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Présidence Biden: quels enjeux pour les pays du groupe de Visegrád ?

La victoire de Biden a soulagé nombre de capitales européennes. Pourtant les débats sur la relation transatlantique prospèrent en Europe.

Les gouvernements des pays membres du groupe de Visegrád (V4) – la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie – sont apparus divisés quant à la victoire du candidat démocrate et ancien Vice-Président Joe Biden à l’élection présidentielle américaine. Alors que certains semblent regretter le départ du Président républicain Donald Trump, d’autres y voient la fin d’une politique extérieure américaine devenue trop imprévisible.

Quoi qu’il en soit, l’arrivée de Joe Biden ne devrait pas conduire à un tournant radical de la position américaine à l’égard des pays du groupe de Visegrád, et plus généralement de l’Union européenne. La nouvelle Administration devrait vraisemblablement s’inscrire dans une certaine continuité stratégique, marquée par un intérêt réel mais limité pour le ‘Vieux Continent’.

Le groupe de Visegrád face au dilemme Biden/Trump

Le Premier Ministre hongrois Viktor Orbán n’a jamais caché son désir de voir Donald Trump réélu Président des États-Unis. En septembre dernier, dans les colonnes du quotidien national Magyar Nemzet, le dirigeant hongrois disait s’alerter de « l’impérialisme moral » véhiculé par le Parti Démocrate de Joe Biden, affirmant son soutien à Trump pour la présidentielle. Il faut bien admettre que ce dernier s’est avéré être un allié de taille pour le gouvernement illibéral d’Orbán ces quatre dernières années. En effet, les deux hommes partagent une vision commune sur un certain nombre de sujets: volonté de durcir les politiques migratoires, vision traditionnelle de la famille ou encore hostilité envers les médias traditionnels.

En Pologne, le parti Droit et Justice (PiS) – au pouvoir depuis 2015 – est lui aussi connu pour sa bonne entente avec l’Administration Trump. En juin 2020, le Président polonais Andrzej Duda – soutenu par le PiS – avait d’ailleurs été le premier chef d’Etat à être reçu à la Maison-Blanche suite à l’assouplissement des restrictions relatives à l’épidémie de Covid-19. Cette rencontre eut lieu à quatre jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle polonaise, permettant ainsi à Donald Trump d’afficher son soutien envers Duda, alors candidat à sa propre réélection dans un duel annoncé serré avec le Maire de Varsovie, réputé pro-européen et libéral, Rafał Trzaskowski. La rencontre entre les deux hommes était donc une façon de témoigner de la profondeur des relations nouées par le PiS avec l’incontournable allié américain, alors que dans le même temps, il était devenu de plus en plus isolé à l’échelle européenne car accusé d’euroscepticisme et de violations de l’Etat de droit

L’annonce de l’élection de Joe Biden a été bien mieux accueillie par les deux autres membres du V4. La Tchéquie et la Slovaquie entretiennent généralement de bonnes relations avec leurs voisins polonais et hongrois tout en maintenant une attitude plus conciliante envers Bruxelles. À l’occasion des présidentielles américaines, Bratislava et Prague se sont montrées de leur côté plutôt favorables à une victoire de Joe Biden. La politique souvent imprévisible de Donald Trump était loin de rassurer les deux pays, notamment à propos du rapport avec la Russie alors que leurs relations avec celle-ci se sont considérablement détériorées ces dernières années, notamment du fait d’importantes activités d’espionnage russe. Des développements confirmés dans un rapport publié en 2018 dans lequel les services de contre-espionnage tchèques avaient conclu à une très forte activité des renseignements russes sur le territoire national. Sans oublier la récente affaire autour de la Place Nemtsov à Prague.

