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Nord Stream 2: les dessous d’un pipeline

Ni les tensions suite à l’affaire Navalny, ni les sanctions de la nouvelle administration américaine ne sont pour l’instant venues à bout de Nord Stream 2. Tout au plus l’ont-elles retardé; il ne reste cependant qu’une centaine de kilomètres de tuyaux à poser au fond de la Baltique pour que le projet soit achevé. Suivant le même tracé qu’un premier pipeline éponyme mis en service en 2012, ce deuxième gazoduc prévoit de doubler le volume de gaz transitant depuis Vyborg en Russie à Greifswald en Allemagne. 


Le projet est présenté comme ayant une visée strictement économique et commerciale par ses défenseurs, à commencer par la Russie et l’Allemagne. En effet pour cette dernière, le gaz russe lui permettrait de se détourner progressivement du charbon et surtout du nucléaire, se rapprochant ainsi de ses engagements écologiques. Le projet bénéficie d’un fort soutien dans les milieux politiques et économiques allemands. Une réalité illustrée par la présence de l’ex Chancelier fédéral Gerhard Schröder à la tête du consortium Nord Stream AG ainsi qu’au comité de direction de Rosneft – le deuxième exploitant de gaz russe derrière Gazprom.

Le tracé du gazoduc Nord Steam 2. Source: Ouest France

Le gazoduc de la discorde

Au-delà des objectifs environnementaux et surtout économiques de l’Allemagne, c’est la discordance des opinions au sein des pays de l’UE qui a été mise en lumière, comme en témoigne la résolution votée au Parlement Européen en janvier dernier de stopper la construction du gazoduc

Les arguments avancés par les détracteurs de Nord Stream 2 sont multiples. Il y a tout d’abord la question des droits humains: est-il soutenable sur le plan moral de continuer d’acheter du gaz à un régime dont la dérive autoritaire est sans cesse dénoncée? La question de l’interdépendance énergétique entre l’Europe et la Russie est aussi pressante. Nord Stream 2 ne viendra que conforter la place de la Russie comme premier fournisseur de gaz de l’Union Européenne. De son côté, la Russie a déjà commencé à diversifier ses clients en lançant la construction de nouveaux gazoducs, comme le Turkish Stream qui approvisionne désormais la Turquie et les pays des Balkans en énergie, et le Force de Sibérie, à destination de la Chine. De l’autre côté de l’Atlantique aussi ce renforcement de la position russe sur le marché de l’énergie européen fait des remous. Les Etats-Unis ne voient pas d’un bon œil l’augmentation du volume de gaz russe dans le marché européen, un gaz plus compétitif que le leur, car moins cher et plus écologique – le gaz liquéfié américain étant issu en grande partie du gaz de schiste.

Au sein de l’Union Européenne, la dissonance entre les États membres a retrouvé les lignes de démarcations habituelles. Les pays d’Europe Centrale et Orientale, la Pologne et les pays Baltes notamment, reprochent aux puissances d’Europe de l’Ouest de traiter d’abord avec Moscou, puis avec eux, comme s’ils étaient une “Europe intermédiaire” ballotée entre les intérêts occidentaux et russes. Ils sont partisans d’une politique étrangère cohérente et plus ferme face au Kremlin. Quant aux autres pays du pourtour de la Baltique, comme la Suède et le Danemark, ils se montrent peu disposés à accueillir dans leurs eaux territoriales des infrastructures stratégiques qui permettraient à la Russie de renforcer sa présence dans la zone

A ces considérations d’ordre géopolitique et sécuritaire s’ajoutent des préoccupations écologiques. De nombreuses organisations environnementales dénoncent le fait que, si le pipeline a une durée de vie de 50 ans, l’évaluation de son impact sur l’environnement n’a été calculé que sur une quinzaine d’années. La Baltique étant une mer peu profonde, avec un renouvellement de ses eaux lent et cyclique, la rupture d’un des tubes serait particulièrement catastrophique pour l’ensemble de l’écosystème, d’autant plus que la présence d’armes chimiques et de mines a été détectée.

