Holodomor, le génocide inconnu

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Chaque année, le dernier samedi de novembre est marqué en Ukraine par les commémorations de l’Holodomor (« extermination par la faim ») : des bougies commémoratives sont allumées, des compositions funéraires sont jouées et des fleurs sont déposées. Alors que les autres génocides et nombre d’atrocités perpétrées aux quatre coins du monde sont généralement connus du grand public en Europe occidentale et notamment en France, cette tragédie qui a couté la vie à des millions de personnes reste largement ignorée. Le présent article s’attache à revenir sur ce que les Ukrainiens ont vécu au cours de ces terribles années 1932-1933.

L’Holodomor a été le génocide de la nation ukrainienne opéré entre 1932 et 1933. Une famine volontairement organisée par la direction de l’Union soviétique de Staline afin de détruire la résistance des paysans Ukrainiens face à la collectivisation de leurs terres, leur supposée sympathie nationaliste et toute tentative de construire un Etat indépendant.

Entre 1932 et 1933, plus de 4,5 millions d’Ukrainiens ont ainsi été tués en République soviétique d’Ukraine et 3 millions de personnes dans le reste de l’URSS, en particulier dans des territoires habités par les minorités ukrainiennes comme le Kouban mais aussi dans d’autre régions comme le Caucase du Nord, la Basse Volga ou le Kazakhstan. Ces chiffres sont encore âprement discutés par les historiens, les évaluations pour l’Ukraine allant généralement de 3 à 7 millions de morts. Dans cet article, nous utilisons les plus courants.

L’impossible indépendance à la suite de la Première Guerre Mondiale

Divisée au milieu du XVIIe siècle entre la République polono-lituanienne (dite des Deux Nations) et l’Empire Russe, la nation ukrainienne n’a pas eu d’Etat propre pendant des siècles. Elle a subi une oppression politique, économique, nationale et culturelle. Cependant, le processus de russification et la politique d’identification des ukrainiens avec le peuple russe (Russie – Petite Russie) n’ont pas empêché le développement de la conscience nationale ukrainienne au cours du XIXe siècle. La résistance culturelle et le développement d’un véritable mouvement national a finalement permis de créer un Etat national à la faveur de l’éclatement des empires en 1918 : la République populaire ukrainienne.

Rassemblement en faveur de l’indépendance à Kyiv en face du Monument Bohdan-Khmelnytsky et de la Cathédrale Sainte-Sophie (1917) – Source: Wikipédia.

Cet Etat ukrainien indépendant n’a toutefois duré que quelques années, aux prises avec les désordres intérieurs et l’invasion extérieure. Abandonnés par les puissances occidentales, les Ukrainiens n’ont pas réussi à concrétiser les bases d’une indépendance fraîchement acquise. A nouveau le pays perdait le contrôle de son destin lorsque les Bolchéviques établissaient leur pouvoir à Kyiv (1920).

Le 30 décembre 1922, l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) était proclamée et comprenait ainsi la République soviétique socialiste ukrainienne. Le traité d’Union prévoyait en théorie l’égalité totale des républiques, mais elles étaient en réalité toutes dirigées par le Kremlin.

Malgré les courtes périodes d’existence de son Etat, les traditions et l’identité ukrainienne disposent de racines historiques profondes remontant à la période de la Rus’ de Kiev. Pour renforcer l’adhésion populaire au communisme, Lénine a mis en place une politique de promotion de la culture locale qui s’est poursuivi tout au long des années 20, ce fut le temps de « l’ukraïnisation ».

La mise en place du génocide

Cependant la mise en place du nouveau régime communiste a provoqué des changements importants dans la vie sociale et économique qui ont principalement touché le traditionnel village ukrainien. En 1928, le premier plan quinquennal consacra la fin de la NEP (politique économique plus libérale mise en place par Lénine au sortir de la guerre civile) et remit en chantier la collectivisation des terres. Parallèlement, pour permettre l’industrialisation du pays, le régime devait exporter massivement – notamment des céréales. En avril 1930, la loi sur l’approvisionnement en céréales fut ainsi votée, permettant de saisir tous les stocks de céréales et de confisquer les autres denrées et biens personnels à titre de sanctions en cas de non-respect du plan.

Les paysans résistèrent aux expropriations et réquisitions alors que le régime déclara la guerre aux Koulaks – ces paysans riches présentés comme « profiteurs ». Par la violence, les terres furent à 70% collectivisées et le problème des Koulaks considéré comme réglé. L’ensemble du pays en fut profondément affecté mais la faim se répandit plus particulièrement au Kazakhstan où l’on dénombre entre 1 à 1,5 millions de morts.