Par ailleurs, ces deux pays ont également été échaudés par certaines décisions prises par le Président Trump au cours de son mandat. Citons notamment la mise en place de taxes sur les produits européens. Une décision qui a impacté les économies de ces deux pays fortement dépendantes de l’export – qui représente environ 80% de leur produit intérieur brut (PIB). Dans une certaine continuité, Trump a fréquemment menacé de taxer l’industrie automobile européenne, ce qui avait de quoi inquiéter les deux pays et en particulier la Slovaquie qui est le leader mondial de la production automobile par habitant et dont une partie de la production est exportée aux Etats-Unis. Il est intéressant de noter que la Slovaquie aurait sans doute été le pays européen le plus touché par une hausse des taxes sur l’automobile.

Présidence Biden : quelles conséquences pour l’Europe ?

L’arrivée de Joe Biden n’annonce pas de bouleversements majeurs concernant les grandes lignes de la politique extérieure américaine en Europe. Aux yeux des stratèges américains, cela fait déjà plusieurs années que l’Europe ne représente plus un intérêt majeur, comme en atteste la mise en place du fameux «pivot» asiatique par l’ancien Président Barack Obama dès 2011. Un revirement stratégique devant permettre la concentration des efforts diplomatiques sur l’Asie, au détriment de l’Europe. Et ce n’est surement pas avec Joe Biden, ancien Vice-Président d’Obama, que les choses devraient changer. La nomination d’Anthony Blinken – par ailleurs francophone et réputé francophile – à la tête de la diplomatie américaine semble aller dans le sens de la continuité à ce propos. Ainsi, si la politique extérieure américaine devrait être plus prévisible et plus professionnelle, elle demeurera pleine de défis pour les Européens.

« Les illusions d’une autonomie stratégique européenne doivent cesser. »

Annegret Kramp-Karrenbauer, 2020.

En conséquence, pour l’Union européenne, il semble inévitable de réinventer ses relations avec les États-Unis. L’UE doit être capable de s’affirmer en tant qu’acteur majeur sur la scène internationale pour faire face aux défis imposés par les autres grandes puissances et ainsi éviter une marginalisation pleine de dangers. Cette évolution pourrait être facilitée notamment par le renforcement des capacités européennes de défense. Cependant, cette question divise largement les Européens. En témoigne la récente passe d’armes entre la Ministre de la Défense allemande Annegret Kramp-Karrenbauer et le Président français Emmanuel Macron. Dans une tribune publiée sur le site Politico, la Ministre allemande a affirmé que les États-Unis sont les plus à même d’assurer la protection des Européens et que « les illusions d’une autonomie stratégique européenne doivent cesser ». Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron soulignait son désaccord dans un entretien au Grand Continent. Cela ne fait aucun doute, la défense européenne est un sujet sensible pour les États membres de l’UE qui restent dans l’ensemble très attachés à une défense (au moins) partagée avec les États-Unis.

Reste à définir le degré de participation de l’allié américain au sein des futures relations transatlantiques alors que l’Administration Biden devrait sans doute privilégier la position allemande. Un pays avec lequel les relations bilatérales ont été particulièrement troublées pendant le mandat de Trump. De toute évidence, à l’heure actuelle, l’instauration d’une défense européenne commune et souveraine est tout simplement inenvisageable. La grande majorité des États membres de l’UE suit la position prudente de l’Allemagne et préfère une défense européenne assurée en premier lieu par l’OTAN. Parallèlement, les propos de Macron concernant le développement d’une autonomie stratégique sont bien souvent jugés aventureux et ses tentatives de rapprochement envers la Russie considérées comme ambiguës. Les États-Unis profiteront donc de conditions favorables concernant le maintien d’une coopération stratégique avec les pays européens.

Outre la présence militaire américaine qui perdurera en chiffres similaires, une continuation des projets stratégiques en cours, notamment de l’Initiative des Trois Mers est attendue. Rajoutons à cela que, contrairement au premier mandat d’Obama, aucun reset de la relation avec la Russie ne semble prévu par l’Administration Biden. Dans le même temps, une position ferme vis-à-vis de la Chine est aussi attendue. La situation semble donc sur le papier favorable pour la plupart des pays d’Europe centrale, connus pour un atlantisme ‘fidèle’.

