque Svoboda a přímá demokracie ( Liberté et démocratie directe). Un parti qui, rappelons-le, propose un réferundum sur la sortie de l’Union Européenne de la Tchéquie. On ne peut pas parler d‘une alliance qui la rendrait plus présidentiable ou crédible aux yeux des Français (qui ignorent profondément l’existence de ce parti) ou aux yeux du PiS et du Fidesz, qui ne sont pas des partis europhobes ou eurosceptiques.

Marine Le Pen se révèle donc incapable de constituer la moindre alliance politique d’envergure en Europe centrale. Son manque de crédibilité et sa russophilie l’empêchent de prendre la vague de popularité du populisme centre-européen, elle ne parvient pas à être perçue comme de leurs alliés auprès des Français et elle n’est pas un acteur politique jugé attractif par les électeurs de ces partis d’Europe Centrale, comme a pu l’être Matteo Salvini. Son interview à Rzeczpospolita n’y changera rien, Marine Le Pen parle toujours toute seule en Europe centrale.  



Arthur Kenigsberg est le Président co-fondateur d’Euro Créative. Il est collaborateur parlementaire de Frédéric Petit, député des Français établis en Europe Centrale et dans les Balkans, membre de la Commission des Affaires étrangères.

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