Le projet est donc plus que jamais controversé et montre bien que les relations avec la Russie, entre sanctions et coopération, restent un élément de division majeur au sein de la politique étrangère européenne, sans compter les tensions avec l’allié américain. L’Allemagne se retrouve de plus en plus isolée, d’autant plus après les réserves de la France, exprimées par le Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères Clément Beaune. Ajoutons à cela que les élections fédérales en Allemagne – prévues à l’automne prochain – pourraient venir troubler encore un peu plus ce tableau. Les Verts, qui parviendront probablement à figurer dans la prochaine coalition gouvernementale, sont de leur côté vent debout contre Nord Stream 2.

Château de Vyborg, point de départ de Nord Stream 2. Photo: Apolline Carras

L’Ukraine, grande perdante de Nord Stream II

Pourtant, le véritable enjeu de Nord Stream 2, et la raison pour laquelle ce dossier est avant tout géopolitique, ne se trouve même pas en Union Européenne, mais dans son voisinage oriental. Si des pays comme la Pologne vont effectivement perdre leur statut de pays de transit, c’est bien l’Ukraine qui subira les conséquences les plus importantes. Dans le cas d’une mise en service, ce nouveau pipeline réduira drastiquement les volumes de gaz russe transitant par son territoire. 

N’en déplaise au Ministre des affaires étrangères Serguei Lavrov, Nord Stream 2 est loin d’être un projet “purement commercial et économique”, mais est bel et bien un outil de rétorsion face à l’Ukraine, avec qui les relations depuis Maïdan puis l’annexion de la Crimée et la Guerre du Donbass sont au plus bas. Nord Stream 2 est l’aboutissement d’un long processus mis en place depuis les Années 90 par la Russie ayant pour objectif de contourner les anciennes républiques socialistes, les privant ainsi d’un levier de pression important. Et dans le cas de l’Ukraine, il s’agit d’un des rares leviers de pression qui lui reste, ainsi qu’un manque à gagner annuel estimé entre  2 et 3,5 milliards de dollars américains

Il faut dire que les pressions économiques sont une pratique courante de la Russie dans la gestion de ce qu’elle considère comme son “étranger proche”, et donc sa zone d’influence attitrée. En 2006, dans un contexte de tensions faisant suite d’une part aux mouvements pro-OTAN et pro-UE et à la Révolution des roses en Géorgie, et d’autre part aux désaccords sur la région de Transnistrie avec la Moldavie, la Russie avait interdit l’exportation de vins de ces deux pays. De même, en 2009, la Russie plaçait un embargo sur les produits laitiers bélarusses, peu après que le Président Lukashenka se soit montré réticent à reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, territoires géorgiens séparatistes qui avaient été soutenus par Moscou en 2008 lors de la guerre contre la Géorgie. Toujours en 2009, la Russie avait déjà commencé à mettre la pression sur le gouvernement ukrainien en interrompant puis en cessant toute livraison de son gaz, privant une bonne partie de l’Europe de chauffage

Quelles relations pour l’UE et l’Ukraine?

Les pays d’Europe centrale et orientale se sont montrés sensibles au sort de l’Ukraine, notamment la Pologne et la Lituanie. Liés au sein du Triangle de Lublin, une initiative de coopération mise en place avec l’Ukraine, ces derniers souhaitent faciliter l’intégration de leur partenaire à l’Union Européenne. L’isolement de l’Ukraine sur la scène européenne conséquente à Nord Stream 2 serait un sérieux revers pour ces derniers, ainsi que pout tout partisan d’une Europe “forte et résiliente”, comme l’ont démontré le Ministre des affaires étrangères ukrainien Dmytro Kuleba et son homologue polonais Zbigniew Rau dans une tribune commune le 22 février dernier. Cependant, les deux hommes d’Etats se gardent bien de critiquer ouvertement l’Allemagne, pourtant à l’origine du projet, eût égard du fait que cette dernière est la principale contributrice d’aide au développement de l’Ukraine.

« Si {Nord Stream 2} réussi, la Russie pourrait essayer de convaincre le public ukrainien que l’Occident ne se soucie pas de ses propres principes, et en fin de compte, de la sécurité et la prospérité de l’Ukraine. »

Tribune du 22 février 2021 de Zbigniew Rau et Dmytro Kuleba, Politico

Outre le Triangle de Lublin, un autre projet récent d’association entre les pays d’Europe centrale et orientale pourrait être amené à intégrer l’Ukraine davantage au sein de la communauté euro-atlantique: il s’agit de l’Initiative des Trois Mers. Cette initiative a débuté en 2016 réunissant les pays centre et est-européens membres de l’UE et suivant un axe historique allant de la mer Baltique à la mer Noire en passant par la mer Adriatique. Les Etats-Unis sont étroitement associés au projet, comme en témoigne l’activisme omniprésent de l’administration Trump au cours des 4 dernières années. Une activité qui devrait se poursuivre sous l’administration Biden. L’Ukraine, en tant qu’acteur important dans la région de la mer Noire, s’est déjà dit intéressée à rejoindre l’initiative. Mais ces perspectives seront-elles suffisantes pour sortir l’Ukraine de cette impasse, prise en otage entre les intérêts économiques de l’Allemagne, et la volonté russe de l’isoler sur la scène européenne et internationale? 

