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Réfugiés en Bosnie-Herzégovine: une vie suspendue entre deux frontières

Des migrants se massent devant la frontière croate au point de contrôle de Velika Kladuša, en Bosnie-Herzégovine (2018) – Source: Samir Yordamoviç – Anadolu.

Le nouvel incendie du camp de réfugiés de Moria sur l’île grecque de Lesvos nous rappelle comment les conditions de vie des migrants sont difficiles, leur avenir incertain et le chemin vers leur destination finale long et tumultueux.

Malheureusement, ce n’est pas seulement aux frontières les plus orientales de l’Europe que la situation est dramatique, mais aussi sur la « Route des Balkans » et plus particulièrement en Bosnie-Herzégovine, où les réfugiés sont contraints de vivre dans des conditions sanitaires critiques.

La Covid-19 n’a fait qu’accroître la peur parmi la population locale et le danger d’infection dans les camps de réfugiés est très élevé, étant donné les mauvaises conditions d’hygiène et la fermeture récente d’un camp dans le canton d’Una-Sana. Selon Amnesty International et d’autres ONG qui travaillent sur le terrain, la situation ne peut qu’être encore plus mauvaise et il sera impossible de trouver une solution, si l’UE et les autorités locales ne coopèrent pas pour appliquer un plan détaillé.

La Bosnie -Herzégovine est devenue une voie de transit essentielle pour les migrants et les réfugiés d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis qu’en 2015 les pays de l’UE ont fermé leurs frontières aux nouveaux arrivants. De nombreux migrants se sont dirigés vers le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine dans l’espoir d’entrer en Croatie, l’État membre de l’UE juste de l’autre côté de la frontière.

Principaux itinéraires de la Route des Balkans en Bosnie-Herzégovine (2019) – Source : SIR Agenzia d’Informazione.

Selon les derniers chiffres, il y aurait actuellement jusqu’à 10.000 migrants en Bosnie-Herzégovine. Un quart d’entre eux dorment dans la rue, dans les bois, dans des bâtiments abandonnés ou sur le bord des routes, impatients de quitter le pays pour se rendre à l’ouest afin de subvenir à leurs besoins essentiels. Les autorités régionales du nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine ont commencé à fermer les centres de migrants dans les villes, disant qu’ils sont surpeuplés et que d’autres régions du pays devraient partager le fardeau.

Selon l’Osservatorio Balcani, Caucaso e Transeuropa, l’absence d’un système d’accueil sur l’ensemble du territoire de la Bosnie-Herzégovine, en particulier des structures d’accueil des migrants, a souvent été dénoncée par des groupes et des associations. Il faut souligner que, mis à part le petit camp de Salakovac et les deux camps de Ušivak et Blažuj dans le canton de Sarajevo, le canton d’Una Sana est la région qui compte le plus grand nombre de camps dans le pays: le « Miral » à Velika Kladuša, l’ex-camp de « Bira » à Bihać et les deux camps familiaux « Borići » et « Sedra ».

C’est précisément dans le canton d’Una-Sana que se concentrent près de 80% des migrants présents dans toute la Bosnie-Herzégovine. « Il y a au moins 5,000 réfugiés dans le canton et seulement la moitié d’entre eux sont logés dans des centres d’accueil. Les autres dorment dans des bâtiments détruits ou au milieu des bois en attendant de partir et d’aller au « the game », où d’autres violences les attendent », a déclaré en octobre 2019 Silvia Maraone, Chef de projet pour l’Ong IPSIA.

Cette situation est devenue encore pire le 30 septembre, quand les autorités ont transférés au moins 350 personnes du camp de Bihać au camp de Lipa, qui était déjà complet avec environ 1,000 personnes établies dans le nord-ouest de la Krajina. La police spéciale bosniaque a évacué le camp et a emmené les migrants en bus jusqu’à la périphérie du canton d’Una-Sana. Les migrants ont ensuite été laissés seuls pour le déménagement de leurs affaires. Si certains ont réussi à trouver un logement à Lipa (c’est-à-dire dans une installation dangereusement surpeuplée), d’autres n’ont eu cette opportunité et sont restés dehors alors que les températures commencent à chuter dramatiquement.

Camp de Vučjak près de la ville de Bihać – Source DW/D D. Maksimović.