La résistance fut particulièrement vive en Ukraine où la paysannerie se rapprochait du modèle occidental avec de très nombreux paysans propriétaires de leurs terres. A partir de 1932, le gouvernement soviétique se concentra sur l’Ukraine et sa paysannerie rétive, suspecte de cultiver le nationalisme et des sentiments contre-révolutionnaires. L’ukraïnisation fut largement circonscrite et les attaques contre la vie spirituelle redoublèrent.

Staline, qui considérait la paysannerie comme la base du mouvement national, frappa directement les paysans ukrainiens qu’il considérait comme réfractaires à la collectivisation mais aussi comme défenseurs de la tradition, de la culture et de la langue ukrainiennes. En 1932, un plan irréaliste d’achat de céréales de 356 millions pouds (ancienne unité de poids russe) de pain fut imposé à l’Ukraine. Pour mettre en place ce plan, les plus proches collaborateurs de Staline, Kaganovich et Molotov, s’installèrent à Kharkiv, à l’Est du pays. Ils étaient alors déjà informés de la propagation de la famine au cours de la première moitié de l’année 1932. Les réquisitions se multiplièrent pourtant y compris dans les Kolkhozes.

Les paysans ukrainiens réagirent face à ces attaques. Les historiens ont enregistré environ 4 000 manifestations de masse des paysans au début des années 30 contre la collectivisation, la fiscalité, le vol, la terreur et la violence gouvernementale. La politique de collectivisation marqua alors le pas. Des paysans quittèrent en masse les fermes collectives avec leurs biens, bétails, équipement et leur part de céréales. Face à cela et afin de préserver les fermes collectives et la propriété socialiste, le gouvernement adopta consécutivement le décret répressif du 7 août 1932 connu sous le nom de « loi des cinq épis ». En vertu de cette loi, le vol de quelques grains ou même de pommes de terre oubliées dans un champ pouvait conduire à 10 ans d’emprisonnement avec confiscation des biens voire à une exécution. Des milliers de citoyens furent déportés sur cette base et l’Etat put s’approprier une part encore plus grande de la récolte. Des groupes de policiers spéciaux furent quant à eux chargés de faire respecter ces règles, de fouiller la population et de saisir le grain, si besoin par la force.

1932-1933: l’horreur au quotidien

A partir de ce moment un double génocide de classe et national fut mis en place tandis que les décisions prises au niveau central accentuèrent dramatiquement le phénomène. Avec l’instauration d’amendes en nature, les autorités pouvaient confisquer aux paysans non plus seulement des céréales mais tous les aliments ou les biens qui pouvant être échangés contre de la nourriture. Une telle règle n’existait pas dans les autres républiques soviétiques.

Le 18 novembre 1932, le Politburo adopta – sur proposition de Molotov – le régime répressif des « tableaux noirs ». L’inscription sur les « tableaux noirs » signifia le blocus alimentaire de kolkhozes, de villages, de quartier : en fonction du non-respect des quotas de production du plan et du passé politique du village depuis 1919 (soutien aux nationalistes, sentiments envers le parti, la collectivisations, les koulaks…) un village ou kolkhoze pouvait se voir saisie la totalité de ses vivres, mais aussi imposée l’interdiction du commerce et du transport de marchandises ou encore l’interdiction du départ des paysans par l’encerclement du village par des unités militaires,  de la Guépéou ou de la police. Si ce système fonctionnait dans 180 districts de l’URSS (25% des districts), il n’a été appliqué qu’en Ukraine et au Kouban, des régions de peuplement principalement ukrainien.

Alors que l’hiver et la famine s’installèrent, nombreux furent ceux qui erraient sur les routes ou cherchaient à se réfugier en ville.  Le gouvernement réagit une nouvelle fois et instaura un passeport qui interdisait de quitter le lieu de résidence sans autorisation du parti.

La mortalité en Ukraine devînt vite catastrophique, la famine était telle que le cannibalisme se développait. Le pic de l’Holodomor intervînt en juin 1933. À cette époque, 28 000 personnes mouraient chaque jour, 1 168 par heure et 20 par minute. Au même moment, Moscou fournit à l’Ukraine des semences (pour la campagne de semis) et des prêts alimentaires. Lorsque la nourriture arrivait dans un village, elle allait en priorité aux fermiers collectifs qui pouvaient encore travailler et vivre dans les champs.

Tout au long de cette année infernale, le régime stalinien nia l’existence de la famine en Ukraine, alors même que des stocks importants de céréales dormaient dans les fonds de réserve centralisés de l’Etat et que le pays exportait à grande échelle. Sur cette base, le gouvernement refusa toute assistance offerte par des organisations non gouvernementales comme le Comité international de la Croix rouge ou par la diaspora ukrainienne.

Quel héritage pour l’Holodomor ?