Nord Stream 2 envoie un signal fort à l’Ukraine: ses intérêts ne pèsent pas bien lourd face aux intérêts économiques des membres les plus puissants de l’Union Européenne. Après ce précédent, comment les pays membres peuvent-ils prouver à l’Ukraine qu’ils ont à cœur sa sécurité, et continuer de lui donner l’espoir d’intégrer l’Union dans un futur à moyen ou long terme? Angela Merkel a toutefois réussi à négocier le maintien d’une rente de transit russe jusqu’en 2024. Mais cette mesure constitue seulement un sursis et en aucun cas une solution. Dans moins de trois ans, cette source de revenu importante pour l’économie ukrainienne n’existera plus, mettant un peu plus en difficulté un pays déjà éprouvé par la guerre dans le Donbass et dont la dette publique s’élevait en 2020 à 90.8 milliards de dollars. Les aides apportées par les pays de l’UE, l’Allemagne en tête, ne seront pas suffisantes pour stabiliser le pays après un projet tel que Nord Stream II

A défaut d’un soutien financier, c’est avant tout une position claire et cohérente que l’Union Européenne devrait être en mesure d’offrir. Une Union européenne unie, soutenue par les Etats-Unis serait un soutien précieux pour l’Ukraine, qui pourrait s’appuyer sur cette unité afin de conduire une politique étrangère solide. 

Une fois le projet Nord Stream 2 achevé, on pourra s’attendre à une augmentation des interventions politiques et économiques russes en Ukraine, ainsi que potentiellement dans les autres pays d’Europe Orientale. L’Europe devra être en mesure de réagir, car ces pays lui sont associés au sein de son Partenariat de Voisinage Oriental, et ont fait entendre à plusieurs reprises leur désir d’être associés, voire intégrés à l’OTAN et à l’Union Européenne. Mais l’interdépendance énergétique entre l’Union européenne et la Russie, renforcée par la construction de Nord Stream II, reste un obstacle pour garantir une fermeté occidentale. Il serait donc dans l’intérêt de l’Union Européenne de mettre en place une vraie politique de diversification de la demande, afin que l’interdépendance ne se transforme pas en dépendance unilatérale. 

Quant au futur des relations entre l’UE et l’Ukraine, une première piste pour réparer les dommages causés par Nord Stream 2 serait d’intégrer davantage le pays au sein du réseau énergétique européen. Cela aurait le double avantage de stabiliser le leadership ukrainien, tant sur ses politiques domestiques que sur les affaires étrangères, ainsi que de lier le pays à l’Europe par le biais d’un partenariat énergétique stratégique. Aujourd’hui plus que jamais, l’Union Européenne doit décider si l’intégration de l’Ukraine est souhaitable à terme ou non. Donner une perspective claire au pays lui permettra peut-être de s’extraire de ce rôle de “pays intermédiaire”, coincé entre les intérêts européens d’une part et russes de l’autre. 


Apolline Carras

Apolline Carras est étudiante en dernière année de Bachelor de Relations Internationales à l’Université de Genève. Son intérêt pour la langue russe l’a encouragée à effectuer un échange d’un an à l’Université de Saint Pétersbourg. C’est à cette occasion qu’elle découvre l’histoire et la culture des pays d’Europe orientale ainsi que les relations complexes qu’ils entretiennent avec d’un côté l’Union européenne et de l’autre la Russie. A son retour, elle a choisi de mettre à profit ses nouvelles connaissances en rédigeant son mémoire sur la politique mémorielle russe et en rejoignant parallèlement Euro Créative. Elle souhaite ainsi apporter sa riche expérience associative et participer au développement des projets touchant aux pays d’Europe Orientale, notamment l’Ukraine et le Bélarus.

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