Maintien de l’importance du lien transatlantique pour les pays de Visegrád

La position des pays de Visegrád face à la redéfinition des relations transatlantiques est claire : l’OTAN doit demeurer l’élément incontournable de la sécurité européenne. Des quatre pays du groupe, la Hongrie est sans doute la plus favorable au développement d’une défense européenne en parallèle de l’Otan.

De son côté, la Pologne, sans être fondamentalement opposée à l’idée de développements européens dans ce domaine, maintient une position éminemment plus critique. En effet, en tant que pays profondément atlantiste elle souhaite que l’Otan reste le principal pilier et que l’UE ne vienne pas maladroitement concurrencer cette prédominance. Les raisons polonaises sont nombreuses et profondes et n’évolueront pas à court ou moyen-terme. Tout d’abord, le pays perçoit la Russie comme une menace sérieuse alors qu’elle partage avec cette dernière une frontière autour de l’enclave de Kaliningrad. Cette perception est alimentée par des relations historiquement dramatiques avec le voisin russe et renforcée par le comportement récent de celui-ci lors des interventions militaires en Géorgie en 2008 ou lors de l’annexion de la Crimée en 2014. Ensuite, les Polonais, sont convaincus que les États-Unis sont les seuls à pouvoir les protéger de toute menace sécuritaire. L’Allemagne n’étant pas assez puissante et les alliés anglais et français ayant par le passé faillis à cette tâche. La Pologne accorde donc une place privilégiée aux relations transatlantiques et ne s’imagine pas que la défense européenne puisse être totalement indépendante des Etats-Unis.

Pourtant, lors de la campagne électorale, le candidat Biden s’était montré très offensif face aux dérives illibérales venues de Hongrie et de Pologne, n’hésitant pas à qualifier ces États de « régimes totalitaires« , au même titre que le Bélarus. La nouvelle Présidence démocrate marque très probablement la fin d’un soutien sans critiques à l’égard de certaines mesures prises par ces gouvernements. De quoi faire regretter pour de bon l’ère Donald Trump à certains alliés, tout au moins au niveau des déclarations politiques. Pourtant, de par son importance stratégique majeure sur le flanc est, la Pologne ne devrait pas être ciblée outre-mesure sauf si les dérives continuent. La Hongrie, avec une importance stratégique moindre, un soutien assumé envers Trump et de surcroît une attitude jugée potentiellement problématique envers la Russie et la Chine, ne peut toutefois pas en dire autant et pourrait ‘servir d’exemple’. Un récent article de la part de Daniel Fried – personnalité diplomatique proche de la nouvelle administration – le laisse en tout cas fortement penser.

Les Etats-Unis seront donc encore amenés à jouer un rôle important en Europe notamment dans le domaine de la défense. Cependant, si l’élection de Joe Biden annonce des relations transatlantiques plus saines, tout laisse penser qu’elles demeureront conflictuelles à bien des égards. L’attitude des Européens face à la Chine ou les relations commerciales UE-US sont deux exemples attendus. Inévitablement, les États membres de l’UE, dont ceux du groupe de Visegrád, devront adapter leur vision et participer à la redéfinition de la relation transatlantique s’ils veulent préserver et protéger leurs intérêts nationaux. L’enjeu essentiel vu des pays de Visegrád sera alors de veiller au maintien des garanties de leur sécurité. En Europe centrale, bien plus qu’ailleurs au sein de l’UE, cet enjeu prime évidemment sur tout autre.


Mathilde Didier

Mathilde Didier est étudiante en deuxième année de Licence de droit à l’Université Clermont Auvergne. Elle apprécie particulièrement le droit public. Par ailleurs, ses centres d’intérêt portent sur l’Union européenne, les pays germanophones, ainsi que sur les relations transatlantiques. Mathilde parle français, anglais et allemand.

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