La question du nombre de morts causées à l’Holodomor reste aujourd’hui ouverte. Certaines circonstances historiques compliquent les calculs, et plus encore l’établissement des noms des personnes tuées. Les autorités soviétiques ont tout fait pour cacher les conséquences de leur crime. Il était notamment interdit d’enregistrer le nombre réel de morts sur le terrain. Aujourd’hui, des listes secrètes de certains conseils de village avec une liste de ceux qui sont morts en 1932–1933 ont été révélées. Il était aussi interdit d’enregistrer la famine comme cause du décès, de sorte que les certificats de décès indiquaient « typhus », « épuisement », « vieillesse ».

Par la manipulation et la corruption, l’Union soviétique a persuadé la communauté internationale que l’Ukraine vivait une période de prospérité et que les accusations de famine n’étaient que de la propagande. Cependant quelques étincelles de vérité ont tout de même brillé dans l’obscurité : quelques rapports diplomatiques et surtout le premier journaliste à révéler l’ampleur de la famine, le journaliste gallois de 28 ans – Gareth Jones. « Pas de pain« , « La faim règne en Russie« , « Des millions meurent« , c’est avec de tels mots qu’il a décrit ce qu’il a découvert lors de son voyage en terres soviétiques de 1933 aux alentours de Kharkiv. Il l’a payé de sa vie en 1935. Cet épisode a fait l’objet d’un film Mr Jones – L’ombre de Staline en 2020.

Pendant des décennies, le sujet de l’Holodomor a été un tabou soviétique. Parler de la famine de 1932-1933 était strictement interdit. Ce n’est que le 28 novembre 2006 que la Verkhovna Rada d’Ukraine a adopté la loi « sur l’Holodomor de 1932-1933 en Ukraine », qui le reconnaissait comme génocide du peuple ukrainien. Aujourd’hui 16 pays en plus de l’Ukraine reconnaissent l’Holodomor comme génocide.

Rafal Lemkin, un avocat d’origine juive, fondateur de la recherche juridique sur le concept de génocide, auteur de ce même concept, a mené une étude sur l’Holodomor en Ukraine et l’a qualifié d’exemple classique de génocide soviétique. Dans le cadre d’un discours prononcé à New York en 1953 pour les 20 ans de la Grande Famine, il replace l’Holodomor dans la perspective plus large de la destruction de la nation ukrainienne en tant que nation. Il rappelle la déportation massive d’intellectuels ukrainiens vers la Sibérie. En 1931 déjà, plus de 50.000 intellectuels avaient été déportés dont au moins 114 poètes, écrivains et artistes éminents – soit les représentants culturels les plus importants de la nation. Il rappelle la lutte menée parallèlement contre l’Église, les prêtres et sa hiérarchie de l’Église – « l’âme » de l’Ukraine. Entre 1926 et 1932, l’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne, son métropolite Lipkivsky et 10 000 prêtres furent liquidés. Il en sera de même pour l’Église catholique ukrainienne et à l’Église ukrainienne gréco-catholique en 1945.

Lemkin souligne que le « troisième point de l’attaque soviétique était dirigé contre les agriculteurs – une grande masse de paysans indépendants, gardiens des traditions, du folklore et de la musique, de la langue et de la littérature nationales, l’esprit national de l’Ukraine. Les armes utilisées contre eux sont probablement les plus terribles de toutes – la famine ». La quatrième étape du processus de destruction de la nation ukrainienne était la fragmentation du peuple ukrainien en installant des étrangers en Ukraine et en dispersant des ukrainiens dans le reste de l’Union.

En novembre 2015, cet article de Lemkin a été inclus dans la liste fédérale de la littérature extrémiste en Russie. À la suite de Lemkin, nous pouvons voir dans cette famine terrible, l’Holodomor, sur le sol ukrainien une des étapes d’une longue et réfléchie lutte contre les Ukrainiens en tant que peuple.

L’Holodomor a changé la population ukrainienne en profondeur et pas seulement démographiquement. Les drames de cette période ont survécu au temps et ont laissé des traces inaltérables au sein de la mémoire collective nationale. Le crime de génocide est devenu un traumatisme dont ont été témoins des millions de survivants, et les histoires de ces terribles années se transmettent désormais de génération en génération.


Les propos de l’auteure sont personnels et ne peuvent en aucun cas engager la responsabilité juridique de l’Association Euro Créative.

Bogdana Shynkarenko

Bogdana Shynkarenko est diplômée de l’université Taras Shevchenko de Kyiv en droit international et de l’Université de Lyon en Master  AlterEurope, spécialisé dans les relations de l’UE avec les pays du voisinage oriental. Bogdana dispose de plusieurs expériences professionnelles dans des structures publiques (Ministère des Affaires étrangères ukrainien), privées, et dans des ONG (Croix Rouge française) spécialisées dans les projets de développement. Ses expériences et ses études lui ont à permis de développer ses connaissances de la région. En plus du français et et de l’anglais, Bogdana parle également ukrainien et russe.

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