Le camp évoqué est situé près du village de Lipa, à environ 20 kilomètres de Bihać et a été installé en Avril 2020. Cependant, selon Peter Van der Auweraert, chef de l’OIM en Bosnie-Herzégovine et Coordinateur sous-régional pour les Balkans occidentaux, celui-ci pourrait bientôt fermer. En effet, lors d’une entrevue accordée à la presse internationale, il a déclaré: « Le camp est uniquement destiné aux conditions météorologiques de l’été ».

En effet, les autorités locales essayaient depuis longtemps de de fermer le camp de Bira, près de Bihać qui était l’une des sept installations gérées par l’OIM dans le pays. Ils prévoient également de fermer un deuxième camp de 700 résidents d’ici la fin de l’Automne, mais on ne sait pas encore quels camps seront évacués et surtout où les réfugiés seront emmenés.

En outre, pendant l’évacuation du camp près de la ville de Bihać, deux personnes ont été tuées et 18 blessées (dont 10 gravement) lors d’un affrontement qui a éclaté le 30 septembre, entre deux importants groupes de migrants. La police du canton d’Una-Sana, a déclaré que les affrontements ont commencé entre des groupes rivaux de migrants d’Afghanistan et du Pakistan derrière de l’hôpital cantonal, où certains migrants ont construit un camp informel qui sert de point de départ pour rejoindre la frontière avec la Croatie, membre de l’UE.

Selon une déclaration de la délégation de l’Union Européenne en Bosnie-Herzégovine, l’UE condamne fermement les transferts forcés de réfugiés et de migrants à travers l’installation de camp d’urgence de Lipa, déjà en pleine capacité. De plus, l’UE a également souligné que ces actions sont contraires à la législation nationale de Bosnie-Herzégovine. Ces mesures suscitent beaucoup de préoccupations à propos du manque de respect de l’État de Droit et des Droits de l’Homme.

Enfin, il faut rappeler que le 6 octobre 2020, l’UE dans ses conclusions politiques du rapport 2020 sur la Bosnie-Herzégovine a inclus la nécessité de faire face à l’urgence des migrants en Bosnie-Herzégovine. La réflexion tourne autour des possibilités les plus efficaces pour traiter le défi migratoire:

« L’UE exhorte les autorités de Bosnie-Herzégovine à prendre d’urgence toutes les mesures nécessaires pour empêcher une autre crise humanitaire. L’UE escompte également que les violations du droit feront l’objet d’enquêtes en bonne et due forme. La Bosnie-Herzégovine doit assurer une coordination efficace, à tous les niveaux, de la capacité de gestion des frontières et de gestion des migrations, et garantir le bon fonctionnement du système d’asile. »

Une question reste ouverte: Comment l’Europe peut faire face à cette situation d’urgence humanitaire permanente si elle ne réussit pas à organiser et à assurer une application uniforme des indications telles que définies par la Commission? Les incidents survenus lors de l’évacuation du camp de Bihać nous font réfléchir quant à la nécessité d’un contrôle majeur de la communauté internationale, principalement de l’Union européenne. Sinon, les conditions des réfugiés ne seront pas respectées et les camps aux frontières de l’Europe seront de plus en plus nombreux et démunis en termes de droits fondamentaux.

Enfin, la crise du Covid-19 ne semble pas réduire les flux de réfugiés aux frontières occidentales. Au contraire, les données de l’agence européenne Frontex et rapportées par Affari Internazionali, dans les deux premiers mois de 2020, montrent une augmentation de 50% du nombre de migrants ayant franchi illégalement les frontières de l’UE dans la zone des Balkans. Pour conclure, si les institutions européennes et les États membres ne focalisent pas une partie de leur attention sur ces développements, la situation en Bosnie-Herzégovine (re)deviendra très vite insoutenable et potentiellement incontrôlable.


Les propos de l’auteure sont personnels et ne peuvent en aucun cas engager la responsabilité juridique de l’association Euro Créative.

Letizia Storchi

Passée auparavant par l’Université de Bologne (Bachelor en Sciences Politiques Sociales et Internationales) et l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Études Européennes), Letizia est désormais titulaire d’un Master en Relations Internationales obtenu à l’Université de Turin. Elle a notamment réalisé une thèse sur le processus d’intégration européenne de la Bosnie-Herzégovine publiée par l’Observatoire Transeuropa sur les Balkans et le Caucase (accessible ici). Enfin, elle a également réalisé un stage au sein de l’Institut « Europe Direct » en communication et social media. Letizia parle italien, anglais et français. 

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