Retour des élections à Mostar: un bilan en demi-teinte

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Le 20 décembre 2020, la ville de Mostar a tenu ses premières élections municipales après douze ans de conflits politiques menés par les partis ethno-nationalistes croate (Hrvatska Demokratska Zajednica Bosne i Hercegovina – HDZ-BiH) et musulman (Stranka Demokratske Akcije – SDA). Ajoutons à cela d’interminables impasses bureaucratiques. Retour sur une élection historique qui nous offre cependant un bilan en demi-teinte. 

Douze ans d’attente

La longue et inadmissible absence d’élections à Mostar s’explique initialement par le changement de règles électorales imposé dès 2004 par le Haut Représentant pour la Bosnie-Herzégovine Paddy Ashdown. En 2010, la Cour Constitutionnelle a toutefois annulé ces règles électorales, suite à un appel des élus du HDZ-BiH au Conseil municipal. Ils estimaient qu’il était injuste que les circonscriptions bosniaques, avec un nombre d’électeurs beaucoup plus faible que les circonscriptions croates, élisent un nombre égal de conseillers pour la constitution du Conseil Municipal. Après l’échec du Parlement de Sarajevo à modifier la loi électorale, la Cour Constitutionnelle a supprimé la répartition des sièges à attribuer par nationalité la considérant discriminatoire à l’égard des listes civiques. Au lieu de résoudre le problème, ce jugement a empêché la tenue de nouvelles élections locales. Après l’expiration du mandat du Conseil Municipal de Mostar en 2012, la ville est donc restée administrée par les pouvoirs exécutifs du Maire, Ljubo Beslic (HDZ-BiH) jusqu’en 2020.

L’impasse bureaucratique n’a été surmontée que par la plainte de la Professeure Irma Baralija devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) contre l’État de Bosnie-Herzégovine accusé de ne pas lui avoir permis d’exercer son droit de vote local. Le jugement, qui a été rendu par la CEDH en octobre 2019 a reconnu la Bosnie-Herzégovine responsable de discrimination et de violation de l’État de droit en raison de l’impossibilité pour ses citoyens d’élire leurs représentants au niveau local. Suite à cette décision, les deux partis historiques HDZ-BiH et SDA ont finalement conclu un accord pour la mise en place de nouvelles règles électorales. Toutefois, l’accord est arrivé trop tard pour que les élections à Mostar puissent se tenir en même temps que celles organisées à l’automne à l’échelon national.

En outre, la date des élections a été fixée après un accord négocié par les Ambassadeurs des États-Unis, du Royaume-Uni et le Représentant de l’Union Européenne accompagnés par des représentants des principaux partis politiques croates et bosniaques. Les élections locales de Mostar ont donc eu lieu le 20 décembre 2020. 

Bilan de l’élection 

Selon la Commission électorale centrale (CIK), 38 partis politiques et 9 candidats indépendants se disputaient 35 sièges au sein du futur Conseil Municipal. Selon les règles électorales spéciales pour Mostar, aucune des trois principales communautés ethniques ne peut disposer plus de 15 sièges ou de moins de quatre. Un siège supplémentaire étant réservé aux « autres », ceux refusant de se définir en termes ethniques.

Les résultats finaux ont confirmé la victoire du HDZ-BiH avec plus de 37% des voix suivi par la Coalition pour Mostar 2020 (menée par le SDA) avec 29%. Ces résultats montrent la victoire des partis ethno-nationalistes. Au contraire, la coalition multi-ethnique du bloc libéral BH Blok, qui comprend notamment le parti Naša Stranka fondé par Irma Baralija, n’a obtenu que 11% des voix, tout comme le Parti social-démocrate (SDP). C’est un maigre résultat si on le compare à ceux des autres grandes villes où ils ont gagné plusieurs sièges lors des élections locales. À Sarajevo, par exemple, la coalition Četvorka est parvenue à faire élire le Maire Srđan Mandić.

« Je sais que ce n’est pas la fin du nationalisme ou des nationalistes, mais je suis convaincu que c’est le début de la fin. »

Pedja Kojovic, leader du parti Naša Stranka (entrevue pour France24).

Notons que le lendemain des élections, le 21 décembre, la CIK a ordonné le recomptage des voix dans 70 bureaux de vote (sur 150). Cependant, les fonctionnaires ont déclaré aux journalistes qu’il ne s’agissait que de « petites incohérences et de détails techniques« . Hormis ces petits incidents, selon l’association Pod lupom aucun problème majeur n’a été enregistré. Dans le même temps, la CIK a annoncé que le taux de participation était de 55%, soit environ 53.000 électeurs. Un score qui reste relativement faible mais proche de celui des élections municipales tenues à l’échelon national quelques semaines auparavant au cours desquelles le taux de participation était de 50%. 

Un point de départ pour de futures élections ?

Contrairement à Sarajevo et Banja Luka où les “nouveaux partis” et les coalitions multiethniques ont obtenu d’excellents résultats, Mostar reste l’avant-poste des partis ethno-nationalistes historiques. Les négociations politiques entre le HDZ-BiH et le SDA ont certes porté une nouvelle coalition au pouvoir mais les problématiques devraient rester semblables.

« Nous voulons faire de Mostar une ville européenne. C’est le message pour tous les habitants de Mostar, qu’elle que soit leur nationalité. »

Dragan Čović, leader du HDZ-BiH (entrevue sur Al-Jazeera).

Bien que les résultats n’aient pas changé l’ordre des choses, l’arrêt de la CEDH et son application donnent quelques espoirs pour l’avenir. De plus, les partis mineurs de ces élections ont réussi à donner la parole à une partie de plus en plus visible des citoyens qui demande le dépassement de la pratique du « vote familial ». C’est-à-dire du vote lié à l’appartenance de la famille ou de la communauté ethno-religieuse. De plus, ces élections ont été particulièrement importantes pour les jeunes, beaucoup d’entre eux ayant voté pour la première fois au niveau local, dans une ville où le taux de chômage des jeunes dépasse les 40,2%. Dans des entretiens réalisés par l’agence de presse Reuters, plusieurs jeunes ont exprimé l’espoir que ces élections ouvrent la voie à plus de démocratie dans leur ville et permettent de surmonter les divisions ethniques et religieuses. 

Une telle « nouveauté » laisse imaginer la possibilité à terme de l’instauration d’un système ouvert, multi-ethnique et transparent. Et ce, même dans la petite ville touristique de Mostar qui est restée largement divisée depuis 1995 et la fin de la guerre. La présence de plusieurs listes civiques permet de contribuer également à la mise en place de programmes pensés pour les jeunes et pour le développement de l’économie locale. Des signaux positifs à penser à l’échelon supérieur. Tous ces éléments sont en effet indispensables pour amorcer une transition démocratique réelle et permettre le rapprochement de tous les citoyens de Bosnie-Herzégovine, indépendamment de l’appartenance religieuse ou ethnique. À ce titre, les élections générales sont prévues à l’automne 2022.


Letizia Storchi

Passée par l’Université de Bologne (Sciences Politiques Sociales et Internationales) et l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Études Européennes), Letizia est titulaire d’un Master en Relations Internationales (Université de Turin). Elle a notamment réalisé une thèse sur le processus d’intégration européenne de la Bosnie-Herzégovine (accessible ici). Letizia parle italien, anglais et français. 

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